l'environnement existe t-il?

Avoir aimé la nature de mon enfance a toujours chez moi provoqué une profonde méfiance à l'égard de l'environnement. Celle que j’ai connue, celle des paysans et des poètes de mon Limousin d'après guerre, qui s'évanouit lentement, pour laisser place dans nos esprits urbanisés, à quelque chose que je ne vois pas exister autrement que comme attitude, pratique non vécue et cérébrale d'un univers à consommer comme il faut. La mutation urbaine a renversé l'adaptation issue du contact de proximité; symboliquement, le consumérisme alimentaire en offrant à son industrie l'occasion de se développer, en représente le stade le plus abouti. Nous en sommes à subir un renversement sémantique qui en venant de l'urbanité, y retourne. En voulant qualifier ce que nous devons respecter en elle, nous consacrons en bons urbains ce qui marque contre elle une rupture définitive. Il n'y a pas d'amertume ni de nostalgie là-dedans, simplement le constat de cette abstraction nouvelle.

Nous sommes entrés dans l'ère d'une  nature cérébrale; irrémédiablement.

Les paysans que j'ai connus gamin quand on aidait aux champs parfois, sont devenus des agriculteurs, entrepreneurs obligés; là où je voyais des gens respecter les sols car incapables de les transformer, vivre au rythme de ce contrat tacitement admis,  je vois des opérateurs en parler comme d'un matériau à disposition grâces aux miracles de la chimie. Les alertes suivent, la mort biologique des sols est en vue, le reste à l'avenant; l'environnement les condamne par la bouche même de ceux qui l'ont proclamé.

Alors, nous racontons-nous des histoires? Il y a de quoi hésiter à nous avouer que nous sommes dorénavant dans une part d'artificialité qui ne fera que croître. Notre empathie pour la matrice n’écartera en rien cette contradiction universelle que le basculement des moyens et technologies modernes au service de l’agro-alimentaire, pour ne pas oublier le reste, développent. Nous n'en avons, je crains, qu'une notion vague et peu formée. Nous n'apprenons de fait que des comportements. C'est bien, mais pour aller où? La puissance à laquelle nous cédons est faite de nos envies. Un échantillon de comportements auquel nous cédons volontiers par ailleurs. Remplir le caddy renouvelle quotidiennement un renforcement de ce rapport de force avec la matrice, en accroissant donc notre responsabilité de destruction, par le seul fait que nous vivons ce remplissage comme un droit, avec des exigences de plus en plus grandes.

L’esprit des temps ne considérant la matrice que comme ressource, procède en fait de la même démarche que celle qu'elle prête aux coupables désignés, tout en voulant s’y opposer: en ignorant cette contradiction, en reportant sur le dos des "entrepreneurs" agricoles la charge que ce que l’on peut en extraire de mieux au moindre coût pour nous, nous les avons mis en grande difficulté: résoudre une quadrature du cercle dont nous avons-nous, les paramètres. Notre consommation a poussé au rendement; les grands chimistes ont servi la soupe. Jusqu’à ce retournement ultime de la part raisonnable du principe de précaution: revenir sur notre erreur, en préservant notre situation de consommateur. Là encore, aux entrepreneurs agricoles de se débrouiller, pour rentrer dans les conditions imposées par de nouveaux marchés. Ce qu'ils finissent peu à peu par faire, sans que nous les aidions beaucoup. La réinvention de ce retour à la normalité porte un nom: bi, qui s'affiche dans toutes les bonnes enseignes.

Je suis assez âgé pour avoir connu l’avant, pour savoir qu'il ne reviendra pas. Il ne s'agit pas d'une idée en l'air. Cette période encore rurale où consommer ne se posait pas en bio ou autre, nous indique par le simple fait de cette alternative que la normalité n'existe plus. Je parle de la normalité "naturelle", qui l’était du fait de ne pouvoir être autrement. L’urbanité du tout-fait-pour-gagner-du-temps n’existant pas, la normalité ne connaissait pas cette relativité binaire acquise depuis peu dans les villes: être bio ou pas, moyennant un surcoût bien sûr et tout produit bio nous entraîne dans un rêve de normalité plus allégorique qu'autre chose.

Mettre de l'ordre dans tout ça, conduit à mon avis à réaffirmer à distinguer de trois catégories familières, qui, il me semble, ont une chronologie d'apparition liée à leur formation  dans le sens commun. D'abord l'écologie, que l'on pourrait globalement définir  comme la science  des équilibres. Une forme de connaissance scientifique qui identifie les processus autonomes d'équilibre entre les espèces, comme une suite d'interactions indépendantes jusqu'ici de notre impact sur le milieu.

