les tourments de François Normal, citoyen ordinaire ...
Il était une fois… Un monde parsemé d’egos héroïques, quotidiennement attelés à une tâche immense: sauver l’idée qu’ils se faisaient du monde. Et plus leurs efforts redoublaient, plus ce dernier s’enfonçait dans l’inextricable confusion que l’acte salvateur de la veille avait produit, amplifiant l’urgence qu’il y avait à le sauver à nouveau, dès le lendemain. Les egos se critiquaient entre eux sur la manière d’y arriver bien sûr, mais tous s’accordaient selon une superbe unanimité sur la nécessite de sortir des erreurs passées, les leurs souvent, et parfaire, en soulevant des montagnes, le bonheur qu’ils concevaient pour les non-héros que nous sommes. Évidemment, les que-nous-sommes posaient des questions, car ils cherchaient avant tout à comprendre comment ces egos héroïques se représentaient le monde qu’ils nous garantissaient.
Notre ingénu Normal, abordant un jour le sujet avec une candeur qui le signait, lâcha non sans une énorme imprudence: « Pourquoi? ». Le chœur des héros, unanime, éluda cette question intraitable en objectant selon la doctrine messianique universelle: « Il y a, il y aura toujours un monde à sauver ! Nous sommes les élus. Nous sommes désignés pour le faire! Conscience du monde oblige… »
Et l’ingénu de persister, s’interroger encore: « Comment ferez-vous donc? »
Le chœur : « En soulevant des montagnes »
L’ingénu : « À quelles fins? »
Le chœur : « Les bonnes bien sûr »
L’ingénu : « Je ne vois rien changer ! »
Le chœur : « Le voir s’apprend! »
L’ingénu : « J’ai observé longtemps, je n’ai jamais vu la moindre bosse se dresser ! »
Le chœur : « Parce que vous vivez dans un monde à part ! »
L’ingénu : « À part de quoi ? »
Le chœur : « Des montagnes que nous soulevons »
L’ingénu : « … ?... Je continue à ne rien voir »
Le chœur : « Ignoreriez-vous à ce point les problèmes du monde ?».
L’ingénu : « Impossible ! Nous sommes le monde ! »
Le chœur ; « Celui justement, qui pose problème ! »
L’ingénu : « Quels problèmes donc ? »
Le chœur : « Ceux que nous diagnostiquons malgré vous, sur vous! »
L’ingénu : « Une fois encore : comment faites-vous ? »
Le chœur : « Nous en avons acquis la connaissance »
L’ingénu : « Et qu’avez-vous appris ? »
Le chœur : « Qu’il est complexe ! »
L’ingénu : « Que pouvons-nous en comprendre alors ? »
Le chœur : « Que rien n’est simple ! »
L’ingénu : « Alors, les montagnes n’en seront que plus hautes ? »
Le chœur : « Exact. Nous avons des théories sur leur hauteur… »
L’ingénu : « Qui atteignent des solutions ? »
Le chœur : « Celles qui font voir à quel point il est complexe… »
L’ingénu : « C’est si simple de le voir compliqué. »
Le chœur : « Le simple étant complexe, du complexe vient le simple. »
L’ingénu : « Belle devise. Vous y êtes arrivé? »
Le chœur : « Je vous l’ai dit ; nous avons des théories pour ça. »
L’ingénu : « Votre diagnostic ? »
Le chœur : « Ça n’est pas simple : il faut persévérer ! »
L’ingénu : « Bonne résolution. Dans quel sens ? »
Le chœur : « Le bon. Nous avons encore des théories pour ça ! »
L’ingénu : « Décidément vous avez des théories pour tout ! »
Le chœur : « Normal, rien n’est simple ! »
L’ingénu : « Vous me l’avez déjà dit ! »
Le chœur : « Vous savez donc tout ! »
