Althusius - 2
Politica methodice digesta 2/ résonnance
Agrégation. Dans les commentaires de Gaëlle Demelemestre, tout raisonnement concernant les questions de la souveraineté se fait par référence à un « peuple organisé »; en nous montrant par-là que la notion de peuple ne peut donc se comprendre dans l’approche althusienne, que sous une condition contextuelle qui en fait une entité « organisée », cet avertissement rend évident, à mon avis, que cette condition trahit une difficulté sémantique banale le plus souvent attachée à la définition politique de peuple ; une polysémie réclamant qu’une constante association notionnelle si l’on peut dire, affine une qualification par le contexte visant de ce fait par la réduction de son imprécision originelle, une plus grande clarté du message. (sur cette diversité, cf. « Qu’est-ce qu’un peuple ? » …) Cette difficulté se retrouve à propos d’Althusius, dès lors qu’il s’agit de décrire les niveaux de sens auxquels s’applique la question politique. « Ce dualisme, présent à l’origine d’une approche de la vie collective comme recomposition d’individus, n’est pas pertinent dans la pensée d’Althusius, pour la simple raison que la souveraineté n’est pas reconnue au « peuple », comme s’il était possible d’identifier une entité métaphysique qui, après le roi incarnant le corps politique, pourrait rentrer en possession de ses droits. »Le peuple » peut certes avoir une valeur du point de vue heuristique, mais il n’est pas opératoire, sur le plan pratique, parce qu’il ne renvoie à rien de concret. A l’inverse, en choisissant de remettre la souveraineté au peuple organisé, Althusius spécifie l’endroit où elle est présente. » (Nb : il s’agit d’une allusion au dualisme fondateur de la dissociation introduite historiquement entre société et état, basée sur l’individualisme moderne.)
Mais en nous trouvant confrontés par ce biais, à un concept dont le terme d’organisation détermine ici la notion de peuple, on en privilégie pour ainsi dire ce dernier aspect. Ce sont par inférence les modèles et fonctionnalités que se porteront paradoxalement l’objet d’application et de sens de la souveraineté : le fait d’être organisé. Ce qui n’est pas illogique ; c’est en s’organisant en vue d’un but commun dont un aspect au moins en retour peut répondre aux besoins généraux comme à l’intérêt de chacun, que les hommes organisent, puis s’organisent. Mieux, ils ne peuvent s’organiser de ce point de vue sur un motif unique d’intérêt égoïste et de profit immédiat, car cette forme d’organisation ne peut perdurer avec assez d’efficacité pour y arriver. Ce que nous disent les points de vue de cette sorte, y compris aristotélicien, c’est que cette forme globale d’ « affectio societatis » ne peut être ignorée comme condition même d’accomplissement de la raison de l’organisation. Mais ce n’est qu’une condition nécessaire.
L’opposition chez Althusius de la pérennité de l’existence du peuple qui seul assure la continuité d’être de la société et ce qui n’est pas encore explicitement dans les textes de l’auteur, une nation, et la fragilité de l’existence mortelle d’un souverain absolu, installe donc la seule capacité de la souveraineté dans une propriété de durée. Seul donc ce qui représente la durée peut porter la charge souveraine, en fonction même des caractères propres de ce qui doit se développer dans le temps. Par une sorte d’éternité que de toute manière le peuple incarne, par ce qu’à défaut de son existence rien n’existe, sa puissance reste en dernière instance supérieure à tout autre forme conjoncturelle. « Mais si donc, selon Bodin, la majesté est double, celle du gouvernement et celle du roi, laquelle sera la plus grande et supérieure à l’autre ? On ne peut nier que celui-là sera supérieur, qui constitue l’autre et qui est sujet immortel, et il va de soi que c’est le peuple, et le second est moindre, qui consiste en une personne, et qui de ce fait est mortel. », dit Althusius, pour ajouter plus loin, « En somme le pouvoir de la pluralité des hommes est plus grand que celui d’un seul. » Pourtant il ne s’agit pas là simplement d’un rapport de capacité brutale à représenter une puissance ultime. La puissance de la multitude réside bien dans sa pérennité, comme au sens spinoziste de cette expression. Pour anticiper sur ce qui sera dit plus loin, la souveraineté comme essence, s’inscrit dans le temps long.
