les illusions crédibles
Le célèbre syllogisme de Socrate voulait que les hommes soient des ânes, puisqu’ils avaient comme eux deux oreilles. Mais nous avons ceci de supérieur à eux qu’avec, nous savons ne pas entendre ce qui nous est dit comme énoncé, mais comme nous préférons le comprendre. D’où la force bienfaitrice de ce trait de rhétorique.
Au fond, savoir si tout est illusion ou peu, ou pas, est à laisser à la pure interrogation philosophique. Car un autre enjeu, peu exploré à ma connaissance, concerne sa version collective ; une façon contemporaine en quelle que sorte, de croire ensembles à une ou plusieurs facettes d’une même réalité. Puisque telle est le mot que la force des mythes plaque sur eux. Comment se fabrique t-elle en collectivité, est certes un grand mystère. Nous aurons beau nous submerger de chiffres statistiques et données de tout ordre, ce mystère-là résistera sur tous les plans, car il est totalité.
Bref, la fabrication collective -pour peu qu’on en reconnaisse la possibilité d’être- existe, elle, comme un fait social concret relatée par l’histoire, les historiens, puis les romanciers ou les essayistes. C’est en ce sens qu’en situation de grande tension, de situations extrêmes, l’adhésion de gens ordinaires comme au national-socialisme par exemple, la souffrance de ceux qui subirent ou subissent toujours des nomenklaturas diverses, en ayant cru à l’origine à leur capacité libératrices, a de quoi confondre et autorise l’inépuisable récurrence de l’investigation des historiens. La « banalité du mal » avait alors approché de beaucoup plus près la teneur du problème posé, mieux que ne le feraient jamais les additions du factuel.
Toujours armés de cette capacité à ne pas entendre, au nom de ce qui se révèle illusoire après coup comme l’histoire des dictatures nous l’apprend, sommes-nous capables de nous demander, comme un fait naturellement induit de cette constatation, de quoi sont actuellement faites les nôtres ?
Difficile évidemment, de mener –à priori- une réflexion profitable, avec peu d’outils synthétiques. Ce siècle produit chaque jour autant d’informations sur le monde que de mauvaises herbes sur la même planète. Chercher nos illusions revient au bout du compte à douter systématiquement de cet instant qui fait de l’illusion une réalité, nous incite par là à ne rien chercher puisqu’il n’y a par définition rien à trouver. Une sorte d'auto-réalisation. Et pour cause, cette transformation ressemble fort à l’objet du mythe. De même que les sociétés primitives n’expliquent pas les éclairs mais les racontent, les chiffres et les théories ne nous expliquent jamais le bien-fondé social d’une réalité. Elles nous la racontent comme convention rendue vraie par la magie du récit.
Retour à mes obsessions, parmi elles, la première :
La foi en la croissance.
Je n’ai personnellement jamais compris, après une phase de « rattrapage » de l’économie (qui exigeait par nature que la mise à niveau d’un certain degré d’aisance soit atteinte), qu’il faille continuer au même rythme. Plusieurs arguments possibles : les inégalités de statut des citoyens devant l’accès au confort exigent que l’on poursuive cet effort. Mais les faits sont contraires. Les écarts de richesse se creusent. En second lieu le fait que nos besoins de reversement en prestations sociales augmentent, ceux qui équilibrent justement les effets des écarts précédents, impliquent un impératif de croissance. Mais elle est elle-même contredite par les disparités dans les dépenses de l’état ; surtout le handicap d’un endettement plus qu’inquiétant et qui la neutralise. Un obstacle de plus. Il est souvent dit que notre retard dans l’économie non industrielle, malgré le bassin de matière grise que nous avons, est à combler, pour rentrer dans une économie moderne. Un argument juste ; la rapidité d’évolution reste sans commune mesure avec le temps industriel que nous avons connu. Le peu de moyens dont l’état dispose pour œuvrer à l’amorçage de cette économie, notre cloisonnement universitaire et les salaires, poussent nos élites au moins provisoirement dehors. Près de la moitié des chercheurs travaillant aux états unis viennent d’Europe. À quoi s’ajoute un univers entrepreneurial et fiscal qui n’encourage pas les prises de risque auprès des start-up dans notre pays, qui se trouve exclu des 17% de hausse européenne de l’investissement.