L’ingénu : « D’où votre capacité à soulever les montagnes ? »
Le chœur : « Vous voyez : vous n’aurez plus qu’à nous laisser faire »
L’ingénu : « Faire quoi ? »
Le chœur : « Notre travail : sauver le vôtre ! »
L’ingénu : « Avec ça, vous au moins ne risquez pas le chômage »
Le chœur : « Sauver le monde occupe beaucoup, c’est exact ! »
L’ingénu : « Je continue à ne pas comprendre comment ! »
Le chœur : « Nous savons ça aussi : la multitude est obtuse ! »
L’ingénu : « Même ça nous l’ignorons sur nous; voilà la raison ! »
Le chœur : « Oui, nous avons une théorie sur ce sujet aussi ! »
L’ingénu : « Encore une ! »
Le chœur : « Elle dit qu’il faut nous laisser faire »
L’ingénu : « Les ignorants se reposent sur les sachants. C’est ça ? »
Le chœur : « Pour débrouiller l’écheveau de la complexité du monde »
L’ingénu : « Quel monde ? »
Le chœur : « Celui qu’il faut sauver ! Vous êtes obtus ! »
L’ingénu : « Normal, je suis un monde à sauver de lui-même »
Le chœur : « Vous voyez bien que nos théories sont justes ! »
L’ingénu : « Comment allez-vous le sauver aujourd’hui ? »
Le chœur : « Comme hier, de la même manière… »
L’ingénu : « C'est-à-dire ? »
Le chœur : « En accordant le diagnostic au programme ! »
L’ingénu : « Quel programme ? »
Le chœur : « Celui que nous appliquons, nous les élus. »
L’ingénu : « Nous avançons : quel est-il ? »
Le chœur : « On se tue à vous le répéter : que tout aille mieux ! »
L’ingénu : « Nous avançons encore… C’est pour quand ? »
Le chœur : « Dès que la situation s’améliorera… »
L’ingénu : « Et à ce moment-là ça ira mieux ; exact ? »
Le chœur : « Enfin ! Vous commencez à comprendre ! »
L’ingénu : « Presque… »
Le chœur : « Comment ça ? »
L’ingénu : « Si vous attendez l’embellie, à quoi êtes-vous utile ? »
Le chœur : « A vous confirmer que le temps s’éclaircit! »
L’ingénu : « Je comprends : vous nous servez à comprendre…»
Le chœur : « C’est juste !»
L’ingénu : « Là où il n’y a rien à comprendre !»
Le chœur : « Si, nous comblons les vides.»
L’ingénu : « Quels vides ?»
Le chœur : « Ceux qu’il y aurait si nous n’étions pas là !»
L’ingénu : « Mais mise à part cette brillante évidence ?»
Le chœur : « Vous ne sauriez quoi penser, encore moins quoi faire !»
L’ingénu : « Vous croyez ?»
Le chœur : « Nos théories sont très claires sur ce point !»
L’ingénu : « Encore ! Mais dans le concret ?»
Le chœur : « Nous les appliquons »
L’ingénu : « D’où votre conviction d’être utile.»
Le chœur : « Exact !»
L’ingénu : « Et si les résultats ne sont pas là ?»
Le chœur : « La théorie dit : tout tient à la complexité du monde. »
L’ingénu : « Enfin, nous tenons la coupable !»
Notre ingénu fut effondré par l’annonce d’une si terrible nouvelle, car si ces hommes savants nous éclairaient sur ce qui pour eux n’avaient aucune clarté, que voir alors de réellement visible dans un monde opaque ? Au fond, pourquoi l’était-il devenu à ce point, devait être la vraie question ! Les artefacts de l’intelligence soulèvent des obstacles qui demandent toujours plus d’intelligence pour les maîtriser, et ainsi de suite… Nous serons très vite naufragés, se disait François. Et si nous continuons ainsi, arriver toujours trop tard quoique nous fassions, sera t-il notre destin ? Trop tard pour avenir, c’est tout de même curieux !
