l'espace-qui-est-entre-les-hommes
"L'espace-qui-est-entre-les-hommes"
De la fin du bipartisme à la démocratie volatile
Introduction
Ces lignes ont été achevées lors l'entre deux tour de la campagne présidentielle, après que soit consommé dans une obligation démocratique louable, la rencontre avec un peuple interrogatif de candidats partagés par la barre symbolique des 5%. Malgré le sentiment final qu'il s'agit d'un épisode important de la vie démocratique par le moment qu'il concentre de mise à plat de ce qui va ou ne va pas, principalement de ce qui ne va pas, nous voilà par les rhétoriques et les reportages, nourris malgré nous pendant les mois qui ont précédé cette date, de paroles d'espoir et de promesses de lavage de ce linge sale que nous portons encore en toutes occasions; social, économique, politique, pour en espérer enfin du propre. Un rituel vers lequel a convergé toute la palette de ce qu'embrasse le politique des rancœurs aux espoirs, de la fiction à la réalité, pour donner un résultat électoral qui ne fait qu'en lisser les excès. C'est une de ses fonctions, d'en construire périodiquement une nouvelle manière recevable et dite "consensuelle"; pas de faire des révolutions. Ce rituel cette fois fut particulier, car il a chassé la binarité installée. En la détruisant même, pour y substituer une version inattendue, faite de deux composantes distinctes, nouvelles :
Une première consistant à épouser le factuel comme condition rationnelle d'appréciation, et s'impliquer dans les intentions des candidats comme des propositions vraies ou fausses, livrées pour vérification aux jeux des différenciations programmatiques qui fournissent les paramètres discriminants entre candidats; faire sur ces bases un choix paradoxal qui se résume au final en ce que l'on croit. Cette catégorie de votes, qui habituellement visent l'aptitude des "partis de gouvernement", légitime les campagnes électorales, mais a perdu.
Une deuxième plus complexe, sous-entendant derrière cette légitimité, l'exigence d'une autre, qu'une lecture transversale compare hors programmes comme un autre jeu de différences; non entre protagonistes, mais en considérant la fonction rituelle en terme d'occasion de mesurer l'efficience politique beaucoup plus globalement, à l'occasion d'un bilan des problèmes qui ne se résolvent pas, malgré les alternances: finance, sécurité, équilibre des pouvoirs régaliens nation / Europe; et d'une exigence éthique qui tend à se diluer dans le formel. Cette catégorie de votes a repositionné la légitimité de ces mêmes campagnes sur la réintroduction préférentielle d'une demande d'éthique.
Bien que le rituel confonde cette différence, l'élection d'une personne ne fait pas celle des idées. C'est bien ce qui a fait défaut dans le bilan du binarisme des majors et les a assimilés de ce point de vue à un même magma politique, en les condamnant au titre d'inefficience d'une classe politique vue comme largement cooptée et repliée sur elle-même. La profondeur de vue ou d'un renversement de perspective qui offre une occasion privilégiée de lire de possibles signaux de la demande démocratique actuelle, arrive à plus de netteté. Car dévoyés ou pas, les thèmes de l'inefficience se sont s'invités pour témoigner d'une crise et sans doute amorcer les conditions de tensions d'un nouveau genre.
Si la multiplication des candidats conclut sur cette insatisfaction et la fin d’une bipolarisation de notre structure politique partisane née il y a des mois sinon quelques années, leur lente érosion matérialise aussi une véritable redistribution de moyens, où les campagnes classiques coûteuses éliminaient les candidats faiblement dotés et maintenaient la logique des grands pôles, que les médias amplifiaient encore. Les moyens de communication individualisables que sont les « réseaux sociaux » actuels y ont pris cette fois une large part ; dans quelle proportion, si l'on en croit la dialectique des buzz a-t-elle compté ? Est-ce déjà le signal durable d’une composante supplémentaire dans le rapport à la représentation de nos députés sénateurs, élus régionaux ?
Dans ce cas, la décomposition des majors aurait une autre source que la seule inefficience invoquée : la fabrication des consensus se déplace, en se voyant dans les faits de mieux en mieux associée à une expression directe de l’opinion, ne passerait plus par les canaux classiques des grands médias comme uniques facteurs actifs du débat démocratique, mais contraindrait le politique à prendre sa part dans cette forme communicative directe et immédiate avec l’opinion. Leur empressement à envoyer des messages-signaux qui s'attachent à leur personne conjointement à leur appartenance partisane en "tweetant", attestent ainsi d'une forme dissociée de l'engagement politique, entre position individualisée et discipline organisationnelle exigée par les partis.
Ce qui a été particulièrement flagrant au sujet du cas F. Fillon. L'accusation des ténors lui faisant porter tout à coup la faute de la défaite, constitue bien un de ces dénie de réalité éthique dans lequel le "socle" Fillon a maintenu le poids de sa candidature contre eux; leur passivité est en cause à proportion de leur promptitude à se retourner contre lui; encore un signe qui a produit le dégagisme. Pourquoi ces responsables n'ont pas pris la responsabilité ferme et irréversible de le mettre hors jeu à temps? Ce qui les a rendus complices d'un inexplicable franchissement de Rubicon éthique accompli avec un cynisme peu commun : le dénie de sa propre parole, celle qui, par l'invention de complots et autres prétextes d’un dictateur qui s'ignore, le plaçait en coupable, selon ses propres prétentions à faire une intransigeante justice. Malgré les indignations profondes provoquées, le système général politique et médiatique a finalement bien absorbé cette manœuvre. La campagne a suivi son cours. Le peuple a donc tranquillement laissé passer cette caravane, vérifiant une fois de plus qu'on ne crédite de confiance que ceux que l'on estime et qu'on ne peut être inversement déçu par des gens à qui au départ on n'accorde aucune confiance.
