Désespérance, démocratie, proximité ...
Désespérance, démocratie déceptive, démocratie de proximité.
Voilà quelques jours je publiais un commentaire à l'occasion d'un partage. Je le développe aujourd'hui en restant peut-être sur ce mode réactionnel qui fait parfois avancer le regard que nous avons de nos propres idées.
"S'il fallait inventer un mot qualifiant ce que je vois comme beaucoup se reproduire, je choisirais celui de désespérance.
Voici quarante ans que j'entends parler autour de moi des cartables à moins de 10kgs et que je croise actuellement des mômes de 7ans aller à l'école avec leur trolley comme quand je vais moi à l'aéroport, que je vois selon cette image, absolument tous les problèmes se reconduire sous des interprétations savantes et diverses partout.
Chanteurs Kleenex, politiques kleenex, pour ne pas dire, je n'ose pas encore le faire, philosophie kleenex, qui nous enferme dans cette option du regret et de désespérance subie et comme incompréhensible d'un idéal qui n'arrive toujours pas.
Voici 30 ou 40 ans que la multitude vote par défaut, ou contre quelqu'un. Ceux qui interprètent la politique le savent bien, et rien ne sert à ce poser des questions sur les primaires puisqu'elles ne feront que réinterpréter ce type de rejet.
Cessons d'être dans ce type d'idéalisme emphatique du regret, désespérant que les choses ne soient pas comme elles devraient être, quand nous savons qu'elles ne le seront pas de toute manière.
Ce qui fait problème c'est sans doute la prise de distance et d'autonomie encore à l'état de signal faible qui s'installe dans l'opinion. Convergence du net, de l'éducation, et de la désespérance, enfin conscience de la philodoxie, cet amour du vide qui s'accommode du regret de ces valeurs idéales et hors d'atteinte, si pratiques à faire diversion au moment de notre lucidité nécessaire.
Arrêtons de penser que la couleur de l'emballage fera arriver les colis plus vite, et à fortiori de regretter de ne pas atteindre la nuance idéale pour qu'ils arrivent tout de suite."
La désespérance s'installe quand l'usage abusif de l'idéalisme mou, l'universalisme vide, la démocratie des annonces, la gestion à la marge des affaires courantes présentent la lecture des baromètres comme une science politique, les ajustements subis de nos lois comme de grandes initiatives de même nature. Nous en sommes à ce point dangereux par les risques de confusion des genres qu'ils comportent, de décrochage d'avec les réalités profondes que la société civile sa culture et ses désirs installent sous nos yeux.
Je ne vois pas, personnellement, de différence de genre entre la manière dont le problème des migrants et celui des précaires est traité. La préoccupation essentielle dans les deux cas est de les maintenir dans des limites qui ne soient pas préjudiciables à l'ordre des systèmes de la rente, et la mission des républiques qui en relèvent: assurer la croissance pour maintenir dans l'acceptable ce qui ne reviendra plus, sinon comme une de ces espérances en place dans la culture de la philodoxie. La croissance est-elle toujours un levier sûr du retour à l'emploi? Ce que prépare le monde futur laisse planer de gros doutes. Ce qui est malheureusement prévisible, sera la transformation des chômeurs en laissés pour compte. Nous avons là sans doute la raison principale pour laquelle il n'y a pas de différence discernable entre migrants et précaires arrivés de notre territoire. Le système global, celui qui nous surplombe pour le concevoir comme une allégorie qui désigne en gros les "marchés" prépare cette mise en place.
Avec ce risque terrible et qui commence à passer de l'implicite à l'explicite dans la tête de gens toujours plus nombreux je crois, que ce surplomb imposera aux classes politiques luttant entre elles pour la gouvernance, des rôles de figuration. Nous en avons sous les yeux les indices. L'opacité des négociations Tafta, le secret des affaires procèdent de ce surplomb. La culture de la passivité dans ces domaines en est un second indice.
Ce que personne ne maîtrise et en encore moins la classe politique qui n'a pas vu venir ce que représente l"ubérisation" sociale et au-delà économique, arrive par l'explosion technologique qui se fait à marche forcée. Cette transformation tuera l'industrie et l'activité comme nous la concevons actuellement être créatrice d'emplois pérennes. Elle va probablement contribuer et directement agir comme un outil de cette limite, et une garantie de pérennité d'un système qui reportera les effets de l'abandon économique et la protection sociale de la précarité sur des mécanismes d'autorégulation permis par ces technologies, mettant les laissés pour compte au centre de leur propre rôle économique et leur capacité à les exploiter. Mais sans garanties pour eux. Nous sommes déjà dans une logique du CDD majoritaire dans les process de création d'emploi.