Il était donc une fois… François Normal, citoyen ordinaire, part infime et ingénue de la multitude, membre des statistiques, collectionnait avec discipline les attributs du bon citoyen. Jusqu’à ce petit point de moins sur son permis qui, comme nous tous, lui offrait le plaisir d’acquitter une amende sur laquelle il savait que l’état comptait pour finir ses fins de mois. François incarnait la norme…
Tout comme la nôtre, son expérience de la dématérialisation, de l’information, du Net, avait rendu explicite en lui ce désir partagé par beaucoup, d’exprimer ce qu’il ressentait. En unique ou double sens, tous les possibles s’ouvraient à son appétit d’exploration. En puissance tout au moins. Il se joignit à la longue traîne de l’opinion, alimenta les flots tranquilles de cette multitude d’avis vagabondant sur les réseaux, démultipliant à l’infini leurs faibles signaux, au rythme où explose le sens des mots quand on les interroge, pour former le long fleuve tranquille des opinions futures. Si petites, si faibles, si éloignées bientôt du formatage installé.
Prise de parole tenant sans doute d’une démarche candide, bien qu’en apparence. Il arriverait, pensait-il, à gonfler le courant de cette traîne-là. De publications en partages, sans arbitrage contraire, la puissance de la multitude esquisserait-elle enfin le chemin d’une maturité citoyenne n’ayant désormais comme règle, que son autonomie ? Rêves et potentialités inédites, émergences, que supposer pour le futur ? Question de temps, de culture ?
Il s’avouait n’avoir pas compris, pour n’avoir pas su le traduire en symptôme de crise, le silence des politiques sur l’essentiel de ce que nous attendons d’eux : à savoir nous figurer l’avenir, pas le lendemain. Une espérance déçue, car totalement occultée par le goût unique pour la performance de la gestion des affaires courantes d’une classe politique finalement dressée pour ça, ainsi que son équivalent médiatique. Du bruit, du bruit, pour finir par nous dire de l’avenir pratiquement que ce que nous finissions par en penser par nous-mêmes. Au lieu d’anticiper le futur -leur mission- sur des modèles de vie et de retournements utiles à une finalité, on les voyait coller à nos objectifs immédiats, comme à un standard de vie immortel. Mais tout s’use, même les valeurs universelles. A quoi servent alors des hommes politiques se contentant de nous conforter dans nos illusions du moment ? Pourquoi n’inventent-ils plus ? Où est donc leur sens de la finalité ? Croisant un jour quelques grecs antiques et philosophes, fantômes errant dans toute bonne bibliothèque, François en prit une conscience salvatrice : Il y aurait donc une sorte de consubstantialité entre technocratie, consumérisme et… philodoxie, cette tendance politique développant son propre devenir sur ce que veut l’opinion, dans un rapport d’immédiateté qui la décharge surtout de toute responsabilité. Un peu sur le mode de l’échange consumériste : tout est dit sur le produit, mais il faut l’acheter d’abord pour savoir s’il est bon. En somme on vote sur l’étiquette pour en découvrir le vrai goût, après.
Mais comme souvent de toute chose, l’économie, sournoisement, s’emparait de la finalité. Bref, se mettre au service de ses concitoyens devenait un emploi comme un autre, fortement configuré par le consumérisme ambiant : donner de l’efficience à la destinée économique. En clair dans notre intérêt immédiat, faire revenir cette mythique croissance. Un effort d’auto persuasion permanent, dont un jour, il faudrait bien reconnaître les mérites ; fonder cette nécessité de ne pas regarder ailleurs, dans ce jeu de miroir qui renvoie le peuple à ses besoins, les politiques à leur gestion, dans une surenchère des egos promettant l’impossible, nous faisait tourner en rond, mais dans le bon sens…
Tout ceci amenait François à des pensées extrêmes, qu’il avait du mal à envisager, mais dont il n’arrivait plus, malgré lui, à écarter l’occurrence ; d’autant plus qu’elle n’était pas communément la bienvenue dans la foi des croyants orthodoxes:
Et si la croissance ne revenait jamais ?