Reste un dernier paramètre, ou ce que je perçois comme un ensemble de paramètres plus généraux. L’exemple qui l’illustre le mieux reste encore la concurrence internationale de la main d’œuvre, qui apparemment peine à faire le bonheur des économies de leurs propres pays, tout au moins en matière de développement humain et culturel. Évidemment, la constitution d’énormes richesses ou monopoles, quand on considère l’économie comme équité et redistribution avant toute chose, ne peut suffire à être probante. Ces pays-là connaîtront sans doute assez vite des dysfonctionnements sociaux également liés aux mêmes distorsions de croissance.
Enfin, mon imaginaire (peut-être de mauvaise fois ou de parti-pris) a du mal à concevoir une reprise internationale, souhaitée forte, qui ne crée pas aussitôt des demandes en énergies et matières premières telles qu’elles provoqueraient des hausses de la demande telles que les coûts, les effets spéculatifs seraient intenables, la détruisant assez vite. Je ne suis qu’économiste amateur. De ceux qui pratiquent cette économie du sensible que beaucoup vivent comme une dimension du quotidien, et en tirent la leçon. C’est avec cette candeur partagée par beaucoup que je me représente de toutes manières l’avenir comme des sortes d’enchaînements de rebonds assez mous, nous laissant inévitablement espérer une reprise durable. C’est par cette récurrence, qu’espérer en la croissance comme nous l’imaginons, tient d’un acte de foi.
Voilà comment l’imaginaire rend l’observation intéressante. Si, comme je le prétends, on envisage que toute poussée de croissance ne se traduise au mieux, que sous des formes insignifiantes et sans intérêt pour le système de redistribution qui en dépend, comment, sur l’expérience que nous serons tous amenés à en faire, note croyance en cet édifice économique persisterait-elle? Que peuvent d’ailleurs faire d’autre les politiques sociale-démocrates de gauche et droite qu’entretenir la fabrication collective de cette croyance ? Les verrait-on dire que c’est sans espoir et qu’il faut y renoncer ? Inimaginable, justement…
Le mythe actuel sera-t-il alors progressivement altéré par le fait d’une redistribution de plus en plus problématique, voire inexistante ? Ce que constaterons les praticiens de cette économie sensible, justement. Une croissance du moins en moins équitable… Comment notre représentation collective fabriquera t-elle alors d’ultimes raisons, de plus en plus chimériques, d’espérer en ce système-là de la redistribution ?
Le même imaginaire peut tout aussi naïvement concevoir que dans l’hypothèse d’une reprise mondiale forte, ni le monde, ni la nature ne tiendraient le choc. Envisager comme le plus probable que les mieux placées des nations, pour la capter, le feraient au dépends d’autres, mêmes développées, ce qui est peut-être en chemin d’ailleurs. Hypothèse qui permettrait actuellement d’élargir le champ des explications données aux nationalismes divers, y compris sur le nouveau continent. La dureté future des conditions d’extraction de la croissance est peut-être déjà dans les esprits… Justifier le chacun pour soi ! En évoluant vers une forme inquiétante de main mise de l’économie virtuelle, dématérialisant à terme l’ensemble de la réelle, les futurs géants grandissent sous nos yeux. Ils ne sont pas en Europe. Un facteur de plus dans ces dissymétries de développement. Il conviendra d’y revenir plus précisément. Car nous allons bientôt vivre dans des formes d’échange surdéterminées par leurs dimensions virtuelles, et la densité extrême et surabondante d’informations. Nous avons dans cette combinaison un facteur doublement atrophiant pour la logique de croissance consumériste actuelle. Le brouillage, et la robotisation. Brouillage, parce que la surabondance d’informations, qui ne nuit pas, fabrique aussi ses propres anesthésiants. Ceux qu’exploitent les majors de la communication dans la redondance du récit convenu. La robotisation, parce qu’elle va naturellement éliminer du monde du travail des contingents entiers d’employés, intermédiaires alloués à des tâches procédurales dans la majorité des cas. Ce mouvement est en route dans l’industrie. Il arrive dans les services. Il suivra dans les administrations.