Il faut, en troisième lieu, une éthique commune pour que l’organisation soit efficiente, et que sa pérennité soit assurée. C’est par cette éthique que le droit s’exprime et fait de l’organisation un système normé. C’est, chez Althusius cette dimension qui fait socle et définit la seule constante, Elles équivalent invariance de toute pyramide sociale, à tel point qu’elle se répète comme principe à toute échelle progressive de l’organisation, du local au global. Voilà pourquoi, au terme de son raisonnement, la souveraineté d’une monarchie absolue ne peut exister sous peine de dénie d’existence de la société, et d’en détruire le socle.
En étant préférentiellement orienté vers l’argumentation de la souveraineté, la raison au nom de laquelle ce débat est né, définir l’organisation elle-même, en a biaisé et minimisé comme il l’a fait pour les thèses inverses, l’importance propre de ce qui fait le passage à l’organisation. De l’état de nature à l’état d’organisation, nous sommes dans l’ordre de l’assertion plutôt que dans celui de l’analyse. Car cette opération est loin d’aller d’elle-même, si on se demande par quel progressions, quelles étapes des hommes partageant un projet global de vie peuvent en arriver à une organisation fonctionnelle et admise de tous. Si ce qui pousse à l’organisation peut être supposé dû à une nature humaine, la suite ne l’est pas. Sa dimension est insaisissable parce qu’indéterminée hors de la narration historique. Elle reste accessible néanmoins comme process, dans sa répétition incessante. Les créations d’associations diverses dans nos sociétés actuelles par exemple, en font la démonstration quotidienne, quoiqu’elles naissent à l’intérieur d’un système général préalablement organisé. En restant proches de la structure de base de la consociatio, elles démontrent aussi l’importance d’un mécanisme important, celui de l’identification préalable et réciproque d’individus d’un groupe autour d’un fait particulier, des traits communs qu’il en dégage et qui les agrège, avant toute organisation. C’est dans cette identification –agrégation dans mon langage particulier, puisqu’articulé autour de traits discriminants- que l’organisation se configure. Or au-delà de l’assertion et comme une reconnaissance implicite de cette étape, on pourrait lui reconnaître, en reprenant dans ses textes et son schéma de pensée l’affirmation constante d’une équivalence logique terme à terme entre genèse et fait d’une part puis entre organisation et souveraineté de l’autre, une prise en compte de cette étape. Et comme il ne peut y avoir d’effet rétroactif entre l’organisé (le factuel) et ses raisons (la genèse), ce ne peut être que dans les principes ayant présidé à la genèse de l’organisation que résident en puissance les critères, la structure de la souveraineté. En clair, c’est dans l’espace de cette transition, son mécanisme, que se situe donc une essence qui reste difficile à établir. Dans ce cas, « peuple » implique virtuellement sa propre organisation en tant que créateur du factuel qu’elle implique, jusqu’au droit; le peuple ne constitue que virtuellement la souveraineté qui lui est reconnue mais dont la propriété réelle, en fonction même du rapport logique que la chronologie rend irréversible et oriente, reste fondée dans la structure de son organisation. La souveraineté ne peut exister qu’en restant ainsi que structurellement déclarée dans la société. Mais à ce stade, la souveraineté n’est pas informée de son contenu. Chez Althusius le Décalogue inspire la norme, et renvoie à la logique Calviniste : « La volonté souveraine a-t-elle assez de substance pour nourrir, seule, la formation de la loi ? Althusius répond par la négative : la puissance normative de la loi ne peut venir que d’un fondement transcendant, en l’occurrence le Décalogue » (G. Demelemestre dans sa présentation.)…
En conséquence de quoi, l’éthique que recouvre ce que nous appellerions aujourd’hui le « vivre ensemble », chez Althusius la « consociatio » peut-elle aboutir à autre chose qu’une souveraineté définie comme intention, et encore sous contrôle du Décalogue ? En induisant de cette manière le niveau politique, on pourrait confirmer par lecture inverse cette fois, que le niveau politique constitue la substance amont, éthique, de la souveraineté en la légitimant comme irréversiblement attachée au peuple.