Outre que sur bien des plans son retour poserait problème se disait-il, cette hypothèse s’il elle ne doit pas effrayer, devait être prise en compte, inciter à réfléchir. Il a été dit que la guerre était une chose trop sérieuse pour la laisser aux militaires. Il lui arrivait en ce sens de penser que l’économie est une discipline trop conséquente pour la laisser à ses prêtres. La détresse du peuple, face à la sophistication de grandes mises en formules de nos vies, aussi obscures pour nous que les hiéroglyphes avant Champollion, nous contraint toujours à interpréter les crises à l’aune aussi dérisoire que parfois dangereuse, du bon sens. Il fallait bien constater d’autre part, la fatigue du citoyen devant les échecs répétés des prescriptions clamées par de savants formuleurs, alors que prévoir au moins le probable devrait être l’aboutissement, la voie royale et éclairante de leur discipline. Mais rien, sinon de rares hypothèses, impressions et intuitions qui finalement n’épousaient que les nôtres. Pourquoi alors, se dit-il, ne pas exposer les miennes ?
Ses émotions économiques tenaient à des sentiments simples ; un certain nombre de petits signaux contrariants indiquaient une grande difficulté de sainte croissance à revenir sous nos cieux; la pénurie annoncée de l’énergie, des matières premières, l’industrialisation de la nourriture contre la sécurité alimentaire, dressaient des montagnes aux forêts impénétrables, plantées de coûts, producteurs avides, spéculateurs en mauvaise herbe, dépendance des états devant la puissance de l’off-shore. Sainte croissance a une règle primaire semble t-il, qui la conduit systématiquement sous les climats les plus favorables pour elle. Les conquistadors du marché intérieur redistribueraient-ils du travail dans ces conditions ? Les experts nous refaisaient ce monde tous les jours, ce joli monde du yaka. Mais la réalité faisait de la résistance. Nos usines s’envolaient là où la concurrence internationale de la main d’œuvre les attirait, bien sûr. Était-ce le seul problème se demandait-il ? Une industrie moderne ne nécessitera que de la matière grise. C’est bien ce qui nous arrive se disait François, en regardant quels étaient du point de vue de la réussite capitaliste les entreprises ayant le plus progressé et surtout être seules à manifester : celles qui nous permettent de communiquer et de tout savoir sur le monde, transporter notre univers dans un cm3 et plus que jamais organisés, compétents et productifs. Mais, au fond de lui et avec cette obstination qu’ont les questions sans réponses à refaire surface revenait cet agaçant : « pourquoi faire ? »…
La « réindustrialisation compétitive et contemporaine » du chœur des sachants ne créerait pas l’emploi de la grande armée des chômeurs, sinon à la marge. Pendant que les ouvriers criaient « des usines, des usines pour vivre ! » le progrès répondait « des start-up, des start-up pour rebondir ! »… Dématérialisation, numérisation et robotisation seraient-ils des mots contraires à ce qu’attend notre armée d’inoccupés ? « Où seront, quelles seront nos usines ? » disait-elle. Les économies de rattrapage de pays émergents nous aideraient –elles à sauver les nôtres, en achetant nos produits ? Quels produits ? « - Ceux de nos futures usines », répondait le chœur des sachants. Ils ne nous disaient pas qu’elles seraient vides, ou presque. Quelques ingénieurs, quelques petites mains, pas grand-monde. Tel serait le coût de la dématérialisation, de la robotisation, de l’intelligence artificielle. Une baisse constante du travail bête et astreignant, un rêve de l’humanité, comme une artificialité de l’intelligence. Mais encore une fois : pourquoi ? Qui gagne dans cette histoire ? Ce bon qualitatif, nous devrons l’accomplir aussi en nous-mêmes, sans doute vite et mieux, en altérant le handicap de nos rigidités, pensait le citoyen Normal. Avant que tout ça ne détruise la démocratie, au moins comme nous l’entendons : ne pas se contenter de voter et râler. Le prix d’un drame humain. Réduire le nombre de gens au travail en produisant plus, et persister à faire du travail rémunéré le critère d’intégration dans notre société, frisera le non-sens. Le surnombre pourvoirait-il une société surréaliste, dans une économie secondaire de laissés pour compte, dans la dépendance du monde en marche ?…
François observait la carte des continents et en déduisait : les pays émergents émergent par ce qu’ils rattrapent leur retard sur les autres. Outre le fait que nous constituions un modèle (contestable ou non) à rattraper, ils auraient chez eux les clients qu’ils enrichiraient du fait de leur croissance. Jusque là tout était clair ! Ils exportaient, ramenaient les richesses chez eux et augmentaient la part de leur demande intérieure, celle dont nous rêvons, en stimulant de ce double atout le volume de leur Pib. Au fond se disait notre héros, la vraie croissance n’existerait sans doute que dans le fait d’avoir un retard à rattraper. Que la mise en concurrence internationale de main d’œuvre s’épuise, sorte du modèle industriel paraissait clair à notre banal citoyen. Pas immédiatement, à terme ; mais le problème qu’elle posait dès maintenant (à moins que je ne me trompe sur tout, pensait-il), paraissait résulter de ce qui précédait : notre système de croissance condamné, notre mécanique sociale serait en péril mortel. À moins d’endettement perpétuel, à défaut d’une redistribution séquestrée.
