De la complexité des choses
Il était une fois… Un monde parsemé d’egos héroïques, quotidiennement attelés à une tâche immense: sauver l’idée qu’ils se faisaient du monde. Et plus leurs efforts redoublaient, plus ce dernier s’enfonçait dans l’inextricable confusion que l’acte salvateur de la veille avait produit, amplifiant l’urgence qu’il y avait à le sauver à nouveau, dès le lendemain. Les egos se critiquaient entre eux sur la manière d’y arriver bien sûr, mais tous s’accordaient selon une superbe unanimité sur la nécessite de sortir des erreurs passées, les leurs souvent, et parfaire, en soulevant des montagnes, le bonheur qu’ils concevaient pour les non-héros que nous sommes. Évidemment, les que-nous-sommes posaient des questions, car ils cherchaient avant tout à comprendre comment ces egos héroïques se représentaient le monde qu’ils nous garantissaient.
Notre ingénu, M. Normal, abordant un jour le sujet avec une candeur qui le signait, lâcha non sans une énorme imprudence: « Pourquoi? ». Le chœur des héros, unanime, éluda cette question intraitable en objectant selon la doctrine messianique universelle: « Il y a, il y aura toujours un monde à sauver ! Nous sommes les élus. Nous sommes désignés pour le faire! Conscience du monde oblige… »
Et l’ingénu de persister, s’interroger encore: « Comment ferez-vous donc? »
Le chœur : « En soulevant des montagnes »
L’ingénu : « À quelles fins? »
Le chœur : « Les bonnes bien sûr »
L’ingénu : « Je ne vois rien changer ! »
Le chœur : « Le voir s’apprend! »
L’ingénu : « J’ai observé longtemps, je n’ai jamais vu la moindre bosse se dresser ! »
Le chœur : « Parce que vous vivez dans un monde à part ! »
L’ingénu : « À part de quoi ? »
Le chœur : « Des montagnes que nous soulevons »
L’ingénu : « … ???... Je continue à ne rien voir »
Le chœur : « Ignoreriez-vous à ce point les problèmes du monde ?».
L’ingénu : « Impossible ! Nous sommes le monde ! »
Le chœur ; « Celui justement, qui pose problème ! »
L’ingénu : « Quels problèmes donc ? »
Le chœur : « Ceux que nous diagnostiquons malgré vous, sur vous! »
L’ingénu : « Une fois encore : comment faites-vous ? »
Le chœur : « Nous en avons acquis la connaissance »
L’ingénu : « Et qu’avez-vous appris ? »
Le chœur : « Qu’il est complexe ! »
L’ingénu : « Que pouvons-nous en comprendre alors ? »
Le chœur : « Que rien n’est simple ! »
L’ingénu : « Alors, les montagnes n’en seront que plus hautes ? »
Le chœur : « Exact. Nous avons des théories sur leur hauteur… »
L’ingénu : « Qui atteignent des solutions ? »
Le chœur : « Celles qui font voir à quel point il est complexe… »
L’ingénu : « C’est si simple de le voir compliqué. »
Le chœur : « Le simple étant complexe, du complexe vient le simple. »
L’ingénu : « Belle devise. Vous y êtes arrivé? »
Le chœur : « Je vous l’ai dit ; nous avons des théories pour ça. »
L’ingénu : « Votre diagnostic ? »
Le chœur : « Ça n’est pas simple : il faut persévérer ! »
L’ingénu : « Bonne résolution. Dans quel sens ? »
Le chœur : « Le bon. Nous avons encore des théories pour ça ! »
L’ingénu : « Décidément vous avez des théories pour tout ! »
Le chœur : « Normal, rien n’est simple ! »
L’ingénu : « Vous me l’avez déjà dit ! »
Le chœur : « Vous savez donc tout ! »
L’ingénu : « D’où votre capacité à soulever les montagnes ? »
Le chœur : « Vous voyez : vous n’aurez plus qu’à nous laisser faire »
L’ingénu : « Faire quoi ? »
Le chœur : « Notre travail : sauver le vôtre ! »
L’ingénu : « Avec ça, vous au moins ne risquez pas le chômage »
Le chœur : « Sauver le monde occupe beaucoup, c’est exact ! »
L’ingénu : « Je continue à ne pas comprendre comment ! »
Le chœur : « Nous savons ça aussi : la multitude est obtuse ! »
L’ingénu : « Même ça nous l’ignorons sur nous; voilà la raison ! »
Le chœur : « Oui, nous avons une théorie sur ce sujet aussi ! »
L’ingénu : « Encore une ! »
Le chœur : « Elle dit qu’il faut nous laisser faire »
L’ingénu : « Les ignorants se reposent sur les sachants. C’est ça ? »
Le chœur : « Pour débrouiller l’écheveau de la complexité du monde »
L’ingénu : « Quel monde ? »
Le chœur : « Celui qu’il faut sauver ! Vous êtes obtus ! »
L’ingénu : « Normal, je suis un monde à sauver de lui-même »
Le chœur : « Vous voyez bien que nos théories sont justes ! »
L’ingénu : « Comment allez-vous le sauver aujourd’hui ? »
Le chœur : « Comme hier, de la même manière… »
L’ingénu : « C'est-à-dire ? »
Le chœur : « En accordant le diagnostic au programme ! »
L’ingénu : « Quel programme ? »
Le chœur : « Celui que nous appliquons, nous les élus. »
L’ingénu : « Nous avançons : quel est-il ? »
Le chœur : « On se tue à vous le répéter : que tout aille mieux ! »
L’ingénu : « Nous avançons encore… C’est pour quand ? »
Le chœur : « Dès que la situation s’améliorera… »
L’ingénu : « Et à ce moment-là ça ira mieux ; exact ? »
Le chœur : « Enfin ! Vous commencez à comprendre ! »
L’ingénu : « Presque… »
Le chœur : « Comment ça ? »
L’ingénu : « Si vous attendez l’embellie, à quoi êtes-vous utile ? »
Le chœur : « A vous confirmer que le temps s’éclaircit! »
L’ingénu : « Je comprends : vous nous servez à comprendre…»
Le chœur : « C’est juste !»
L’ingénu : « Là où il n’y a rien à comprendre !»
Le chœur : « Si, nous comblons les vides.»
L’ingénu : « Quels vides ?»
Le chœur : « Ceux qu’il y aurait si nous n’étions pas là !»
L’ingénu : « Mais mise à part cette brillante évidence ?»
Le chœur : « Vous ne sauriez quoi penser, encore moins quoi faire !»
L’ingénu : « Vous croyez ?»
Le chœur : « Nos théories sont très claires sur ce point !»
L’ingénu : « Encore ! Mais dans le concret ?»
Le chœur : « Nous les appliquons »
L’ingénu : « D’où votre conviction d’être utile.»
Le chœur : « Exact !»
L’ingénu : « Et si les résultats ne sont pas là ?»
Le chœur : « La théorie dit : tout tient à la complexité du monde. »
L’ingénu : « Enfin, nous tenons la coupable !»