Loin d’être un motif égoïste ou guidé selon les canons du marketing et de l’économie orthodoxes selon l’utilité, l’organisation en vue de production de vie sociale, dans toutes ses dimensions peut-elle se comprendre sans un examen plus approfondi de ses raisons structurantes ? Je veux dire par là, que l’organisation ne peut se postuler que comme résultat. Ce résultat est mieux que l’objet d’une tension positive, mais procède d’une véritable dynamique d’échange avant constitution. Évidemment, cette dernière n’est pas l’objet de l’échange qui divise les partisans de telle ou telle théorie sur la souveraineté. Ce point de vue, en apparences teinté de préoccupations anthropologiques ne leur a sans doute pas échappé lors de leurs réflexions sur le rapport triangulaire de l’organisation, l’éthique et la norme. Mais elle est restée, selon toute apparence dans le domaine de l’implicite.
Or, si l’on évacue de la problématique l’idée que l’organisation se confond avec sa genèse, pour la recentrer sur une dynamique, cette structuration amont est assimilable à ce que j’avais essayé dans d’autres textes ( réinvestir le politique) de conceptualiser en agrégation, dans une sorte de circularité orientée allant de l’agrégation, puis l’organisation et la transaction permanente qu’elle suscite à son sujet pour garder sa cohérence face aux évolutions sociales. L’agrégation mettant en jeu à un niveau plus fondateur et directement inductif celui de l’identité, de l’identification plutôt, comme process. Comme source d’éthique, de la même manière. L’agrégation, qui ne se détermine pas dans le concret et se traduit ensuite dans ce que l’échange codifie, dans l’organisation, générerait elle la norme, et non l’organisation directement. C’est sans doute la lecture entre les lignes qu’il est possible de faire au sujet d’Althusius. Ce en la soumettant quand même à la loi naturelle, en quelque sorte loi divine, qui, comme il l’entend en bon calviniste, n’est pas spontanément générée par l’identification mutuelle, mais les commandements divins, le Décalogue. Ainsi se trouve occultée l’invariance de ce qui pourrait constituer la trame structurante de nos démocraties laïcisées, où l’effort individuel volontaire -notre relation à l’Autre- subsiste, en se substituant à la prescription autoritaire des commandements. Ce qui en retour permet également d’expliquer pourquoi l’absolutisme est destructeur : il nie l’authenticité nécessaire de ce rapport en décrétant par la souveraineté absolue un rapport arbitraire, exemplaire de tous les autres.
Dans le domaine du politique, la transaction peut se formaliser comme le long chemin de toutes les dialogies, le sens du consensus, ou plutôt ce qu’il en exclut de dangereusement signifiant pour les équilibres sociaux, au principe d’obligation, ou de la norme admise à l’intérieur desquelles s’exerceront les limites du pouvoir, dans une optique convenue sur la souveraineté. De la monarchie à la démocratie, la structure pyramidale du pouvoir, malgré une représentativité légitimante, n’a guère changée. Nous pourrions aisément concevoir au XXIe siècle que l’âge des démocraties fortement structurées autour d’un principe d’autorité solitaire d’un chef plus ou moins charismatique, conception très monarchique, ne soit plus qu’une vieille histoire. Nous semblons aller à l’inverse vers une concentration du pouvoir vers un pôle lisible parce qu’identifié et unique, s’expliquant par contraste avec l’illisibilité du système démocratique lui-même.
Alors qu’autour, la prescription autoritaire de l’utilitarisme économique déplace indirectement les curseurs de cette nécessité fondamentale de visibilité de l’Autre, les deux mènent à la déception d’abord, mais aussi, toujours par cette même nécessité fondamentale d’être, vers sa reconstruction dans le temps long. Encore faudra-t-il qu’elle se reconstitue autour d’un système de significations nouveau, en réclamant que se refonde la conscience de notre agrégation, cet état plastique préalable de l’organisation, de ce vivre-ensemble.