Subsiste alors une certitude tenant en cette idée simple : une fois l’épisode électoral consommé comme rituel médiatico-politique auquel le bon peuple aura été convié, l'espace politique va se refermer comme parole publique et agitation, en laissant en suspend un certain nombre de traits ayant révélé les éléments de crises futures, mais voués à être dans le déroulement rituel classique, laissés pour compte. Une histoire de queue de comète en somme. Nous allons donc une fois les résultats connus, assister à
- La lente déstructuration des partis qui tenteront de se maintenir sans y arriver, ce qui n'a pas une grande importance en soi, et
- La recomposition du paysage politique selon des directions qui vont se confirmer il me semble à partir des signaux de mieux en mieux lisibles : l'exigence éthique, le déplacement des pôles de confiance chargés d'une capacité suffisante à parer aux difficultés à venir, vont accroître la distance entre le Eux et le Nous.
IL y a pour ça aujourd'hui convergence de moyens et d'exigences… Reste à savoir sur quelle longueur de temps et sous quelles conditions….
Nous ne serions donc pas à la fin d'un cycle enterrant le bipartisme, mais à l'éclosion d'une forme assez volatile de la consistance démocratique future, que la campagne a par ailleurs évoquée avec les référenda d'initiative populaires ou autres formules... L'installation d'une DEMOCRATIE VOLATILE, essentiellement se définira sur le temps long par le poids croissant de ce rapport direct à l'opinion, et un relatif et obligatoire gain d'autonomie, face aux problèmes fondamentaux qui ne seront pas pris en charge. Cette démocratie-là sera peut-être l'arme que nous aurons dans le futur, pour stopper les dégradations sociales qui vont inévitablement continuer d'être, en réinitialisant tout par la base... En partageant.
Les prémisses Ceux qui auront plaidé pour une démocratie plus directe, un 49.3 citoyen, une constitution révisée ou une VIème république, nous livrent implicitement, au minimum les clefs d'une désadaptation de la représentation républicaine, sinon celles de son échec définitif. Le récit du moment pointe l'isolement ou la désinvolture, le désintérêt de la classe politique envers ce qu'elle-même appelle le peuple. Le point de rupture du lien que les citoyens entretiennent avec elle semble à beaucoup, atteint. Il aura donc fallu, pour en arriver là, que s'ajoutent aux effets lents et durables d'une crise de l'autorité de l'état les scandales très symboliques d'une disjonction de la classe politique d'avec ses devoirs. Est-ce pour autant la fin d'un mode de représentativité abouti et universel? Reconnaître en puissance une certaine obsolescence à notre organisation démocratique et en proposer une nouvelle remise en ordre, n'épuise pas le fond du problème. Ce n'est pas tant l'aboutissement de décennies de mauvaises habitudes de la classe politique arrivées à leur paroxysme qui nous y amène, qu'une société qui a bougé autour des politiques, en transformant la structure relationnelle que nous entretiendrons désormais avec eux. En mettant au passage un terme à la bienveillance dont le peuple faisait preuve à l'égard du charme discret de leurs tripotages bourgeois. Le retour en force du terme peuple lui-même, dans la rhétorique politique de campagne, est un indice de l'émergence de sa nouvelle puissance. Réformer ou repenser le lien fondateur entre citoyen et sa représentation apaisera sans doute les raisons conflictuelles de cette impasse; mais le réviser équivaut à revoir une fois de plus et en amont un rapport qui dépasse historiquement la nature du pouvoir républicain, démocratique : le principe d'obligation. Il faut entendre par là ce qui définit les devoirs réciproques entre puissance d'un petit nombre constitué et accepté par la collectivité pour en assurer son fonctionnement, sa défense et cette dernière. À l'opposé d'un principe d'obligation fondé sur le droit divin monarchique, celui de la démocratie le transfert à la représentation temporaire et élective d'un peuple dépositaire du droit. En un mot, refonder le contrat que le mandant passe avec son élu, conçu comme un lien chargé de réciprocité. Une souveraineté populaire qui fait actuellement un retour en force. Un retour qui s'appelle: information en réseaux et par voie de conséquence, autonomie et réappropriation du récit social. Or la conception de la représentativité dont nous avons hérité mettait en jeu un peuple en voie d'émancipation et la nécessité d'élites qui s'y consacrent et lui soient dévouées, par conviction et culture philosophique. Notre histoire de la laïcité, de l'éducation, de la santé témoignent de l'action de gens qui, à leur époque, ont appliqué la force de leurs convictions. Évidemment, il serait difficile de trouver dans la technopolitique actuelle de telles figures. La rupture présente, inimaginable il y a peu, si elle n'est pas le résultat d'un choc des scandales, révèle t-elle un gain d'autorité dans les mains ce que par commodité conceptuelle et par conscience de cette nouvelle puissance, la technopolitique se remet à appeler le peuple ?
Une autonomie nouvelle ?… En réalité, ce gain de maturité culturelle et informationnelle imprévisible il y a vingt ans, bouscule et disqualifie les relations du peuple et du "système" telle que la rhétorique de campagne les entend. L'affirmation d'autres structures –en réseau- s'auto-réalisent pour devenir sans cesse plus puissantes ; au point d'aboutir à forcer indirectement les médias, à l'inverse de leur tendance naturelle, à contribuer presqu'involontairement à leur audience; le monde politique, organiquement lié à eux, prisonnier de sa logique marketing, voit ses vieilles habitudes se retourner contre lui-même, jusqu’au dénie d’un système qui a néanmoins toujours représenté sa raison d'être, dont il prétend vouloir sortir à tout prix. À un degré tel qu'il est probable que cette énergie des réseaux s'affirme comme la réelle nouveauté politique de ce début de siècle, en commençant d'ailleurs, dans les pays européens, par être le vainqueur invisible des campagnes.
