l'agrégation comme identité

 

L’agrégation… Qu’y avait-il avant le Bigbang ? Quel antécédent à tout système ? De la même manière, quel état précède les organisations humaines ? Y aurait-il une situation commune à la genèse de tous les systèmes, caractéristique d’une synchronicité  avant-après, d’une antériorité particulière précédant leur structure mesurable ? Si la question est légitime, la présupposition d’un état latent constituant une origine, ou plutôt l’occasion d’une morphogénèse pose elle-même problème ; car, l’avant de la matière par exemple, l’énergie puis l’avant-énergie et ainsi de suite, montrent une récurrence figurant l’infini, ce qui est peut-être au fond l’unique figuration à notre portée du Tout, de l’Un ... Nous ne pouvons concevoir sans doute de notion constitutive de ce problème en restant dans le monde de l’entendement raisonné. Hors d’une métaphysique qui sorte du champ de cette exploration, cette question devant laquelle nous n’avons apparemment pas de concept opératoire attache désespérément la raison au visible et cette interrogation à l’invisible. La difficulté de ce trou conceptuel fera aussi que le complexe s’attache au visible, et qu’on ne peut saisir la dimension invisible de la complexité qu’en regardant l’objet phénoménologique. Si la détermination du complexe relève d’un mode de lecture, son champ peut être extensif, total, et nous renvoyer d’une certaine manière à cet avant qui nous préoccupe. Mais toujours par croisement de phénomènes entre eux, comme une sorte de fertilisation provoquée de systèmes distincts. Si par exemple l’on associe la fragmentation à l’essor démographique, pourra-t-on déduire du recoupement causal de leur complexité réciproque, qu’il génère de l’arborescence des activités, inventions, créations, connaissances nouvelles, et qu’il soit l’opérateur morphogénétique de cet éclatement ? Que le nombre, suscitant les « effets de niche » dans tous ces domaines, fragmentant ainsi les spécialisations des techniques et du savoir, des objets, ne va qu’accroître du simple fait de l’augmentation de la matière grise disponible, beaucoup plus que le fait économique? Pensons à l’explosion considérable du nombre d’ingénieurs que la Chine et les pays émergents vont compter pour entrevoir une explosion plutôt qu’un éclatement. Ce simple fait montre une dynamique autre que théorique à l’existence de la fragmentation. La démographie pourrait être vue dans un premier temps comme origine causale, ce qui vient d’être fait, mais le point de vue symétrique est tout aussi intéressant. La fragmentation peut être à son tour le principe organisateur de cohérence de cet accroissement démographique, et constituer sa structure de mise en ordre, dans la mesure où il détermine les modes communs de la morphogénèse de tous les sous-systèmes qui s’ensuivent. La fragmentation autoriserait donc la fonctionnalité continue des principes communs d’échanges, de règles communes, de coordination des nouvelles branches de l’arbre etc. Cette double détermination définit sans doute la complexité comme un état et une dynamique, mais au-delà une certaine a-synchronicité paradoxale de l’antériorité des organisations. En effet, il est une autre interprétation moins lapidaire qui ferait admettre que l’antériorité n’est que celle d’autres structures, dont sont empruntés des éléments opératoires de relations élémentaires, pour en arriver à une construction structurale nouvelle, et une morphogénèse. Il n’y a donc pas d’antériorité  ex nihilo, mais encore moins de structures préalables. Si l’antériorité se définit dans cet état intermédiaire de disponibilité d’éléments structurels puisés dans l’environnement, ce qui est admis, l’équivalence de process  dans les organisations sociales ne tient pas ici de la rigueur appliquée aux modèles de l’épistémologie scientifique. Ces process ne sont pas dictés par des déterminismes locaux, mais au contraire plutôt par des contradictions qui mettent la circularité de notre boucle en danger. Nous en avons un exemple avec  le risque de désordre induit par un utilitarisme économique invasif, et l’incapacité dans laquelle nous nous mettons, par le développement qui s’autogère, à ne plus pouvoir maîtriser les conséquences de cette arborescence ni la perte de maîtrise intellectuelle du point de vue utilitariste que nous verrons progressivement s’installer. Voilà pourquoi la forme « homéostatique » de l’économie rompt avec celle traditionnelle de nos sociétés, et prendra à un moment donné un tour coercitif. En faisant de la ressource de la méthode du complexe pour lire cette dissociation,  un problème à venir ; il faudra d’abord construire cette contradiction, en objet perceptible et réformateur du consensus. Et dans cette perspective, nulle bonne représentation d’un point origine n’aura assez de solidité à se construire comme genèse.