Car l’agrégation par définition n’hérite de rien sinon des questions que les crises lui posent ; c’est une invariance, une récurrence, une circularité faite de ces actes simples se répétant quotidiennement dans la création d’entreprises, associations, issues de l’initiative d’individus qui s’identifient sur une particularité, une idée ou une intention citoyenne. La « consociatio » althusienne est faite de cette règle simple : s’associer pour concrétiser, mais elle ne peut se faire dans le brouillard et la confusion des règles. Ce que montre à notre monde actuel l’intuition d’Althusius, c’est qu’il n’y a pas de solutions intrinsèques à l’organisation face aux crises qui sont les siennes. La perte de souveraineté du peuple, celle de ses représentants face au mode global, ne peut se résoudre fonctionnellement. Le politique implique l’organisé, et à ce titre dans un rapport d’induction orienté irréversible, ce que nous avons vu. Si alors l’organisé se trouve du fait de son évolution en perte de sens par perte de lisibilité, c’est alors ce qui la génère qui doit être réinvesti, et sinon l’organisé est irréparable ; telles sont les limites du réformisme fonctionnaliste et de la philodoxie.
Temps long / temps court. Les crises, ou la crise font donc nécessité de revoir le paradigme du politique, ce qui a été dit. C’est aussi dans cette situation nouvelle que peut s’inscrire cette lecture d’Althusius.
Myriam Revault d’Allonnes, dans « La crise sans fin » (Seuil 2012), nous dit que nous sommes effectivement dans une période où la détermination du futur, collective et donc politiquement donnée, n’est plus héritière de ce que l’histoire nous montre. Situation de rupture profonde, qui en affectant à notre crise une dimension globale rompt avec « un processus téléologiquement orienté » dans lequel les crises étaient des passages nécessaire à un dépassement positif. L’auteure parle à ce sujet de « détemporalisation » ; « un temps sans promesses » dit-elle, pour ajouter : « Le constat de défaite ou d’une impuissance de la politique face à la rapidité et à la complexité des mutations économiques et technologiques est pour beaucoup une évidence. Il en va de même pour l’action politique : elle ne se manifeste plus sur le mode de l’initiative ; elle est devenue réactive. » (La crise sans fin, La couleur des idées-Seuil 2012 / introduction).
La crise sans fin consiste bien, en préalable, à admettre qu’il y a persistance d’un temps long, celui que nous avons perdu, ou tout au moins n’appréhendons plus. Le temps long persiste à être celui des invariants, qui eux ne peuvent s’intégrer au temps historique puisque, sans en être vraiment exclus, ils lui sont extérieurs, voués à une sorte d’anhistoricité qui fait d’ailleurs que l’on puisse au sujet du politique, bénéficier d’une herméneutique hors des sujétions de l’histoire.
C’est avec en arrière-plan cette idée qu’une crise (et à fortiori la crise sans fin) ne se définit que par l’inefficience de son propre état, qu’il faut replacer toute réflexion sur ce qui constituent les facteurs exogènes et ne pas l’aborder de l’intérieur. De même qu’il n’y a pas de crise économique qui s’explique par des ressors internes et mécaniques, mais bien par des stratégies qui tiennent d’un autre principe politique celui-là de captation (de ce qui devrait être la redistribution équitable des richesses), il ne peut y avoir de crise politique explicable par une mauvaise gestion de ses fonctionnalités. Alors d’où vient-elle ?
La perte de souveraineté des états renvoie, dans la codification des démocraties représentatives, à celle de la souveraineté populaire au nom de laquelle elle s’exerce, mais dont elle reste évidemment comme on l’a établi précédemment, sur le temps long, le seul garant. Si l’opinion adhère à cette interprétation, alors les efforts européens sont aux premiers plans des critiques d’autant que l’assujettissement de toutes leurs structures d’autorité politique aux marchés finit de jeter la méfiance et le discrédit sur elles. C’est ce qui se prépare en Europe semble-t-il ; un mouvement de réaction s’exprimant sur des registres opposés. En toile de fond, elle stigmatise de la même manière cet échec permanent de la représentativité piégée, enfermée dans le vide dont elle se protège. Nous sommes bien dans une situation vécue mais non révélée dans l’opinion, de cette rupture d’avec une démarche téléologiquement orientée, pour reprendre les termes de Myriam Revault d’Allonnes, que nous attendons des gouvernants. En clair retrouver du sens du politique, dans lequel au passage la politique n’a plus rien à voir, mais rupture à laquelle la non-action des classes politiques « démocrates » nous renvoie quotidiennement.
A quel prix devrions-nous reconquérir le temps long que représente cet effort de reconstruction téléologiquement orienté ? En principe et en fonction de ce qui vient d’être dit, par la question de la souveraineté exprimée en qualité de « consociatio » (vivre ensemble) de finalité d’être, et actuellement surtout d’impératif du bien commun.