Sans doute devons-nous ne pas nous tromper sur l'avenir de cette révolution discrète. Elle est sûrement appelée à se développer sur le long terme avec une efficience durable. Sans doute en vivons-nous le tout début, en regardant s'opérer ce changement de considération à l'adresse du "peuple". Sans doute enfin ne le voyons pas nous-mêmes, car nous en sommes déjà les acteurs évidents d'un univers qui nous paraît naturel. Le fait que je m'exprime comme tant d'autres ici de ma propre initiative et moyens, en comptant m'adresser à un autrui que je ne connais pas, fait de moi l'égal d'un élu au moins sur le plan de la prise de parole. La multiplication des initiatives relativise donc la sienne, ne lui laissant comme différence que la part institutionnelle et pratique parfaitement respectable de pouvoir dont il est investi. Mais ce qui est important c'est que ma parole se trouve moins captive du poids de mon rôle institutionnel et ses dérives. Il se mesure surtout par plus de liberté dans le fait que je m'adresse à autrui en posant qu'autrui est Autre, i-e partie de cette continuité d'un réseau qui s'exprime sans intermédiation, sinon celle d'autres Autres encore. Cette confrontation s'apprécie mal pour le moment, où une campagne électorale survalorise le caractère institutionnel et pyramidal de l'instance politique. De deux choses l'une: ou l'on considère cette étape comme la réédition d'une invariance intemporelle, un axe supplémentaire de son expression, ou comme un épisode révélateur et porteur de signaux dont l'impact pour le moment, sur fond de crise, nous échappent partiellement, mais indiquent une potentielle rupture d'avec la nécessité d'assujettir le rapport politique entre citoyen et son mandant à une fonction organisationnelle institutionnalisée.
En conséquence de quoi, il est normal qu'aucun des candidats n'y réfléchisse à la faveur d'élans rhétoriques inscrits dans la fébrilité militante des campagnes, parce que tout vise le contraire; une forme de contrainte sur l'organisation institutionnelle pèse beaucoup trop sur les sensibilités politiques pour ça. Certains de nos dirigeants le sentent sans trop savoir quoi en faire, d'autres restent inscrits dans un schéma d'éternité de notre démocratie représentative, enfin d'autres encore le retranscrivent dans une "démocratie participative" qui se propose d'enrichir les vertus du statut quo des moyens numériques. Par contre si l'on y voit le signal faible d'une puissance de la multitude à laquelle Spinoza n'a évidemment pas pensé, son renforcement dans le temps comme contre-autorité plutôt que comme contre pouvoir, induit la question de l'ajustement de cette puissance à celle de l'institution.
Requalifier la démocratie par son principe d'obligation? Nous disposons maintenant d'une capacité réelle à avoir une réflexion collective, sur ce que j'appellerai la voie d'une " démocratie volatile" … Nous sommes au seuil de reconnaître maintenant et sans doute majoritairement que notre démocratie, difficilement envisageable comme restant figée dans des procédures de la délégation ou de la représentation telles qu'elles existent actuellement, finira par agir sur ce système au point d'en inverser le lieu d'autorité, sans que notre organisation politique actuelle nous laisse envisager la persistance d'un jeu équilibré entre les deux. C'est au contraire un doute important à propos d'une incompatibilité avec ce qui compose le principe d'obligation qui se trouve là engagé.
D'autre part, le moyen terme a tendance à disparaître. Le long terme fait figure de promesse ou rêve incertain. La rapidité d'évolution des paramètres qui font l'avenir recèlent trop d'indéterminations. La temporisation justifiant une intermédiation quelconque entre les faits et l'opinion, pour accéder à une construction raisonnée et collective du réel, bute au contraire sur un lien d'immédiateté entre les citoyens et leur exigence politique. Une contrainte pour l'action politique en sollicitation constante de l'urgence, sans pouvoir imposer le recul du temps long, de la réflexion collective indispensable en temps de crise. Un vrai danger qui une fois de plus fait le lit du pragmatisme, donc du conservatisme, et nous éloigne sans cesse des urgences vraies, comme le changement climatique. Encore une brèche ouverte au profit du populisme aussi. Tous les dangers nous guettent, mais aussi l'espoir que s'efface cette vieille conception démocratique d'un peuple qu'il faut guider et éclairer, tant le monde est complexe et donc difficile à comprendre; rengaine également obsolète, car bien au contraire, les évolutions de ce monde de la rente le rendent de plus en plus lisible : les riches continueront à travailler pour eux, les pauvres à sauver leur peau.
Nous voyons donc s'avancer un monde politique en crise parce qu'en crise relationnelle avec ses concitoyens, en crise avec eux-mêmes aussi. La technopolitique y a ses raisons avec ses fautes, telles qu'on en voit maintenant surgir les conséquences, populisme et démagogie. Le monde politique invoque actuellement le peuple d'autant mieux qu'il constitue potentiellement un censeur autonome par les nouveaux moyens qu'il pratique. Comme une crise d'adolescence mettant en cause l'autorité parentale, découvrant les limites d'une autorité censée être instruite des subtilités du réel, mais inefficiente. Car un sentiment revient en toute occasion et tue les messages messianiques d'hommes providentiels: ce monde les dépasse.
Un bienfait pour nos désirs de requalification de la démocratie. Celle qui en nous mettant au pied du mur nous oblige à la réflexion positive, à sortir de l'indignagnan-tion.
Ch.1
Petites tromperies et fin d'un monde
Matinée de Février, calme, douce et nuageuse. Derrière les vitres d'un café du 8e à Marseille, je relis les lignes qui suivent. Dehors pas loin et à l'écart dans l'angle de deux immeubles, un homme modeste immobile et simplement vêtu, tient à la hauteur de la taille un écriteau en carton où est écrit de sa main: "retraité dans le besoin". Le choix des mots n'est pas anodin ; plutôt inhabituel. Le petit homme regarde le sol. Autre indice d'une déchéance récente. Sur mes notes, je viens d'écrire en titre "indécence", celui que je donnerai au texte de ce matin, pour résumer ce que ce petit Landerneau politique replié sur son nombril nous fait découvrir de lui-même, en ce mois de février 17. C'est le mot qui m'est venu à l'esprit, et que la présence de cet homme confirme. La colère supplante l'indignation. Froide et rancunière, solidement ancrée, sans désarroi.