 

 

On a présenté jusqu’ici l’agrégation comme un état neutre conventionnellement donné de l’être ensemble. A la manière d’un tas de cailloux sur le bord de la voie, en attente de sa mise en œuvre. Or, si en fonction des considérations qui précèdent, l’antériorité d’un état latent ne peut impliquer de synchronicité directe, au moins visible et représentable, nous devons la considérer malgré tout comme une forme potentielle. Dire qu’il s’agit d’un état latent permettrait de conclure certes rapidement mais dans le flou… Inévitablement pourtant, des choses qui produisent des choses ou évènements deviennent par l’effet d’une relation-type concrètement identifiée l’amorce de morphogénèses nouvelles. Voilà une bonne raison de sonder cet inconnu. L’exemple déjà cité d’une association pourrait être celui de la naissance d’un parti politique, entreprise ou autre, en disant qu’une association se crée effectivement à la suite de l’identification reconnue par des acteurs d’une relation-type originale répondant à une situation nouvelle, inédite, définie en inclusion (ce qui lie) ou exclusion (ce qui est exclu du champ ou contre quoi il est agi), pour adapter des pratiques à des situations nouvelles. Ce qui est intéressant, c’est que ce process d’identification par la répétition qui fait usage, fonde un cadre prédéfini légal reconnaissant un modèle dans lequel inscrire la répétition de cette relation-type dans une conception plus générale à hauteur du bien commun, inscrivant ensuite ces cas particuliers de l’agrégation dans la loi. En sorte de passeport identifiant l’éthique de l’agrégation pour son organisation particulière. Les moyens de communication modernes ont donné à ce process une puissance et une liberté inégalées. Notre exemple est actuellement restreint, presque disqualifié par l’évolution de cette relation identité / organisation que la loi a justement du mal à cerner, marquant par le fait la difficulté que le législateur a de sortir des frontières de la formalité procédurale à laquelle il s’astreint, puis de définir un cadre à cette nouvelle autonomie extensive de la potentialité agrégative. Mais, à la fermeture structurelle (inclusion/exclusion) de cet état neutre qui s’impose à la relation-type de l’agrégation, correspondrait l’infinie multiplicité des types, variantes, que les organisations y répondant ne peuvent comprendre. Par contre, l’idée même de sa traduction organisationnelle s’accompagnera naturellement de celle d’une structuration (immatérielle ou matérielle), dans laquelle on puisse lire à l’inverse toute relation-type et la reconnaître comme une entité formellement distincte, un système de règles vérifiant en retour l’image d’une raison identitaire particulière, présupposant ensuite les bases fonctionnelles du niveau organisationnel. Définir une relation-type ne peut donc se faire autrement qu’en regard de sa qualité sociale, donc la nécessité incessante de leur acculturation, en sens et en valeur éthique préalablement donnés. Comme une sorte de contre-épreuve du mythe des origines, qui, à l’inverse de présupposer une raison faisant l’impasse du préalable agrégatif, le recherche à travers son état final. Cette inversion tend à postuler que la liberté individuelle ne se reconnaît que sous sa condition organisée ; comme le souligne B. Bernardi dans sa préface du Contrat social, ce problème qui nous a été laissé en héritage est bien celui sur lequel Rousseau a sans doute eu le plus de mal – et pour cause - à théoriser. Celui d’un élan venant en quelque sorte de l’intérieur propre à ce citoyen pourtant en proie à sa puissance instinctive naturelle, n’existerait en réalité que relativement à un modèle, qu’il soit établi ou imaginaire mais jamais de l’individu. Ce dilemme se traduit en nos termes par l’adhésion consensuelle et ses mécanismes, l’importance de la doxa, et sa contrepartie, l’usage, la convention, la règle et la loi. Nos républiques ont été construites sur les bases de cet individu abstraitement naturel, avec comme point nodal et contractuel, la loi, ce dispositif d’énoncé des exclusions protectrices qui, en restreignant l’empire de la potentia, garantit la liberté de chacun par l’espace d’expression qu’elle laisse par défaut… L’individuation, déterminée par l’extériorité, celle qui définit l’éveil et la recherche d’explication sur la condition d’être, l’est aussi par l’accomplissement de cette dernière forme, même si par l’ » intérieur » au contraire, l’illusion autobiographique qui suscite un débat sans solution, qui explique aussi cette condition de forme. Le récit de la constitution identitaire, quelle que soit l’autonomie de constitution que l’on puisse accorder à chacun de la maîtriser, ferme toujours une boucle qui ne résout pas le problème de cette extériorité, sans l’appui de cette potentialité agrégative qui dans son mouvement l’éclaire. C’est sur cette frontière que ce que l’on appelle la pression sociale, l’habitus, ou comme ici l’individuation, intègre à de vaines déterminations sociales la motricité du désir. L’illusion ne témoigne donc pas d’un abandon de l’individu à l’habitus, mais à l’illusion de cette maîtrise dont il a le désir, de la persévérance qu’il y met, et nous explique aussi le « persévérer dans son être » du conatus. Le premier trait de l’illusion bibliographique est celui de cet échec, le second celui du besoin des autres.