La thèse de M.R. d’Allonnes évoque une perte de ce temps long dans notre société, notre temps long social, décrit une circularité de l’a-histoire qui dépolitise ainsi l’ensemble des axes de son organisation. Toutefois, nous avons chez Althusius des mises en résonnances qui, en tenant de l’évidence, n’en sont pas moins trompeuses et s’inscrivent dans cette crise du temps court. Si par exemple, on relit suivant les postulats admis dans la pensée courante, ceux d’Althusius sur la famille, pour qui elle constitue la structure de base exemplaire de la société organisée, nous y verrons une concordance presque parfaite et intemporelle, justifiant par-là les montages actuels des politiques de la famille, réaffirmée dans la république comme cellule de base de la société. Cette composante de base là, serait un légitime et incontournable héritage de la « loi naturelle ». Cette cellule est conçue pour nous en fonctionnalité (économique ou de consommation) comme en structure (de la composition sociale) en unité de compte. Chez Althusius, c’est par elle que s’accomplit en fonctionnalité une part du processus de socialisation pour l’intégration progressive de chacun à la société globale, et en structure, parce que la famille condense déjà dans ses liens internes et les hiérarchies qu’elle implique les principaux schémas de l’ordre social. Il ne s’agit pas toute fois de mêmes catégories. C’est une fois laïcisée, que cette conception, profondément ancrée dans nos sociétés actuelles, survivra comme une tacite reconduction de la loi naturelle, nous autorisant dans la forme une équivalence de statut de la famille avec son sens primitif. Ce qui explique le choc culturel du aux poussées déstructurantes des revendications actuelles sur le mariage, l’extension de la monoparentalité, la parentalité hors mariage, ou les thèses sur la culture du genre, assez obscures pour l’opinion.
Cette situation de disjonction, qui superpose à l’héritage du temps long les impératifs nouveaux et occultants du temps court, paraît se répéter et s’accélérer en fréquence, accumulant des signaux extérieurs aux diagnostics convenus et affichés de la crise. Il suffit de parcourir les titres de nombres d’ouvrages d’actualité ou d’alerte pour s’en apercevoir, sans compter ceux qui sur le plan économique contestent la valeur scientifique de l’orthodoxie, et son absence de qualité interprétative du monde réel, en en faisant un art sublime de modèles abstraits.
De la même manière, il est possible d’avoir une lecture dressant des équivalences parfaites avec ce qu’Althusius décrit d’un système politique complet, jusqu’aux instances les plus générales. En effet, notre organisation générale socio-administrative est basée sur un schéma organisationnel qui lui ressemble, avec ses multitudes de variantes, qui n’impliquent pas forcément l’autonomie qu’il en revendique, et pour cause. La centralisation de nos démocraties fonctionnelles constitue une véritable neutralisation des potentialités d’autonomies des structures locales actuelles, institutionnelles ou autres. La technicité fonctionnelle de la loi, du fait de son intrusivité, en arrive parfois à normaliser l’autonomie elle-même, par le biais de la dépendance aux ressources.
Il y a pourtant une réelle difficulté à se raccorder au temps long ; dans la mesure où ce que j’ai appelé ici la dictature de l’urgence, en résumé toute l’arborescence explosive qui multiplie les effets d’organisations nouvelles, de structures nouvelles et dépassent les cadres habituels d’intégration dans leurs environnement, dans des délais tels qu’il n’y a plus qu’un critère d’urgence pour les appréhender, oblige à cette « réactivité » incessante des instances de gouvernements, le temps long ne peut plus se mesurer dans l’actualité. Il disparaît, en tant que délai d’intégration, avec le risque de disparaître, au moins partiellement, comme dimension culturelle.