Par coïncidence, un hebdomadaire de philosophie me pose, derrière la vitrine de mon kiosque habituel, cette question: "Peut-on être bien dans un monde qui va mal?" … Les nouveaux arrivants du monde de la misère croissent en nombre et diversité. Jeunes et retraités viennent compléter le paysage de la pauvreté que la tradition avait paisiblement installé dans les esprits comme la rançon de la condition humaine. Mais ces pauvres là n'ont soudain pas la même distance qu'ont avec nous les précédents; car ces issus du rang nous représentent et appartiennent à nos peurs, notre confuse appréhension de l'avenir: le déclassement. Alors, voir les tricheurs persévérer dans leur revendication d'un univers qui les mette à l'écart de tout, lois comprises, nous fournit une étrange allégorie de la politique; on y voit le visage gris et fripé de la décomposition du monde du double langage, de la démagogie, de la philodoxie, s'essayer au sourire de la probité, de la vérité et l'exigence de l'effort d'autrui.
Un bond du lamentable à l'indécent. Un tel contraste avec le chemin du précaire au dénuement que beaucoup trop de gens connaissent provoque lassitude et écœurement. Ce qui se passe tourne au carnaval. Un carnaval des Tartuffes, ou au minimum, des impuissants. C’est égal, cette dénégation de la légitimité de la justice et de ses représentants, développée par un Fillon pour s’affranchir d’une position de justiciable et s’autoamnistier de tout compte à rendre, justifier ainsi le reniement de ses propres promesses de départ en cas de mise en accusation, montre à quel point les hautes sphères se considèrent au-dessus des lois et surtout, ne conçoivent pas que ceci puisse cesser.
Mon travail m'amène parfois dans des pays plus ou moins lointains, où le niveau de richesse n'est pas celui de l'Europe. Tant s'en faut. Il y a là, "au naturel", une forme de pauvreté qui, livrée à elle-même, c'est-à-dire à sa capacité inventive à se trouver les moyens de survivre, se retrouve sur des standards qui se répètent, comme aider à se garer, ouvrir des portes, porter des bagages, etc. Cette forme de rémunération de la misère sans tendre la main, ou en avoir l'air, je la constate ici maintenant. Elle n'est pas l'affaire des immigrés. Cette invisibilité des pauvres se rappellent à nos regards sans exister pourtant dans la campagne, plus centrée sur ceux qui ont de beaux costumes que ceux qui n'en ont pas. Question d'audience, la pauvreté n'a jamais passionné personne. Elle n'est pas médiagénique ! Pourtant, cette forme occultée et silencieuse va s'inviter dans le temps en introduisant des ruptures politiques qui ne sont pas celles de notre culture des conventions.
Les courants silencieux.
Une nouvelle disjonction. L'opposition artificielle droite – gauche aura géré depuis des années l'horizon définitif et éternel de notre culture politique ; bicamérisme, bipartisme, ont fini de proposer un équilibre conçu comme un rapport binaire en simplifiant sa gestion politique au point de la vider de toute substance : émiettée, effondrée sur elle-même, la non différence de tendances politiques minutieusement élaborées dans un souci de pérennité de l'alternance se sera lentement révélée au grand jour. Une caste, épanouie dans l'idée de la reproduction ad aeternam d'une démocratie considérée comme aboutie, invariable dans une forme qu'il suffit d'apprendre désormais dans des écoles politiques spécialisées, a pensé naturellement qu'il ne resterait plus qu'à convoquer le peuple pour lui faire confirmer l'éternité binaire d'alternatives convenues. Mais voilà, en n'opposant que de faibles variantes à un même surplomb de la transnationalité économique générale –mondiale- qui s'avère dans les faits la plus forte, le triste spectacle de ce que la politique doit au politique, s'est transformé ; la lassitude du peuple, sa marche encore invisible vers une sorte de démocratie des réseaux ne nous permet pas encore de mesurer la différence entre ce que ce droit non dit de l'économisme dégrade, et ce que les états ne peuvent plus réparer de cette destruction. L'accumulation constante des signaux de lassitude et d'incrédulité qui en relèvent rendent la crise actuelle mieux lisible justement parce que la nouvelle donne communicationnelle se renforce. Ce sont donc des moyens de diffusion qui au contraire de la concentration de l'information créeront la structure logique de l'ensemble des signaux, car cette faculté d'édition est atomique en étant individuelle. On ne peut imaginer d'échelle plus élémentaire de l'initiative sociale. Je pense la binarité du schéma politique obsolète et définitivement révolu. Les grandes tribus vont essayer de le faire durer en se recomposant sur un schéma qui, depuis plusieurs années, n'est plus dans la tête des gens. La limite, la ligne de disjonction n'est plus horizontale, entre droite et gauche, mais désormais transversale, ce que consacre la redistribution des tendances et affiliation, changement de camps dans les partis.
Instabilité et brutalité politique … À vrai dire, ce qui lie les hommes politiques aux faits qu'ils décrivent ne m'intéresse que peu. Le même mouvement de recul prudent, que je dois à mon incapacité à entrevoir une substance quelconque susceptible de nourrir ce lien, me saisit inévitablement. Une difficulté qui me rappelle une réflexion de Lacan je crois, se demandant si finalement on ne faisait pas l'amour qu'avec soi-même. Les hommes politiques que nous avons sous les yeux le font. Mais il y a plus grave. La nouvelle disjonction s'opère sur une fracturation de richesse et patrimoniale, avec un écart qui s'accroit sans cesse. Et qui risque d'être irréversible. La lutte des médias et de leurs journalistes ou débateurs vedettes, est saisissante de réalisme de point de vue anticipateur de la violence qui se prépare : l'une d'elle parlait à propos de l'électorat de FN de fascisme et d'une France coupée en deux. Comme s'il s'agissait de préparer une diabolisation des pauvres, qui investissent leur déshérence dans ce qu'ils croient les défendre. Ces gens qui déclarent la France coupée en deux se chargent tranquillement de fournir les couteaux. Les autres subissent ces jugements comme des condamnations liées à leur statut.