C’est sans doute ce qu’il faut observer lorsqu’on voit se redéfinir les contours de la liberté individuelle, dont la capacité accrue et sans limite formelle bien définie - au moins dans la virtualité de l’internet - remet en cause celle de la convention sociale, celle de la pertinence que la société accorde aux modes de constitution du récit autobiographique. Cette négociation que chacun par l’individuation mène avec son environnement définit un pré-opérateur de la formalisation organisationnelle car à l’échelle individuelle, le récit autobiographique ne constitue une transaction avec son réel extérieur que par un accommodement logique avec le récit collectif. Si donc l’agrégation des hommes et des choses, si forte dans la constitution de notre boucle, passe par un énoncé explicite de cette condition des exclusions/inclusions formant l’espace à toute occasion des relations-types de l’identité,  l’absent de cette opération reste bien par contre l’individu tel que notre culture et nos connaissances nous le présente aujourd’hui : l’individu légal de la république, mal accordé en « genre » avec la puissance de l’individuation. Or, il est au centre de tous les mouvements, ruptures de consensus et redéploiements identitaires récurrents. Au centre de la boucle qui remanie circulairement le consensus, fait, défait, refait les mythes. Au centre donc d’une circularité qui résulte de l’agrégation, invisible et pourtant manifeste. 

Ce qui explique notre conventionnellement… Car il s’agit bien là d’une lecture rétroactive posant l’organisation comme témoin d’un état préalable d’éléments réunis selon un mode d’assemblage particulier, situation, intentions, volontés, qui n’offrent donc pas de condition suffisante à s’établir sui generis de manière certaine. Cette présupposition du concept d’agrégation fait figure de boîte noire, mais son hypothèse permet d’élaborer une conception de l’organisation plus complète : privée d’un point origine, sans synchronicité sinon construite pour un récit perdu dans le labyrinthe de son histoire, et considérant que la récurrence de l’ordre systémique n’est pas intrinsèque à l’organisation elle-même, mais un préalable, on peut définir la condition d’agrégation par la réunion des éléments qui attribuent un certain nombre de caractéristiques communes à des éléments en identité de situation, leur donnant dans le réel la capacité de se rassembler, se structurer sur ces bases. Plus récemment, le succès de la mécanique des réseaux sociaux nous a donné un exemple plus direct du rôle que joue la mécanique identitaire, comme opérateur central de l’agrégation, en montrant également que par cette mise en système (et en image) par l’individu de sa situation sociale, l’organisation ne constitue pas une entité à identité propre, intégrative agissant sur l’identité individuelle en retour, mais au contraire un moyen agrégatif brut. Quel paradoxe que ce moyen, ce principe ouvert de relations planifiées et structuré malgré tout, virtuellement la plus grande organisation mondiale, soit une constante volatile ! En n’étant pas directement générateur d’organisation comme système fermé, il manifeste une forme de l’agrégation, une sorte d’avant de l’état d’organisation. Les formes transnationales lisibles dans cette évolution amènent une autre série de remarques, qui tient à l’acculturation que cette transnationalisation sous-tend, elle souvent négligée. Encore faudrait-il expliciter ce terme d’acculturation, et j’utiliserai pour cela une définition de Tobie Nathan[1], reprise par I. Senders dans Cosmopolitique II, comme « la définition non d’une entité mais d’un problème. » T. Nathan dit : » La culture essaie de résoudre deux problèmes : la clôture et la transmission. Comment peut-on clôturer un groupe sans qu’il soit étanche aux autres, et comment peut-on transmettre cette clôture à la génération suivante ? Pour régler ce problème technique, chaque culture effectue ses propres choix. » Le concept de clôture est ici central (bien qu’énoncé dans le contexte d’un univers épistémologique précis, l’ethnopsychiatrie de T. Nathan).  Il ne s’agit pas « d’une clôture physique mais d’une clôture logique, au sens où la logique est, évidemment, indissociable d’une pratique, et ne peut donc être explicitée en termes logiques. »  Transposée au-delà de cette disparition de la territorialité qui malgré tout continue – historiquement au moins - à situer cette clôture, les particularités « logiques » des pratiques constituent effectivement les problèmes suivants : comment actuellement ouvrent-elles leurs « frontières » à la transnationalisation en route, vers quel syncrétisme culturel (forme de négociation touchant à la consistance de la clôture) et surtout quel statut donner à sa transmission ? Il y a là sans doute un diagnostic à faire de l’échec prévisible de notre système éducatif, beaucoup moins attribuable à un académisme ou à des effets de sélections inégalitaires (corrigibles en théorie) qu’à la détermination des effets de clôture transmissibles de notre culture nationale, dans un contexte plus large et des pratiques qui les dépassent déjà.