Et à ce sujet, son imaginaire, lui suggérait encore un paradoxe: et si le nomadisme financier, cette rente hors d’atteinte du contrôle politique, se désintéressait définitivement de cette croissance-là?
Nous ne sommes pas si loin du temps où exposer ses opinions politiques n’était pas convenable. J’ai vu 68 délier les langues et lever partiellement ce tabou. Et encore, François ne percevait derrières les pages des réseaux que l’affichage d’une communication recentrée sur l’individualité, n’exprimant –en principe- que rarement et directement une thèse ou pensée politique particulière et personnelle ; par petites touches, allusions, le plus souvent coups de colère, indignations... Soit par ce qu’il n’y avait pas lieu, l’intérêt personnel n’y étant pas, soit parce que des barrières inhibitrices jouaient peut-être encore, en considérant cette expression comme le champ d’une spécialisation aux rituels particuliers, aux discours impérieux et exclusifs. Alors les allusions, petites références, histoires courtes qui reviennent, y témoignent d’indignations, de questionnements moins fermés par nature que beaucoup de démonstrations bien argumentées.
Faire un blog, un site exclusivement « politique » restait encore une initiative individuelle peu fréquente mais déjà plus une exception lui semblait-il, même si des « pages » consacrées à une telle activité sur ces réseaux, paraissaient rares. Toutes ou presque émanaient d’organisations déjà existantes, de partis ou accointances partisanes, en ne restant que très classiques et en ne procédant que rarement de la démarche inverse, de l’initiative individuelle isolée.
Ce qu’il en retenait in fine, liait l’émergence de ces initiatives personnelles à la probabilité que la crise, la vraie, celle qui ébranlerait les esprits sur l’irréversibilité des dérèglements en route, soit mieux décodée ; une conscience plus aigüe que l’intermédiation politique ne serait jamais plus la fabrique des solutions espérées. En conséquence de quoi, comme par nécessité salutaire, la prise de parole et le partage parviendraient à rendre palpable ce que les boucles naturelles du débat démocratique ne mettraient toujours que trop de temps à accomplir.
Atout ou risque, la question pouvait se poser. La fragmentation, la complexification croissante de nos systèmes sociaux, exigeaient de chacun une gestion toujours plus diversifiée du monde citoyen, au point que l’intermédiation politique comme héritée du fond des âges démocratiques, ne pourrait plus y répondre. Ou pousserait, pour sa survie, à l’apparition d’un conservatisme tyrannique, se résumant avant tout à la défense de grands intérêts en place. Face au débat démocratique figé qu’il constatait, fortement institutionnalisé, le résultat de cet univers virtuel nouveau, cette photographie instantanée de l’anxiété, de la colère et du désir, si tant est qu’elle se révèle à tous, serait autrement plus importante qu’un simple basculement de forme.