Comment ces deux éléments de l’évolution sociotechnique et culturelle vont-ils agir sur la structure actuelle de la consommation puis de la redistribution ? Y aura-t-il suffisamment de reconversions utiles et productives pour compenser ces disparitions de tâches ? On voit le problème se poser depuis des années au sujet de la modernisation de l’état, de son administration, où le principal problème est celui du chômage induit. En allant, à partir des mobiles touchant les effectifs et affectations de tâches, vers un questionnement induit plus basique sur la nature même du service et son organisation. Problème purement politique.
On peut concevoir que ces remises en ordre d’adaptation de tout notre fonctionnement questionnent directement et avant tout notre mode de redistribution en tant que fruit d’une économie de croissance, que le développement lui-même soit à conceptualiser autrement. Que la croissance soit mise en cause…
Une déstructuration qui ne serait pas forcément la fin de la rente et du capital, mais au contraire son renforcement. La mort du capitalisme est une illusion de plus. Ce qui disparaît sous nos yeux n’est que le capitalisme que tue la rente financière. Une mutation à la hauteur de ce qui se prépare par ailleurs. La virtualisation et la robotisation de l’activité productive, dont il a été question. Mon imaginaire –toujours lui- cherche alors des noms et des qualifications à cette nouvelle forme. À priori la force de la rente est d’être universelle et très finement distribuée, dont difficilement attaquable en tant que faute morale. L’investissement qui l’alimente est le privilège et tient au libre choix de chacun. Avec cette redoutable contrepartie de la masse financière, opaque et incontrôlable à terme, à laquelle s’ajoute le savoir faire sophistiqué des tricheurs. Les deux tiers de la dette souveraine mondiale serait, pour certains spécialistes, dans les paradis fiscaux, fruit de l’évasion. Si mon imaginaire fonctionne, ce sont en partie ceux qui trichent qui en retour alimentent les fonds auxquels nous empruntons pour compenser la perte qu’opère cette trahison. La rente de situation « classique » du capital à la fin XXe a été progressivement abandonnée et transférée par la puissance institutionnelle à la « gestion » privée des ressources, par l’emprunt. Un transfert d’autorité à terme, qui voit les nations « notées » comme de bons ou mauvais élèves. Au point de les déposséder totalement de pouvoir sur leurs propres politiques. Allier puissance financière et rente de situation devient alors imparable. La croissance ne dépend plus alors de la volonté interventionniste des états, mais de leur autonomie relative en face de ces puissances dont nous ne connaissons que l’identité de « marché ». Si l’on situe géographiquement les origines des entités qui les, nous constaterons les mêmes dissymétries que pour le futur notre imaginaire nous a précédemment signalées. Tout nous mène outre-Atlantique. Nos croissances nationales, et c’est entendu en général comme ça, dépendent de cette « reprise mondiale », expression qui a son charme. En fait de celle de la concurrence Chine-États-Unis… Suivrons-nous le mouvement, trouverons-nous de nouveaux modes ? Que veut dire garder la foi, lire des signes encourageants, voir la reprise se dessiner, l’ensemble de cette rhétorique ?
Autre inquiétude, autre obsession : des araignées sur la toile.