Toutes ces évolutions sont convergentes. Nous en prenons conscience peu à peu grâce à l'abondance de l'information raisonnée que l'exploitation volontaire et individuelle des réseaux nous procure. Mais cela reste de l'information, et sa transformation dans le monde réel par l'action citoyenne demandera une longue maturation, prise de distance d'avec la philodoxie actuelle et des initiatives à valeur de généralisation. Comme une renaissance à terme de l'axiologie démocratique.
Reste que cette transformation peut prendre les fausses pistes des solutions à portée. L'électoralisme ambiant en demeure encore un élément primordial, dans la logique de la décomposition démocratique classique. Plus les choses se déstructurent, et plus compter sur les élections suivantes apparaîtront à la fois comme un exutoire et un espoir de trouver les bons numéros pour certains. Le souci des échéances ronge le corps politique déjà en perte de puissance et confirme la philodoxie dans son rôle de théâtralisation de la vie civile.
Alors, la désespérance dicte à la multitude l'expression de ses frustrations: du "tous pourris" à l'indifférence distante d'avec un genre politique auquel on ne croit plus, le sens du vote que l'on nous présente comme cette arme majeure -éventuellement la seule convenable voire autorisée- recentre les seules choses que nous ne pouvons véritablement exprimer. Avec ce sentiment persistant -en tous les cas chez moi- que dans un contexte global de mise sous tutelle économique des nations et des effets implicite qu'elle aura, la marge de manœuvre de nos futurs dirigeants ne pourra que les contraindre à des solutions qu'ils ne pourront mettre en œuvre. Une situation de déception programmée nous attend donc, et nous le savons pour beaucoup.
Sauf qu'arrivera bien un moment où chez les peuples dotés d'une culture politique millénaire comme ceux d'Europe par exemple, le surplomb deviendra si menaçant pour l'aboutissement de nos libertés conquises qu'il faudra bien passer de la désespérance à l'action, par forcément brutale et soudaine d'ailleurs. Les foyers de "résistance" à cette modernité féodale émergent.
Ils sont d'ailleurs locaux, et fondés sur cette localité de nature. Ils pointent aussi du doigt un des axes majeurs de ce que je pense être une des qualités potentielle de l'avenir, un enjeu de résistance: la proximité. Ce qui est local se gère et se structure mieux que n'importe quelle structure sophistiquée et complexe surtout. Nous serons contraints dans un futur proche, non seulement de pratiquer la réintroduction d'un principe de proximité restreint comme axe de la gestion démocratique, mais d'exploiter des outils qui se développent et permettront de tout déconnecter des nécessités d'une échelle de masse, arme de la rente. Il n'est pas illusoire pour moi de concevoir et développer de cette manière le principe de proximité, à la fois comme une permanence d'échelle du contrôle démocratique, mais aussi d'une stratégie de transition efficiente, avant de devenir un principe de base et de composer avec une représentativité en passe devenir définitivement très marginale dans son exercice de fond. La société "applicative" donnera à la multitude un jour les moyens d'exploiter par elle-même les mesures de ses opinions et leurs conséquences pour action de manière très autonome, en ne confiant à l'intermédiation représentative que ce qu'elle fait en puissance déjà par elle-même, mais pas pour notre compte: une mise en application technique. Je le souhaite comme modèle, et le regarde déjà dans les signaux faibles comme des manifestations désordonnées dont la mise en ordre ne viendra que de la clarté de vue qu'en aura à un moment de l'histoire, la multitude dont je suis.
Sera-ce la véritable alternative? Sommes-nous dans une course de vitesse entre les deux principes d'échelle? La gouvernance institutionnelle de la rente d'un côté, et une proximité citoyenne bourgeonnante de l'autre?
Je crois que oui, et cette conclusion est mon bouclier contre la désespérance, et je reconnais ma colère quand je vois des intellectuels s'enfermer dans un rôle de prescripteurs de vérités pour nous présenter la politique comme ce qu'il faut espérer de la lutte d'egos, de promesses dont la réussite reste suspendue à des paramètres extérieurs qu'ils ne maîtrisent pas. Cette politique là n'est pour moi qu'une fausse piste, qui me rappelle l'escalade consumériste: plus on consomme plus on est déçu, plus on est déçu plus on consomme.