Or le système althusien ne se donne qu’une dimension temporelle presqu’unidimensionnelle, à une époque où le temps à l’image des transports est concrètement long et les facteurs d’évolution maîtrisables. Et comme tout concepteur de système, il n’en conçoit pas d’alternative ou d’éléments de rupture. Tout est conçu dans la permanence. Or, le contraire se profile sans doute pour conditionner notre avenir : toute permanence cédera la place à une superposition complexe du temps court et du temps long appliqués aux mêmes impératifs. C’est une manière, comme le souligne aussi M.R. d’Allonnes, de désinscrire toute certitude de notre univers (« La crise du temps où nous vivons nous confronte donc à des modes inédits de dissolution de la certitude… » La crise sans fin/introduction). Notre vie politique et collective en est remplie d’indices : l’attachement compréhensible que nous avons par exemple à commémorer pour les inscrire dans le temps long les drames de guerre, montrent ainsi une certaine inquiétude de cette imminence de la primauté du temps court sur l’autre. Mais cette attention-là pour le passé relève d’une action volontaire non induite par le temps long : cultiver le souvenir tend à le réorganiser simplement, réintroduire des certitudes.
Les conséquences écologiques de notre développement sont aussi caractéristiques de cette double gestion : la mutation des industries, la diversification des produits, procédés et ses risques appartiennent au temps court, où la mesure des conséquences suivent, comme le réchauffement, dans le temps long.
Un dernier fait contemporain dont j’ai parlé ici m’a beaucoup frappé sur ce sujet. Bien qu’il s’agisse en la matière d’une évolution sociale visible dans le champ d’une économie particulière, le phénomène de la longue traîne relève aussi de la spontanéité des faits et du temps court. Après la musique, l’édition dans son ensemble commence à être contestée comme héritage d’un process culturel né de l’imprimerie. Nous avions là un pilier culturel certain. En même temps, dans ce double système, se développe ce qu’il a toujours été souhaité par chacun de capacité individuelle d’expression. Le numérique libère toute entreprise de communication avec autrui, comme entité inconnue et globale, à partir de l’initiative d’une seule personne ; nous n’avons ainsi plus le filtre, pour l’édition littéraire par exemple, des intermédiaires de pertinence que sont les éditeurs. Et simultanément, leur propension actuelle à répondre à des impératifs de marchés en présupposant un lectorat et le volume conduit les mêmes à exclure cette éclosion nouvelle de leur offre. Il faut être prudent, mais ce développement d’autonomie de l’autoédition comme pour la musique précédemment, signalerait une certaine continuité dans le sens d’une nouvelle structuration horizontale de la communication, dans le sens d’un renforcement de la « consociatio ». Sans que la communication althusienne, formée elle à l’époque ait grand ‘chose à voir avec ce qu’on en entend aujourd’hui par communication, ces modes reformeront peut-être parallèlement, par la répétition de constantes qu’ils mettent en œuvre, une autre dimension du temps long, dans le temps court.
Vers la pratique d’un système ouvert. En effet, la « communicatio » althusienne concerne un autre registre : chez Althusius, la communication devrait plutôt correspondre à ce que l’on appellerait échange, sous toutes les formes sous lesquelles nous l’entendons maintenant : économique et culturelle notamment, pour assurer le bon équilibre fonctionnel de la collectivité, et son « autarcie ». Comme la consociatio, la communicatio en arrive à une situation de rupture dans l’espace de plus en plus restreint que notre système dominant accorde à toutes les formes historiques d’échange, y compris ceux du plan culturel, de plus en plus réduits aux critères de l’échange utilitariste. Au point sans doute de nourrir une nouvelle réflexion sur ces deux axiologies, dans la rupture nécessaire d’avec l’oppression actuelle. La tension actuelle en Europe, situation grecque comprise, montre à quel point, progressivement, cette rupture se consomme en reposant cette question de fond : sur quoi se construit tout système de souveraineté ? Peut-on lui accorder la proximité de vue avec ce dont témoigne actuellement le besoin de communiquer, se retrouver et refonder les liens sociaux dans des formes en réaction à l’isolement individuel, même s’il ne correspondent pas à ce qu’Althusius veut initialement expliquer, mais qui tendraient à réindentifier par là une forme de « consociatio » contemporaine?