C’est par cette métaphore que je résumerai ce qui nous guette. La toile, ce réseau sur lequel nous sommes tous les jours, qui nous est maintenant aussi indispensable pour notre activité que l’eau que nous buvons l’est pour notre corps, passe en général dans la représentation commune comme un immense espace de liberté, d’initiative et d’opportunités d’entreprendre. Mieux, depuis l’émergence des réseaux sociaux, voilà cette représentation positive augmentée d’une capacité à exprimer notre identité, la valoriser dans un espace qu’une vie locale n’aurait jamais pu arriver à construire. Avec une facilité déconcertante, et des résultats immédiats.
Seulement voilà ! Cet espace qui nous est cher, lieu d’un narcissisme contrôlé et partagé, trouve non seulement ses limites à travers celles que le système lui impose, en obligeant à des déclarations sur nos personnes relativement standards, mais génère à notre insu des flux financiers appelés à devenir colossaux…En nous laissant l’initiative de gérer les particularités de notre identité, mais sous contrôle, les informations qui transitent et aboutissent dans d’énormes bases de données en Californie, construisent le système économique de demain. Si J’ai bien compris ce qu’en disait Pierre Bellanger, lui-même créateur d’un réseau social (Skyrock.com), nous allons vers une sorte de fusion d’intérêt entre l’activité des moteurs de recherche (type Google ou Bing), les réseaux sociaux dans leur forme actuelle (type Facebook) et le monde consumériste. En fait, par un artifice très contractuel les sociétés comme Facebook se rendent propriétaires de vos données personnelles, ce qui permet leur exploitation dans d’autres domaines. Ce sont ces données qui permettront de recentrer l’activité des moteurs de recherche vers une personnalisation de vos données d'enqête et une anticipation de vos demandes, bref de votre comportement de consommateur. Au-delà encore, et nous signale P. Bellanger, "un groupe international de scientifiques" se penchent déjà vers la mise en modèle des tendances évolutives de la société ("Living earth Simulator" destiné à intégrer toutes les données du réel provenant de toutes les sources possibles afin de modéliser l'activité humaine", nous dit-il). S’attaquant obligatoirement en cela au domaine politique. On peut y voir dans un premier temps une Bigbrotherisation de la société. Si ces recherches s’avèrent pertinentes, la mise en faillite de plusieurs millénaires de ce la de la politique dont il est question ici. Car cette fonction de prescription anticipatrice est bien celle que nous demandons à nos élus d’assurer, en la mettant en débat, par le système de délégation, de représentation démocratique. En quelque sorte, une mise sur la touche de nos représentants, ceux dont on attend justement que leur position ajuste l’édiction du probable avec les espérances des populations. Dans ce cas nouveau, on nous dira au contraire : « voilà ce que vous voulez ! », explicitement comme implicitement. En somme rien à discuter de ces alternatives qui font les débats de la démocratie, la production démocratique des consensus, voire la gestion des tensions sociales. Il faut pourtant admettre que ce genre de tentatives a souvent tourné court, faute de pouvoir gérer au mieux la complexité de toute organisation sociale. Ceci étant, la capacité grandissante de traitement de l’information, ainsi que les flux énormes que les robots permettent de traiter, changent la donnent et réactivent d’une manière nouvelle la pertinence du sujet. L’avenir laisse espérer certains progrès dans ce domaine. Il n’en reste pas moins qu’hormis cette alternative lointaine, le stockage à ce niveau de finesse inconnu jusqu’ici de notre identité complète d’individu, de consommateur, reste inquiétante. Elle préfigure inévitablement, une forme plus politique, sociale, de la surveillance de nos identités. Se raconter qu’il ne s’agit en fait qu’un problème de gros sous pour se rassurer n’est pas forcément réaliste. Que le reste suive vient facilement à l’esprit. Selon quelles valeurs la démocratie alors, s’exercera-t-elle ?