Ce lien à la réalité de position dominante est justifié par une fonction miroir, répondant en reflet à leurs désirs divers, qui abondent tous dans le sens de la conservation. L'effet d'une théâtralisation envahissante de la politique le dramatise, et la mise en scène fait diversion. Toujours est-il que derrière ces hommes, actuellement très marqués par leur configuration presqu'académique et scolaire d'une démocratie de forme qui s'efface sans doute définitivement, se lit en filigrane une déroute que la langue de bois bien apprise qui la restitue dans sa forme leur ôte toujours plus d'audience. Car il y a fausse et vraie crise. Celle du miroir qui se brise n'est pas grave; les épisodes privilégiés que sont les élections comptent; mais pour eux, comme on le fait à propos d'une procédure nécessaire, tout ceci continue à être un rituel auquel se conformer. Avec cette conséquence que finalement, d'élections en élections, le dialogue échoue. Nous ne risquons par cette fausse crise qu'une petite déprime post-coïtale… La vraie par contre, c'est tout le reste, l'accumulation de tout; la disparition de la redistribution des idées politiques qui accompagne la perte de redistribution économique. Une dépossession sur les deux tableaux de ceux qui espèrent le plus: les gens modestes, confiants, honnêtes, mis à l'amende à la moindre petite faute, et qui voient la spéculation, la fraude financière, fiscale, les gaspillages institutionnels et les enrichissements personnels s'accumuler à l'écart du droit qui leur est imposé à eux.
Le premier paradoxe est pourtant là! C'est à l'occasion de lutte pour cette conquête du "pouvoir" ou plus modestement dit dans ce contexte de mondialisation, de conquête de la position suprême à la tête d'un état, que l'échec s'affirme. Les hommes qui luttent pour occuper la place ont amené avec eux ce qu'ils produisent depuis des années sans s'en rendre compte: la déstructuration transversale d'une dialogie héritée de partis constitués autour d'une philosophie de la société; une disjonction comme on l'a dit non pas entre partis comme avant, mais à l'intérieur des appareils. La voracité subie d'une homogénéisation du monde que les bons élèves de la politique ont intégrée, les a détroussés de leurs idées. L'ennemi qui était bien la finance, n'a pas distribué ses coups là où on les attendait. Dans ce qu'on appelle le débat démocratique, l'hostilité théâtralisée de copains-adversaires sortis des sommets de chaque "famille" rompt avec la situation des militants de terrain à qui on demande de n'être qu'un club de supporters, avec parfois ses ultras.
Le deuxième paradoxe complique tout, en renforçant le côté personnalisé des diatribes. Les affaires de quelques-uns additionnent un catalyseur de plus à la fabrication du compost politique actuel. Nous sommes alors dans le symbole, comme dans les fables… L'opinion, les gens communs vivent un conte extérieur à eux, à la société qu'ils espèrent, avec ses lots de trahisons, compromissions, réhabilitations, bannissements, soumissions, et autres ions négatifs qui nourrissent surtout les grands gagnants de cette histoire: les médias et instituts de sondages, mais enferment toujours plus les voisins-adversaires dans cette matrice commune de l'incompréhension de ce qui se passe. Cette personnalisation du "débat" porte à croire que les hommes agissent, et s'opposent. En réalité pour l'opinion, ils se disputent, se jalousent, se détestent ou se méprisent en se conformant à ce que leur dicte le cours des évènements; plus simplement l'opportunité. Combien avons-nous d'exemples dans les oreilles de discours blanc un jour, noir le lendemain? Ou en mémoire des injures d'un soir se transformer en compliments du lendemain !
Le troisième paradoxe n'aboutit qu'à l'énoncé d'un truisme: la fonction présidentielle, sublimée par les candidats eux-mêmes pour mieux se mettre en situation de nier au copain-adversaire la capacité d'occuper le poste en compétence et valeur intrinsèque, ne nous montre en face que des hommes dans la diversité –parfois la médiocrité- du caractère humain, sans plus; vu comme ça, tout devient tout à coup petit. L'incarnation de la fonction à travers l'homme qu'on devine prend le pas sur son message. Comment faire autrement, sinon être réduits à sentir les choses, et surtout savoir comment fonctionne notre chambre d'écho personnelle au discours de chacun? Le fait de rentrer en résonnance avec l'un plutôt qu'avec l'autre…Quel est le sens des choix que je fais ? Renvoie t-elle à une préférence éthique avant tout ?
Évidemment, l'intérêt des candidats, pour éviter les risques de débordement de la composante subjective, réclame de revenir sur le terrain normatif. Les "projets de sociétés" d'avant et maintenant les "programmes", sont revendiqués comme les outils de l'appréciation de chaque citoyen. Le primat de rationalité atténue le risque du phantasme. Chaque épisode électoral s'entoure pour ça d'un environnement notionnel. L'"offre" politique dont on parle comme devant se renouveler, ajoute un indice de plus d'une appartenance de la politique à la dimension des stratégies marketing ; en l'absence de fond. Certains mots d'ailleurs en remplacent d'autres; chaque campagne a ses chouchous: peuple a actuellement toutes les préférences. Les modes ne sont pas que pure forme. Pourtant, la politique conçue comme une offre rend la raison tributaire de cette subjectivité incontrôlable; l'offre s'adresse à nos désirs. Un paradoxe de plus; le peuple sait-il qui il est? …
Stocker fait les courants silencieux … Des faits disséminés dans le temps et sans liens immédiats retrouvent toujours du sens, lorsque nous sommes conduits à les agréger pour reconstruire l'actualité. Les médias comme les réseaux sociaux sont un outil remarquable de stockage de ces produits anodins par lesquels du sens émerge. En particulier sur la versatilité de toutes sortes de conduites, de paroles, et témoignent en général d'un degré assez sophistiqué de l'adaptation des discours aux opportunités personnelles de carrière et d'approche d'un système de pouvoir. Cette dispersion du stock en réseaux devient redoutable, car cette idée très commune comme quoi l'actualité s'enchaînerait avec une telle intensité qu'elle ferait oublier les petites anecdotes, s'avère fausse. Le stock est là, son accès immédiat, et la classe politique a fait cette erreur commune de se croire de ce fait à l'abri. La campagne électorale nous en offre une belle illustration, et dédouane les médias de l'accusation de "trou de mémoire" qu'on lui fait souvent; les jérémiades des politiques ne visent pas les bonnes cibles et révèlent une belle ignorance: ce sont les réseaux qui pèsent et non plus leur influence personnelle dans les médias. Ce sont les réseaux qui stockent: Nous. Ce fut le cas de l'affaire Fillon.