En fait la « communicatio » prendrait alors de nos jours une acception beaucoup plus large que celle qu’il définit dans son ouvrage, mais sans changement de nature. Sur deux plans :
En premier plan, celui de l’Autre comme vérité sur soi dans l’échange, ou du moins le rappel constant de cette dimension que nie l’utilitarisme, et vérifie conjointement le statut de l’intérêt au sens noble, celui qui induit et reflète la valeur de l’organisation que l’on s’est donnée à ces fins. Tous les process coopératifs volontaires émergeant aujourd’hui, tiennent de ce double objectif. Entre autres, les circuits courts, la coopération économique, les fastlabs, la coopération du savoir, la coopération domestique, qui sont loin d’être de simples antidotes à l’utilitarisme. Car on peut dire sans se tromper beaucoup, que toute attitude simple de consommation « responsable » sous-entend un lien social reconçu dans ce sens. Elles sont une dynamique de recomposition du sens de la structuration élémentaire sociale. Ce sens reprend du contenu dans celui de la coopération de proximité, augmentée des capacités de la communication actuelle.
Une anecdote parmi des milliers d’autre dans ce registre, non sans importance, peut l’illustrer cette guerre future de la reconstruction de proximité contre l’isolement utilitariste. Les petits producteurs de graines, dont certains sont des cultivateurs amateurs qui échangent, ou font un commerce de proximité, remettent sur le marché des graines résistantes de plantes peu consommatrices d’eau. Cette tendance l’échange convivial et dispersion désintéressée de produits profitables à notre environnement, et inscrits eux, dans le temps long, n’agréée pas du tout les grands producteurs, évidemment. La réponse tactique contre ce risque économique des grosses entreprises ne s’est pas fait attendre. Le biais de leur action a été l’invocation de risques sanitaires, d’une liste européenne licite autorisant seule le commerce de graines offrant toutes garanties sanitaires. Derrière évidemment cette louable précaution un lobby puissant s’appropriant un marché déterminant pour l’avenir, un maillon des monopoles agro-alimentaires.
En deuxième plan, une fois de plus dans ce contexte, par changement de paradigme, la position actuelle du curseur de la souveraineté, du consensus qui la positionne. À ce sujet, le problème grec pourrait s’énoncer comme la mise en lumière d’une souveraineté contraire aux vœux de défenseurs « politiques » de leurs pays créanciers. L’acharnement, on ne peut l’appeler autrement, avec lequel la Troïka s’attaque à une population considérablement appauvrie et dont 20% vit, par les effets d’une imposition d’austérité en dessous du seuil de pauvreté, augmenté d’une sécurité sanitaire disparue, se traduit par une tentative indirecte de discréditation de ses élus par le fait de sortir de plus en plus explicitement cet aspect de la question du champ des revendications. À la suite de dix ans d’histoire d’une dérive dont il n’est pas directement responsable et souvent entachée d’illégalité, voire de fraude, l’état légitime et qui défend avant tout un peuple qui subit, se trouve contesté par une forme politiquement exercée de souveraineté occulte. Celle de la créance organisée en force politique.
C’est sous une forme très globale et à la fois technique que s’exerce la stratégie des politico-financiers. Globale pour pouvoir ainsi vis-à-vis des opinions européennes, difficiles à convaincre et suspicieuses, présenter la dette comme une dérive d’un peuple complice et fautif, sur le thème de la cigale et la fourmi. Ceci étant, et hors de l’aspect éthique que représente cette situation malgré tout gênante pour les états des créanciers (comment comprendre que ces états aient laissé les choses aller aussi loin et peuvent-ils s’en dédouaner), l’ampleur que prend la souffrance du peuple grec actuellement nous fait bien voir que quelque chose, sinon tout, ne fonctionne pas dans cette diversion. Nous ne sommes pas loin d’une crise qui ne sera pas que celle du 7 Avril, une crise d’échéance, mais sans doute celle de la tricherie. Depuis plus de vingt ans la complicité de certains acteurs financiers parmi les pays les plus intransigeants avec des élites corrompues ont vidé ce pays de sa substance. L’effet de la crise sera probablement démonstratif de cet état, espérons-le.