Réinvestir le politique, formait un but et un thème qui recensait pour lui la nécessité de revenir au politique comme une reprise en main de la finalité. Nos sociétés dans leur paradoxale homogénéisation, se demandait-il, engageraient-elles l’auto-organisation d’un monde technicisé qui ne réduirait le champ politique qu’à des dispositions adaptatives pour la forme, à l’usage d’un système entendu d’emblée comme immuable ? Courrons-nous effectivement ce risque, peu visible au quotidien? Son intuition l’interrogeait sur cette question. Si la rente devenait le principe de tout, en tout, pour toute forme d’échange, cette homogénéité serait bien une réalité. En conséquence, une absence d’alternative à gérer obligeant le politique à un rôle fonctionnel, fonderait de la tyrannie. Derrière la façade d’un immuable universel en place, planait le danger d’une gouvernance occulte. Mais sans besoin de contester les démocraties. Juste les soumettre à un changement d’objectif…Pérenniser la rente comme seule source de vie sociale et donc politique. Instaurer la Res-économica...
Une intuition qu’il tentait d’étayer: si la complexité de l’organisation du monde nous éloignait toujours plus du choc salutaire d’une finalité visible, nous aurions là sa fragilité politique. Puisqu’une cristallisation de tout principe, garantit la pérennité du reste ; cette vulnérabilité concédée à la complexité croissante de notre système général, l’impératif de l’état d’urgence par laquelle notre économie nous trompe en permanence pour se reconduire. Cette obligation politique d’être en charge de notre bonheur, nos emplois, notre santé, notre éducation, contraint nos représentants à ne rien risquer, à n’opérer le changement qu’à la marge, d’autant plus réduite elle que le temps passe et surajoute sans cesse de la complexité à la crise. Cette consommation de programmes sans audience réelle, à une opinion qui ne les lit pas, faute de croire leurs rédacteurs, fabrique de la distance ; les programmes qui proposent du mieux ne sont pas des produits politiques. Ils répondent à un marché. François ne faisait pas à l’idée de voir des médias comme des politiques parler d’ « offre » Cette offre tout au plus, confirmait l’étroitesse de la marge. Fatigue et déception, espoirs et illusions, empathie et rejet, seraient bien les moteurs émotionnels grâce auxquels se vivrait l’interprétation avortée de cette crise illisible. Haine du capitalisme, amour de la patrie, rejet xénophobe, repliement, illusion d’exister par ce biais.… Culture de l’illusion avant tout, dont celle, bien ancrée, essentielle à faire vivre, à ritualiser : celle de la croissance. Trop d’intérêts ou crédulités en jeux des classes politiques, maintiendraient ce fond de commerce, jusqu’à la fin des apparences ; il en était convaincu. Cristalliser l’illusion prépare une formidable déception. Nous risquons une crise qui cette fois ne pourra être vécue sous le chapeau d’une autre, qui l’abrite pour le moment. À moins que mon imaginaire me trompe, pensait-il.
Les choses deviennent abstraites, très abstraites dans un monde qui restreint aussi facilement la réalité au concret, ce pragmatisme commun qui nous mène à une « réal-idéologie » d’opérette et ses programmes illusoires. Abstraites parce qu’indiscernables. Les attaques virulentes du capitalisme auxquelles nous pouvons tous nous joindre, le retournement de beaucoup d’économistes doutant de la redistribution juste, l’échelle même des fraudes, l’insolence de la culture de la rente, nous apprendront-elles à voir la fin de la croissance, c'est-à-dire cette mécanique extérieure et inexorable du tarissement naturel du système? Qu’ont-elles à voir avec la conscience de sa disparition, les dénonciations des dysfonctionnements qui lui font obstacle ? Sans croissance, que valent ces retournements, si le dieu Réparation, toujours présent présuppose son éternité, et nous invente l’environnement durable, et pourquoi pas la démocratie durable, l’économie durable, la rente durable, et par-dessus tout, les illusions durables ?