De l'éthique au consentement totalitaire …
Ce séisme que représente l'effacement sans doute définitif des partis de notre binarité d'alternance, tant pour le système médiatique que politique en place, ne fait pas que conclure une voie tracée par la Vème République, qui fut conçue pour ça. La situation vers laquelle sa construction même nous pousse, résume une antinomie qui jusque-là fut résolue par ce bipartisme. A un président relevant d’une image et structure décisionnelle pyramidale légitimée par le suffrage universel, s’oppose celui de la légitimité acquise de manière identique de la représentation, dont le système global exige qu’une majorité, celle du président, soit acquise pour gouverner, mais qui peut être difficile et l’objet d’une négociation très handicapante pour l’application d’un programme complexe et dur. Si cette condition disparaît, le sens de la légitimité présidentielle s’efface à son tour. Cette antinomie devient un risque. Cette forme de stabilité disparue, c'est une voie indéterminée mais poussée par la convergence en un point unique et politique de trois facteurs décisifs. Le problème de l'équilibre écologique de la planète et l'universalité exigée des solutions sans unanimité de laquelle il n'y aura qu'un approfondissement du drame, le problème de la maîtrise de l'équilibre entre autorité dominante économique et autorité politique constitutionnelle sur fond d'exclusion grandissante de la majeure partie du continuum social, enfin celle de la constitution embryonnaire d'une nouvelle réponse démocratique, que des signaux faibles permettraient de définir comme des constructions fédéralistes plutôt que pyramidales, dans le souci de plus de contrôle rétroactif et immédiat de qualité de vie, permis désormais par les nouveaux modes de communication. Sortir du factuel de la campagne et revenir à un éclaircissement de notions utilisées couramment ici apparaît donc comme nécessaire, notamment sur les notions de crise, pour savoir de quelle crise il s'agit précisément ici et de rente, qui est loin de n'être qu'un process financier.
La perspective d’une telle évolution, et surtout la manière dont il est possible de l’appréhender, réclame que les concepts de base qui permettent de telles analyses soient convenablement éclaircis. En premier lieu, la notion de crise dont il est souvent fait usage et dont le besoin se fait sentir. En deuxième lieu, celle de rente, liée à l’économie et aux pressions qu’exerce sur le système social ce que l’on qualifie de néolibéralisme. Enfin, des concepts propres aux thèses qui sont développées ici, et correspondent à ma conception du politique dans cette différence opératoire que je fais constamment entre le politique et la politique. Ceux de philodoxie et de principe d’obligation, enfin d’agrégation qui constitue le pivot de ma réflexion sur la notion de ce qui nous attend dans l’avenir, celui de démocratie volatile.
Quelle crise définir? Crises ou crise? Nous avons toujours eu de toute crise (surtout politique) une conception la définissant comme une rupture d'un état d'équilibre, consensuel ou d'intérêts, portant un certains nombre de vecteurs divergents à leur paroxysme, jusqu'à trouver une solution recomposant les anciennes bases sur de nouvelles. L'exemple type en est la crise de 1929 qui est vue comme une rupture brutale d'un état d'euphorie pour retrouver ses nouvelles bases sociales par la suite. Cette manière de voir permet de parler de crises au pluriel, comme ces états que la société, même au prix de sacrifices, arrive à surmonter et réparer. Le fait nouveau auquel nous semblons confronter est justement celui d'une crise au singulier, justement parce qu'elle s'inscrit dans la durée en fonction des trois facteurs convergents cités plus haut. L'inertie même de ces phénomènes de dégradation, les sécurités en œuvre pour les atténuer leur donne cet effet de permanence vécu au plan politique comme une lente régression à mettre sous la cause générique non d'un système sain et en déviation, mais au contraire d'un système malsain et en voie de rationalisation et de domination totale.
Les conséquences en sont: moins de démocratie, moins de redistribution, moins de qualité des fondamentaux (alimentation, logement, santé, éducation) et enfin un équilibre climatique en perdition. Le raisonnement est alors simple: contrairement aux crises précédentes, celle qui nous contraint a le caractère d'un problème insurmontable du fait même de l'ampleur et simultanéité des solutions à y trouver. Tout doit être conduit de front et met d'emblée la dérisoire illusion politicienne et partisane en défaut. La crise ne ressemble dès lors à aucune autre, et son a-historicité. La crise de 29 et sa suite rassemblait une certaine univocité de contenu, de nature économique. Sa déviance représentait un problème éthique mais solvable par un consensus nouveau.
Nous serions dans une configuration contraire, où le paroxysme n'existerait plus, son effet réparateur et son sens serait lissé par les dispositifs régulateurs complexes. La crise grecque illustre à mes yeux une version inouïe de ce que la contrainte rationalisée de cette crise d'un nouveau genre peut construire.
La nécessité ressentie de revoir l'ensemble du "système" fait donc crise. Cette globalité a une contrepartie: elle est évidemment anxiogène, et ne trouve pas d'identité, de fait de sa multipolarité.
