Introduction.
Il a été dit que la guerre était une chose trop sérieuse pour la laisser aux militaires. Nous pourrions dire ici que l’économie est une discipline trop conséquente pour la laisser aux théories économiques. La sophistication de grandes mises en formules de nos vies, aussi obscures pour nous que les hiéroglyphes avant Champollion, nous contraint à interpréter les crises à l’aune aussi ridicule que dangereuse du bon sens. Il faut bien d’autre part, avouer la fatigue du citoyen devant les échecs répétés des prévisions que font ces savants formuleurs, alors que prévoir devrait en être l’aboutissement, la voie royale et éclairante. Mais rien, sinon des hypothèses, impressions et intuitions qui ne sont finalement que les nôtres. Je résume ici les miennes.
La croissance ne reviendra pas dans nos pays, car :
Les modèles nés d’une économie de rattrapage ne sont sans doute pas nationalement pérénnisables dans le contexte de productions transnationales actuelles, et les économies de rattrapage de pays émergents ne nous aideront en rien à sauver les nôtres, dépourvues elles d’outils concurrentiels dont se dotent ces pays.
Une réindustrialisation éventuelle, sur les bases de la numérisation, dispersion, robotisation, dématérialisation des services ne réemploiera pas la main-d’œuvre laissée pour compte. Le nomadisme actuel de l’investissement industriel, à partir de bases arrière hors d’atteintes du contrôle politique, trouvera une limite dans le temps.
L’épuisement des ressources augmentera notre fragilité économique, additionné à un chômage larvé, celui de nouvelles générations.
Et après ...
En distinguant donc « la » politique, qui elle se développe dans le champ d’organisations constituées, du plan « du » politique, la différence, sur laquelle je reviens dans d’autres articles n’a rien d’artificielle à mes yeux. La politique posée comme le produit d’une organisation, donc postérieure à l’énoncé de sa constitution, et le politique posé comme le fait systémique qui la précède, mais invisible, toute notre histoire politique, essentiellement fondée par la préoccupation de la question du pouvoir, génère un mouvement constant de légitimité de l’organisation qu’elle reflète (la démocratie pour nous). Fonder le politique comme une virtualité, objet de l’agrégation et sujet de l’organisation, est sûrement un passage théorique à accomplir pour regarder nos démocraties dans la modernité, dans une optique d'avenir. Longtemps reléguée sur la vaste « mer de l’empirie » comme une totalité, la référence ontologique du collectif sur laquelle seuls quelques illuminés pouvaient avoir envie de se pencher, va se rappeler à nous par ce que je m’attache à décrire comme un ensemble de signaux faibles mais essentiels de notre futur.
Parmi les signaux les plus visibles, la longue traîne, les réseaux sociaux, immatures encore, mais dont on mesure déjà l’impact et à quel point ils préoccupent « la » politique. Car il est probable que ce stade de virtualisation se suffise à lui-même, et dans le volume de sa dynamique ne génère que peu de passages à l’organisation. Une des qualités des réseaux, la volatilité, fait leur puissance. Une proto-organisation virtuelle est, par le fait l’affirmation « du » politique comme réalité en constitution.
Imaginer le probable ...
Nous sommes dans la position des chercheurs en théorie des quantas. Nous devons imaginer nos théories en terme de probabilité d'être. Evacuer les préjugés de Vérité. Que va donner à court terme la conjonction de ces deux évolutions parallèles, qui pour le moment n’ont aucune raison d’être associées, mais qui, en cas de tension très forte comme celle que nous risquons sur le plan de « la » politique victime de notre suicide économique, peuvent affirmer une forme de puissance rapide réactive et déstabilisante pour l’ensemble de nos rouages institutionnels, et leur univers référentiel ? À l’inverse du pragmatisme technocratique, rien de ce qui est affirmé ici ne se déduit de données positives (chiffrées) démontrant la consistance du futur. Il s’agit, selon les termes employés ci-dessus de subjectivité constructive, c’est tout, d’une induction hors des limites habituelles que se donne la norme du raisonnement.
En résumé, affirmer un stade « protopolitique » revient à reconnaître que le problème du pouvoir, qui fait l’essentiel de « la » politique, n’existe qu’une fois l’organisation énoncée en tant que telle. Dans « réinvestir le politique », le concept d’agrégation me permet de théoriser ce qui le précède, plus généralement sous le régime de l’identification de genre, dont relève l’individuation d’ailleurs. En somme la totalité du collectif se définirait par la coexistence des deux, avec cette particularité contemporaine que ces nouveaux outils ont permis à ce stade protopolitique que nous définissons comme « le » politique, de le rendre visible et d’en accréditer l’essence. Le reste de ce qui est dit dans l’ouvrage en découle ainsi, comme la boucle de l’inéluctable à l’inaliénable, dont la circularité, ou devrais-je dire la « spiralité » renvoie à l’empirique dimension de la subjectivité collective, celle de la volatilité moderne de l’agrégation. En clair, les formes d’apparentement, d’adhésion à une cause ou d’identification à des modèles sociaux, une fois émancipées du besoin d’être concrètement traduites en organisation, ne connaissent plus le handicap de l’inertie due à ces contingences. La volatilité est liée elle à la rapidité avec lesquelles ces formes agrégatives peuvent se constituer dans la virtualité. Elles ont n’ont pas les caractères purement politique, mais le dispositif est en puissance, disponible. Sur le plan politique, celui qui renvoie plus globalement à notre structure sociale, la question de la finalité se posera. L’économie en introduit une implicite, en ne posant comme viable que son orientation vers l’échange, actuellement consumériste et qui nous dit: la société doit avant tout s’organiser pour produire et échanger. L’impasse potentielle dans laquelle elle nous conduit j’en suis convaincu, obligera à une détermination volontaire d’un système politique conçu sur des principes de résilience, parmi lesquels l’économie ne sera que moyen. Lorsque le développement n’induira plus la croissance, l’instance politique ne sera plus liée à un principe de gouvernement et des tendances du comment gouverner, en même temps que du pouvoir de gouverner, mais s’ouvrira à un champ plus large qui fait sa nature, la nature du collectif, directement gérable par le collectif, la multitude elle-même. Doté de son autonomie, elle pourra ainsi voir en miroir le plan de la nature « du » politique, le distinguer de ce qu’est « la » politique.