C’est à partir de ce point nodal que j’exprimerai une autre obsession : celle de la disparition des systèmes explicites de tendances et croyances diverses, que portent toutes formes organisées ; pour être plus simple, des partis politiques, et secondairement des cercles et « clubs » de pensée divers, syndicats comme porteurs de parole politique (fierté française), contribuant tous à la formation des équilibres de nos sociétés. Je veux dire par là ce consensus, qui pour moi ne veux pas dire accord, mais reconnaissance par défaut de ce qui permet cet équilibre. J’aime ces contradictions d’appareils, de références, tellement humaines dans notre recherche de leur sens profond. Nous gardons ainsi nos désaccords en réserve pour sauvegarder le sens de l’équilibre, comme les funambules qui, regardant le fil devant eux, ignorent les extrêmes que sont les bouts de la perche qui les maintiennent en place, mais ne sont jamais le centre de gravité.
Pourtant, par cette lente dérive, le rapport actuel à notre classe politique est largement constitué par l’entretien partagé, la fabrication continue de l’illusion économique de cette consensuelle croissance. En fait l’ensemble des arguments, idées et développements techniques, économiques mis en avant dans l’argumentation politique générale, présupposant à cet effet sa pérennité, Nous tiennent en permanence dans un implicite à la racine de nos illusions. Cette réalité devient, par la magie de la communication même, la réalité tout court. Nous partagerons par la suite avec le pécheur à la ligne cette philosophie simple et basique héritée de la nuit des temps : soyons les plus habiles à ferrer le plus gros poisson possible (taux de croissance) au profit de notre famille (la nation). Tout se tend vers ce projet dont chaque citoyen doit juger de la pertinence, quand il examine distraitement les « programmes » électoraux dont il sait que peu restera en surface.
Une fois encore, l’hypothèse voulant que les partis politiques, ceux de La politique soient en situation d’échec, et à court terme de ce fait, à entraîner par le fond la crédibilité de la structure représentative en démocratie ressurgit. De toute manière, la convergence des facteurs décrits entameront sans doute son aboutissement final en ce début de XXIème siècle. Certains d’ailleurs voient déjà la démocratie re présentative des partis, donc les partis politiques comme leur organisations constitutives de leur vie, obsolète et vouée à disparaître. La question se pose.
La perte de sens prévisible de la croyance semblerait à priori intimement liée à celle du système de représentation parlementaire qui le défend comme son fonds de commerce. Y aura-t-il alors transformation ou substitution ? Il est probable que la transformation sera assez complète pour valoir substitution.
Les évolutions décrites m’apparaissent pertinentes quant à leur probabilité d'être. Elles font partie des signaux faibles, trop diffus et indistincts dans leurs formes pour exister dans l'opinion. Pourtant, les métamorphoses décrites, l'une intéressant la socialisation de la recherche comme début de notre hyper-détermination individuelle, l'autre subissant de ce fait la perte de crédit de la capacité politique dans sa forme actuelle, au profit d'une intermédiation sans représentants mais d'une prédictivité issue de la première, convergent vers une sorte de réorganisation cohérente de nos systèmes sociaux. En résumé, nous serions encore dans un système de désadaptation douce, allant vers une recomposition extrêmement efficace et en quelque sorte égocentrée de notre citoyenneté, où les produits de la démocratie s'adapteraient progressivement à nos comportements en les suivants de près, comme l'hyper-fragmentation marketing sait maintenant le faire. Politiquement, nous allons vers la fin de la conception globalisante abstraite et formelle de l'individu républicain, nu devant l'égalité pour mieux la vouloir. C'est justement en fonction de ce rêve d'ajustement équitable jamais atteint qu'arriverait sa réponse, préparée par de puissants robots exploitant les données qui nous concernent, que l'égalité ressentie nous arriverait comme une réalité. Toujours mieux ajustée à notre être... Sous condition que nous restions prévisibles.