Or, si l'on admet qu'une ne crise le devient que quand elle est collectivement identifiée comme une inadéquation insoluble entre des éléments qui font la finalité sociale d'une société dans laquelle le bien commun doit primer, la dilution des marqueurs qui la menacent sont toute la difficulté, comme on l'a dit, de cette identification. La crise reste, en puissance, un ensemble de risques installés dans la permanence.
Il est compréhensible alors que la crise politique soit peu à peu identifiée à l'aune de l'entendement général du peuple ou du moins son non-entendement, et que la disjonction entre la classe politique inféodée à la structure d'autorité néolibérale qui nuit à sa capacité à réguler le "système" et lui d'autant plus facteur de rejet; il est compréhensible aussi que le besoin d'un réajustement global à redistribuer dans tous les compartiments de la vie sociale réactive les signaux de la défense du bien commun qui n'a pas été à l'ordre du jour véritable de la classe politique actuelle.
Dans la représentation collective une oligarchie a tourné le dos à son mandat de défense du bien commun, dans nos états nation comme dans l'appareil européen. Les marqueurs sont en place, comme au sujet de l'évasion fiscale, la finance et les nombreux manquements à la redistribution sociale résolus à l'inverse par toujours plus d'austérité.
La crise désignerait donc l'entrée dans un mode de vie récessif et voué à une fin certaine mais dont l'échéance recule sans cesse sans qu'on puisse au fur et à mesure en deviner la chute.
Quelle rente définir ? Sous le terme de rente, se résume ici et de manière générique, un principe qui peu à peu s'est appliqué à tout ce qui produit ou est susceptible d'être produit par l'activité sociale. Non plus spécifiquement par des activités dédiées à ça, industrielles ou commerciales, mais aussi maintenant relevant de toute forme d'échange, et quantifiant même ainsi ce qui tendait jusqu'ici à en être préservé ; les activités culturelles, philanthropiques, associatives, voire politiques.
Ce générique tend à conditionner toute activité à une valeur ajoutée qui doit se traduire en quantité monnayable. L'exemple le plus spectaculaire : les Gafa, structurée sur une offre gratuite en échange de votre « intimité » de consommateur. Une bonne part de votre vie personnelle, qui ainsi vous échappe.
Un générique omniprésent, dont le différentiel ne cesse de croître.
En "mode direct", les opérateurs qui ont les commandes de l'investissement (exigences de retour sur investissement des capitaux) n'ont cessé, historiquement de relever les taux, qui sont passés de 3% en 1950-60 à 20% environ actuellement.
Savoir à quel degré on peut théoriser cette évolution comme de libérale à néolibérale reste relativement sémantique. Si la frontière conceptuelle s'établit entre libéral comme libre entreprise sous contrôle d'une certaine régulation consentie, et le néolibéralisme celle de son absence par principe ou situation de domination économique, le néolibéralisme ne se définira alors que comme ce qui a permis l'unersalisation de la rente.
La rente est un invariant, mais ne constitue pas qu'un paramètre unidimensionnel et économique, car son extension totale ne peut se faire qu'au prix, en retour, d'une action sur l'environnement social sur lequel elle s'exerce, au nom d'un facteur très simple de cohérence. Si l'aspect purement économique se cantonne à un univers purement paramétrique, celui de la transformation structurelle induite par cette extension cause les destructions que l'on voit mais aussi leur impossibilité de correction ou réparation.
La rente comme échange économique:
Cette exigence de la rente l'a rendu nomade du fait de son extension et bloque dans les pays les plus développés le développement. Une analyse classique veut que :
=> Le process soit endogène, et pèse sur les facteurs marginaux de la valeur ajoutée, donc sur les salaires et la qualité des produits, les marges de fournisseurs, etc.
=> La rente se transnationalise dès que cette marge n'est pas suffisante à répondre localement à ses exigences et redistribue sans cesse les pôles industriels en fonction des taux de marges espérés principalement sur la masse salariale, qui constitue toujours la variable majeure.
La rente comme changement structurel:
La deuxième assise de la rente est la manière dont elle se sociabilise; son développement ne peut se limiter à son champ, mais doit agir sur son environnement et sur des paramètres d'organisation principalement liés au consumérisme; sont tous les services induits pour que le système global marche (services bancaires, par exemple, par le crédit et autre), et les grands secteurs actuels en sont les services télécom, la grande distribution, les transports, etc. …
La rente progresse aussi dans ces secteurs en en faisant des activités configurées sur le même modèle consumériste global jusqu'à "surveiller" aussi dans une phase finale les services d'état qui, en période de difficultés, ne sont plus mis à contribution dans un esprit Keynésien, mais à l'inverse vus comme contributeurs supplémentaires de l'extension de ce modèle.
D'où la situation conflictuelle dans laquelle se trouve actuellement les agents politiques qui font la navette entre la haute administration et les responsabilités dans le privé ou organismes mixtes, d'étude et de conseil, etc. … Dans cette situation de conflit d'intérêt et son rôle d'ajusteur, la techno politique a graduellement délaissé et ce à l'occasion de chaque choc économique, son rôle de défense du bien commun, principalement celui de garant d'une redistribution équitable touchant les salaires, la santé, les retraites et la consommation des ménages. Sa contribution indirecte à la rente l'a évidemment amené à cautionner les thèses de l'orthodoxie économique néolibérale de l'austérité.
D'autre part, d'autres marqueurs indiquent qu'il s'agit bien d'une crise qu'il faut interpréter plus largement que celui d'une mauvaise orientation économique. Celui de l'écart en progression de richesse entre la population et un nombre toujours plus restreint de fortunes montre que se développe un resserrement presque systémique du nombre nécessaire de population à être associé à la redistribution des bénéfices de la rente. Le fait nouveau dans ce process est que les alliances de classes sociales qui assuraient les anciens équilibres se détruisent, et touchent des populations instruites et averties des changements dans lesquels elles se trouvent entrainées. Le terme d'oligarchie s'est d'ailleurs popularisé pendant cette campagne.