Jusqu'au jour où, constatant que ces équilibres allaient être menacés dans leur autonomie d'évolution par l'évolution de nos sociétés, essentiellement la capacité à exploiter de mieux en mieux la matrice, les scientifiques ont  lancé les premières alertes: au siècle dernier! Une préoccupation qui en devenant publique recentrait la question des équilibres comme endogène et non plus exogène. Comme de notre responsabilité. Les écologistes avec juste raison, nous mirent donc inévitablement, chose nouvelle, au centre de l'évolution générale de la matrice. Et, toujours avec juste raison, ils ne cessent de le faire.

Ainsi naquit, d'une écologie sociocentrée si je peux dire, l'environnement.

L'environnement formalise cette écologie ethnocentrée (occidentalisée), en recentrant donc la préoccupation écologique à son profit. Le postulat en est simple: en étant au centre des dégradations, nous sommes de la même manière au centre des réparations; responsabilité -ou culpabilité- obligent. Avec cet atout essentiel, puisque nous reprenons sur ce problème la main, de l'interpréter pour notre compte. En somme, de la manière la plus favorable qui soit: rendre cette dégradation la plus légère mais la plus compatible qui soit avec notre appétit effréné de consommation. Un compromis dont la consensualité a déplacée dans nos esprits la contradiction originelle. La loi de masse l'emporte sur celle des espèces. Las! Une conformité bien intentionnée ne suffira pas, puisque le bilan final, de la pêche jusqu'à la déforestation, la disparition incessante des espèces vivantes, sans oublier les terres rares et les ressources minérales continue à s'affirmer malgré nos bonnes intentions. Méchantes multinationales, existeraient-elles sans nous?

Mais ce compromis des consciences, en évacuant la conscience d'une rupture essentielle, en préparait une autre. Comme il fallait envisager un terme à l'épuisement de nos ressources, et comme il faillait par ailleurs concéder plus que jamais à notre modèle dominant croissantiste de persévérer dans de bonnes conditions, tout effort honnête et rationnel ne pouvait que viser à pérenniser ce système; l'environnement se trouva ainsi réinvesti dans le sens commun, en développement durable, où le mot même de développement, retourne à la primauté de la dimension socio-économique sur le reste. L'environnement doit être réfléchi comme un paramètre conforme, au point que ce qui lui est bénéfique, comme les sources d'énergies "propres", rentrent dans le cycle de la rente, devienne source de croissance. Une sorte de phase ultime d'un environnement égocentré, dans lequel il fut définitivement admis que le modèle "développement" pourrait se maintenir, mais sous condition. Sous condition que nous levions le pied, en ayant un certain nombre de comportements adaptés… Au développement, et secondairement à la vitesse de l'épuisement des ressources.

L’environnement comme logique de l’équilibre au nom d'une Nature reconditionnée, le développement durable comme version soft de son épuisement nous renvoient à une candide falsification, la plupart du temps involontaire, qui s'explique par le fait d'être limitée au champ comportemental, et signe des temps, à la culture du compassionnel. Invention légitime d'un nom dit. Nous avons beau le savoir, notre appétit nous condamne pourtant à nous secourir la conscience avec une pratique confuse et dépendante de notre consommation. Nous sommes de ce fait contraints à épouser ce type de confusion, faute de mieux, puisque nous ne retrouverons jamais le statu quo ante, et que la lente dégradation de notre milieu continuera, globalement d’être.

Il est possible pour ne pas dire probable que la logique environnementale s’affaisse sur le plan de son efficience idéologique au fur et à mesure que les grands comptes multinationaux vont en faire un objet d’investissement profitable, que la loi de masse niera les efforts entrepris, et que ce constat lui-même mette en lumière la contradiction originelle de notre déséquilibre. Non seulement notre ordre économique, mais l'échelle constamment grandissante des paramètres de déséquilibre entre population et ressources, et la manière de les gérer. En produisant toujours plus pour de moins en moins de la part de la population, non seulement le système s'infirme lentement comme contre-démocratique de nature, mais aussi dangereux en tout.  Que se passe-t-il actuellement contre les fusions que j’appellerai, dans leur retranscription économique, totalitaire, comme celle de Bayer-Monsanto ? Pas grand-chose, justement. Nous sommes à la veille d'une drôle de guerre, aux agents invisibles puisque résidant en nous-mêmes en même temps que nous lutterons directement contre des opérateurs qui nous intéressent à leurs résultats. Du moins en principe.

Après l'environnementalisme, le proximisme apportera t-il d’autres axes de réflexions ? Même s’il n’existe pas encore comme hypothèse de basculement, je le pense à notre porte. L’environnementalisme aura vite ses limites comme pendant raisonnable du consumérisme.

Nous vivons peut-être à l'aube d'un renversement que les technologies actuelles permettraient, et qui justifieraient une redispersion territoriale des activités, une sorte de démassification systémique de tout, et se fonderait sur des fédérations de niveaux en équilibre de relation; une sorte de proximité en tout: échanges, démocratie, territorialité maîtrisée, ressources autogérées, etc.

Ceci commencerait une autre histoire, car celle de notre modèle est sans doute aboutie.