Comme le dit Éric Toussaint, qui préside à la demande de la présidente de la Chambre grecque (Zoe Konstantopoulou) une équipe d’une trentaine d’experts pour auditer tous les aspects d’attribution des prêts à la Grèce, il faut voir « si des prêts contractés par la Grèce l’ont été en violant les lois en vigueur (illégalité) ou s’ils ont été passés pour bénéficier à des intérêts particuliers, plutôt qu’à l’intérêt général (illégitimité). » (Déclaration dans Le courrier, journal d’information Suisse, 31 Mars 2015) C’est ce même personnage qui met en question la légalité de prêts consentis en 2010 par la Troïka, « sans que le parlement grec ait délibéré. » On trouve aussi dans cette interview des déclarations du type « Nous écouterons aussi des fonctionnaires ayant dénoncé la falsification des comptes grecs avec la complicité de Goldman Sachs, du gouvernement ou du FMI… »
Bien sûr tout cela exige du temps et de la prudence, mais jette un sérieux discrédit sur les thèses défendues par de pauvres créanciers abusés, au moins, et l’intransigeance comme posture de principe, surtout. Car il y a deux cas dépassements de la souveraineté nationale : le premier, lors de la stratégie d’attribution et de conditions d’enfermement, le second, lors du recouvrement, fait sans implication des acteurs d’origine. Ce que la commission d’audit pourrait faire apparaître. Sous condition de moyens et de transparence, les conclusions de cette commission seraient peut-être opposables (ce qu’espère le gouvernement Grec) à la pression de la Troïka. Quelle que soit la part des gens du peuple grec dans l’émergence de la dette, il faudra établir la vérité sur les conditions d’octroi des fonds, et leur nature (« mais il faudra aussi déterminer si ce « plan d’aide » de la Troïka n’a pas servi de gigantesque opération de blanchiment de dettes illégitimes antérieures détenues principalement par des banques privées allemandes, françaises, italiennes belges et luxembourgeoises. ») montrant ainsi qu’elle n’est pas totale, loin de là.
Ce n’est qu’à ce moment-là que la « valeur » de la dette grecque pourra apparaître dans sa réalité. Que la souveraineté d’un état dont les membres ont été légitimement élus pourra reprendre du sens et relativiser le pouvoir d’une organisation sans règle qui est celui des marchés. Cette valeur de la dette grecque est politique par nature, par le fait d’être une lutte d’une organisation gérée par le droit contre une organisation « ingérée » sinon par le principe d’équilibre illusoire d’une main invisible dont on sait qu’elle n’existe pas. Celui qui s’impose des règles de conduite est toujours en situation de faiblesse face à celui qui n’en a pas.
L’effet de résonnance de la description althusienne sur notre propre lecture des motifs de la crise, joue en agitant pour nous ce qui fait défaut. Elle ajoute au diagnostic général une particularité de lecture par comparaison d’un système face à un autre. Les trois titres qui constituent ce développement sur la résonnance constituent pour moi chacun un descriptif sommaire de la consociatio althusienne dans notre actualité. Peu importe les différences de contenu éthique qui font référence à nos deux univers, puisqu’ils s’intègrent l’un et l’autre dans une même approche : la propension relative de chacun à se construire dans sa relation sociale avec l’autre, non selon une trajectoire intéressée stérile de ce point de vue, mais plus large et constitutive de sa propre personne, donc obligatoirement positive. Comme la tendance indépassable à vouloir toujours constituer à travers tout échange les raisons d’être de notre propre personne. Cette clef de voûte détermine tout le reste. La liberté que l’on doit reconnaître à cette tendance naturelle, est la génératrice de ce que dans l’agrégation, les hommes décident autour de quoi s’organiser. Une structure « dont les membres forment volontairement pour l’agrément un corps par agrégation, qui se constitue pour raisons d’utilité et de nécessités communes dans la vie humaine. » (Althusius, Politica IV, §1.2.6.24 extraits de l’ouvrage de Gaëlle Demelemestre).
Il ne peut y avoir de réelle conclusion à une lecture (partielle) d’un ouvrage qui n’indique finalement dans notre contemporanéité, que des insuffisances. Insuffisances auxquelles notre système politique arrive en ce moment, avec d’un autre côté, le transfert de souveraineté politique qui s’opère actuellement sur la base de ces défaillances, vers une forme souveraine dont rien n’est déclaré explicitement et s’articule sur le seul principe de la puissance financière, avec ce que ses règles ont de logique, mais dans un système arbitraire. Même lointain et ignoré ou insuffisamment pris en compte, la cohérence d’Althusius s’oppose non seulement à l’incohérence de notre formalisme politique, mais nous aide aussi à reconnaître nos tentatives spontanées, non organisées mais présentes, par agrégation successives et parfois éphémères autour d’une même intention : refonder le sens des liens sociaux sur une « consociatio » enfin redevenue authentique.
Althusius - 2
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