Le syncrétisme culturel se présente donc comme un second problème, plus central, qui en situant le niveau identificatoire dans un champ plus large exigerait que l’on se détache d’un niveau strictement opératoire – territorial -  de la notion de clôture, et de ce qui constitue donc notre latence agrégative particulière. On peut supposer que son objet soit en effet celle d’une nécessité plus fondamentale de résoudre un problème de compréhension, d’ » entendement », et par effet induit d’identité. Car le trait commun restant à la formation de la clôture, fonde bien, par  les moyens et les outils de la multiplication des expériences, la consistance de cette relation identitaire, ainsi que  l’entendement de ce qui est commun. Le reste de l’action, ce qui se fait, n’est que transposition, traduction, manière de voir et de faire dans lesquelles clôture et transmissions trouvent leurs logiques, par la richesse de leur communication, communication qui s’installe dans le syncrétisme. Le lien invariant, récurrent entre agrégation et organisation perceptible jusqu’ici dans chaque territoire culturel trouve sa racine dans la manifestation elle-même de l’identité récurrente plus large, où la clôture se reforme au plus près de l’autonomie individuelle et moins du groupe, renforçant comme développée aussi, l’individuation. Ainsi, la quête identitaire, la tendance permanente à persévérer dans son être serait plus que jamais l’unique moteur de passage entre agrégation et organisation, impliquant que le passage à l’organisation se fasse sur la nécessité de cette persévérance, et de ses nécessaires alliances. L’individuation dans cette perspective-là, en s’opposant dans son émancipation au conditionnement théorique politique dans lequel l’individu est placé, soit sous l’angle de l’échec identitaire par la consommation, soit sous celui de la forme abstraite et formelle qui le résume dans notre vieil héritage de la théorie du droit politique, définirait cet individu comme acteur, par une transformation fondée sur le changement d’échelle de la « clôture ». Une fois de plus, le constat induit de cette évolution montre que l’ensemble de la logique sur laquelle se règlent à la fois nos systèmes politiques et économiques, va se voir profondément remis en cause. Ce lien d’identité se reformerait sur des bases en contradiction à termes avec les contenus de la « transmission », avec l’adéquation des cultures avec leurs territoires nationaux.

 


[1]     Il s’agit d’un entretien cité dans Cosmopolitiques II (« pour en finir avec la tolérance », La frayeur et l’angoisse) de T. Nathan avec E. Zaccaï in Cahiers de la psychologie clinique, (1995).

 

l'agrégation comme identité

19/04/2016 09:02
La secousse que produit "Nuit debout" m'incite à remettre en ligne une hypothèse qu'en 2013 j'avais émise au sujet des réactions citoyennes, ce, dans "Réinvestir le politique"… Car c'est bien de ça qu'il s'agit, au-delà des mouvements de rejets d'un système qui arrive à son terme...