François par l’affirmation de la dualité du la et du le, qu’il redéveloppait dans ses raisonnements, en toute occasion et avec insistance, apparentait à une raison de l’imaginaire la construction destinée à opposer les exigences ontologiques de la finalité à celles pratiques des organisations ne posant que le problème de la souveraineté et du pouvoir. Cette tyrannie de la question de la démocratie comme structure de pouvoir, en sublimant « la » politique, imposerait toujours le silence à la dimension de cette ontologie, celle du politique comme le politique. Évidemment, ce le est en nous, ne vit que par nous. Évidemment, rien ne désigne ce dernier naturellement, sinon comme dimension éthique, ce qui est une autre manière, au fond, en regardant les pratiques et les organisations, d’en rester à la question du pouvoir légitime et de la nature de la souveraineté. En resterons-nous toujours là ?
Au fond pensait-il, le politique résume en chacun l’effort social de volonté dont il est dépositaire. Cette propension progressive à sortir de la timidité sur les réseaux, et se mettre à y exprimer autre chose que de la colère, pour aller au doute puis au recul d’une réflexion débarrassée de l’intérêt trompeur à tout ramener à son champ de confort, peut figurer un premier pas vers la réappropriation de cette volonté. Un antidote salutaire, vital, opposé au silence ontologique sous raison de réal-idéologie. Les jeunes générations, celles dont on sait que l’avenir ne leur fera aucun cadeau sinon moins, seront moins pratiquante de la culture de l’ignorance. Principe de survie. Il faudra sans doute à cette clarté le temps d’une génération nouvelle, pour qu’une expression volontaire d’une finalité se conçoive, soit réappropriée comme une production collective. En résultera t-il un changement de système, une démocratie que nous n’imaginons pas encore ? François le souhaitait.
Circonscrire, pour le percevoir, le champ de ce qu’il résumait dans ce le, se condensait dans la nature de l’altérité, condition qu’il estimait préalable à la cohérence consensuelle de toute organisation : une chose simple au fond. Il faut bien s’identifier sur une intention commune, avant de s’organiser pour atteindre ce but. C’est universel somme toute. Et la première de toute règle consiste bien à s’entendre avec l’autre, avant tout ! Même si l’organisation constituait à rebours ce par quoi cette intention se traduisait, et donc finalement comment avait été maîtrisée sa consistance, le projet d’origine… Une réécriture constante donnée par les règles qui s’accumulent et s’écrivent, corrigent, transforment. Comment y voir un projet originel conservé ou trahi ? Où le voir, comment le voir ? Comment le vouloir ? Si ce qui fait le la découlait de ce que le n’est pas, nous serions dans une situation notionnelle suffisamment explicite, confortable. Mais ce n’est pas le cas. Imaginons alors ce couple le-la comme tournant en spirale. L’un enrichit l’autre, qui enrichit le premier qui lui, le fait à son tour, ainsi à l’infini… Ou presque ! Ainsi François résumait-il tout ça à cette dialectique simple : la politique n’était qu’une transaction allant sans cesse de l’agrégation à l’organisation, réactualisant en permanence la valeur de l’adéquation fin - moyens. En clair, en chacun de nous résidait dans la concrétude de l’organisation la conscience de ce qui demeure la raison majeure de toute agrégation qui l’a générée: l’être ensemble, l’altérité, l’identité. La est donc le résultat de ce que gèrent les hommes de cette transaction, ajustant le passage à la norme, celle qui organise, celle du la, de la politique, celle du pouvoir... Lacrise du la nous renseignait donc sur une crise du le, de l’altérité telle que la norme utilitariste tend à l’instrumentaliser dans son système.
Mais si le syncrétisme actuel des cultures doit à la puissance homogénéisante du modèle technico-économique dominant le politique se trouvera en quelque sorte « under construction », en chantier. Le temps qu’il mûrisse et s’accomplisse et un temps de tous les risques. Celui de la tyrannie… Une altérité universelle revivant par ces différences qui secouent tant les cultures, la notre surtout, à quel avenir nous amènera t-elle ?
les pensées de François Normal, citoyen ordinaire
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