C'est par le biais de cette condition que s'articule l'ensemble de la réflexion qui en découle. Car il me semble que quelle que soit la rapidité et profondeur des tendances en chemin, la nature même des transformations ne sera préhensible que par une approche systémique. On ne peut démêler le problème qui nous est posé par la complexification constante de nos sociétés, cette globalisation souvent invoquée, sans avoir recours aux outils notionnels de la théorie des systèmes. Ce que font en substance les spécialistes de l'optimisation fiscale qui bâtissent quotidiennement des contre-systèmes efficaces et appropriés aux tricheurs. Toujours est-il qu'elles nous disent que tout système trop complexe se redivise. Tout l'objet d'une recherche purement politique reviendrait alors à interpréter les signaux -ces métamorphoses- à la lumière de ces théories-là, comme incarnant des divisions systémiques en cours, une parthénogénèse du système politique, en quelle que sorte. La crise des partis, de la représentation n’aurait pas beaucoup de sens en elle-même, y compris quand certains analystes proclament leur fin, si on ne la regardait pas comme condamnée par l'évolution et la puissance future des réseaux globaux, du moins ce qu'ils permettent de démocratie ressentie comme directe. Sinon où seraient les vraies raisons de la désaffection électorale ? Comme je ne crois pas à la bouderie d'électeurs déçus qui n'expliquent rien sur la longueur, la défiance devient alors un argument des laissés pour compte qui cache sans doute un autre ressenti de la démocratie. Celle que moi je vois se constituer autour de mon individualité, celle que je tisse de ma propre initiative pour ça, quitte à écrire quelques mots sur tweeter ou réagir sur les réseaux sociaux en mettant quelles que phrases ou approuvant ceux qui le font. Au moins dans ce domaine.
L'activité quotidienne de ces réseaux émarge les anciens rites de communications, et masquent encore les potentialités d'une fusion des modes, dans laquelle les réseaux offriront tout. L'intégrité de ce que nous développons de manière fractionnée en ce moment, nous conservant un temps encore l'illusion de notre autonomie de choix, aura probablement totalement disparue avec la génération montante. L'effet longue traîne, ce renversement systémique sur lequel je reviens souvent, se traduira alors dans le domaine politique comme dans les autres, plus par l'addition massives des contributions que des analystes (lesquels ?) pourront capter et décrypter à leurs profits. Reste à savoir au profit de qui elles seront faites... Une vraie question de démocratie.
Voilà pourquoi de ce point de vue, dire que la croyance est une nécessité, non un effet rhétorique. Non le fait d'avoir des convictions, qui elles produisent ce rêve géniteur d'organisations et actions nouvelles, mais d'entretenir, par « pragmatisme » avoué, cette stabilité, homéostasie systémique pourtant en rupture.
Là non plus, il ne peut y avoir de conclusion sur l'avenir, mais à nous interroger sur quelque chose de plus global dans la stéréotypie politique : tirer les leçons du passé pour que les actions présentes préparent l'état futur. Ceci ne se vérifiera pas, ou plus. Un tel principe est une matrice à illusions, fondée sur l'immuabilité d'une circularité d'évolution répétant infiniment des situations type qui justifient l'histoire. Qui ne sont que des récits dont ceux de la croissance, opportunément censés connaître des poussées cycliques. Je n'en vois plus la pertinence du tout, par le fait même de ceux qui en profitent et font de la rente une activité de concentration pratiquement féodale. Reste aux états cette culture des illusions.
L'effort de la politique est alors simple : continuer à partager cette croyance, en la rendant tout simplement crédible. Il faut dire que l'arsenal interprétatif qui le consolide, veille, analyse, est tout à fait époustouflant. Nous n'avons jamais eu autant d'outils de toute nature pour renvoyer à sa manifestation implicite. Il ne peut effectivement y avoir autant d'énergie, d'invention, de techniques et connaissances si savantes qui ne soient assises sur une illusion ! Impossible... Pourtant, la rente est là, qui s’installe…