Nous avons donc bien un état de crise au sens où il a été énoncé: une émergence de la représentation collective à propos d'une rupture qui a entraîné les classes politiques hors du champ naturel de l'autorité de l'état, pour la "vendre" en quelque sorte à l'exigence du système dominant de la rente. Une crise éthique.
Les vecteurs déclenchants de cette situation avancent depuis très longtemps, en expliquant par l'héritage historique du libéralisme d'après guerre, que la mise en place tous les missions régaliennes sur la redistribution, la santé, l'éducation, la justice, et l'équipement harmonieux du territoire soient atteintes. La rente, en captant toujours plus du bénéfice redistribuable, a lentement provoqué un assèchement des ressources qui s'est compensé par un endettement progressif et ininterrompu.
Mieux, dans cette situation, les exigences européennes ont encouragé les différents états Français à rester dans les limites imposées par la discipline budgétaire se portant sur deux plans:
La restriction de tous les budgets régaliens
Un renforcement de la dette facilitée
par la politique globale de taux très bas vue la notation de la France et
l'action européenne de la BCE.
La classe politique se voit donc aujourd'hui, par un curieux mouvement, obligée de considérer la dette comme une fatalité extérieure à elle, un héritage de la mondialisation et non de notre système. Ce qui est en partie vrai, puisque c'est pour une bonne part la désindustrialisation et l'augmentation des prélèvements de la rente qui ont produit l'assèchement des ressources. Le problème est qu'en le sachant, les politiques n'ont pas opéré les choix courageux qu'il fallait faire; électoralisme oblige.
Mais elle n'a pas pu non plus éviter le creusement des écarts de richesses et l'exclusion progressive des classes sociales aisées petites et moyennes bourgeoises héritières des trente glorieuses, qui fournissaient, elles, l'intermédiation "idéologique" de l'alternance bipolaire. Le discrédit dont souffre la classe politique du à sa participation à cette dérive, suit le mouvement d'exclusion de ces classes plus larges en transformant des crises économiques conjoncturelles en paliers toujours plus graves d'une crise politique globale, jusqu'à amener le peuple à s'interroger sur une définition nouvelle à trouver à la démocratie et ses capacités à défendre convenablement le bien commun.
Montent alors en puissance les options alternatives qui reparlent du peuple comme d'une force constituante de cette nouvelle donne, et qui comme j'avais moi-même pu le penser, vont faire de cette situation politique non plus la conséquence d'une impasse économique de la rente, du moins sur notre territoire, mais les bases d'une instabilité critique mais productive tendant à nous permettre de fuir le totalitarisme autogérée vers lequel nous allons, et d'y opposer notre propre créativité politique. Car, en l'absence d' "élites" et le niveau culturel atteint par nous le peuple, nous allons réaliser que nous pouvons plus et mieux que ce que les injonctions d'inculture et de passivité nous laissent entendre quotidiennement.
Le FN est d'ailleurs à ce sujet le dernier rempart de cette vieille culture paternalo-populiste de ceux qui n'aiment pas le peuple autrement que comme un troupeau à prendre en charge.
Quel consensus définir ? Un consensus -une fois de plus- ne s’établit pas du tout sur des accords que les membres d’une collectivité constatent entre eux, mais au contraire sur la mise en sommeil sur ce qui les divise, pour leur permettre, par défaut, d'agir.
Puisque nous assistons in fine à l’effacement par décomposition du consensus centriste formé depuis des décennies sur le principe de l’alternance binaire, d’une droite et gauche de convention, l’épisode actuel qui met un terme à cette forme équilibrée d’une social-démocratie centriste libérale nous montre un consensus qui a explosé après quand-même quatre ou cinq mandats présidentiels; les choix électifs se font par élimination de ce que l’on ne veut pas. Ce qui correspond à la définition donnée, puisque ce renversement de perspective au sujet du consensus incite à chercher ce qui avait été mis de côté pour ce résultat. Principalement :
- une crainte d'un multipartisme contre-productif
- un désir de proportionnalité dans la vie politique
- un désir de bicamérisme plus puissant.
- un désir de lien direct avec le politique (antinomique au cumul des mandats)
Si l'émergence des partis autrefois secondaire ou inconnus nous montre un affranchissement de la crainte des risques d'instabilité du multipartisme, les autres critères de changement restent pour le moment moins flagrants, mais font partie de cet enchaînement prévisible du changement amorcé.
La description de ce tripode générique crise-rente-consensus, est d'autant plus nécessaire de par la grande connectivité qu'entretiennent les éléments sous-jacents qu'ils contiennent; la crise devient de ce fait économique autant qu'éthique donc politique parce que les citoyens la reconnaissent maintenant comme telle (un résultat de l'effet anxiogène de la dégradation économique), la rente ne s'assujettit plus à la règle du bien commun en se transnationalisant (au point de sécréter un "secret des affaires le lui permettant en droit), et le consensus ne tait plus les garanties dont jouissait le bipartisme.
L'ère de la philodoxie… Comme le doute est dans l'air du temps, la confusion aussi, jusqu’aux grands gestes qui revendiquent une sortie du système et consistent surtout à nous y ramener très vite. Les dérives de notre monde politique auxquelles le hasard ne doit rien, nous le prouvent en nous conduisant avec le temps nécessaire à sa maturation vers une forme progressive de prise en charge de la substance politique, au prix des risques qui s'y attachent. Comme nulle révolution programmée ou prescrite ne s'est jamais faite par le haut, les campagnes électorales tiennent de la parade nuptiale, de mise aussi chez les vautours. Comme le peuple dont personne ne sait plus ce qu'il est exactement se trouve dans la position d'observer le déploiement temporaire des plus belles plumes-miracles. En attendant que la vie reprenne, grise, nous verrons notre prochaine révolution n'être faite d'aucune rupture. Mais d'un déplacement du réinvestissement de l'initiative politique. Nous ne pouvons actuellement plus recenser le grand nombre d'initiatives citoyennes se constituant sur ce double schéma d'horizontalité et d'échanges d'idées. Un travail sur le long terme. Mais les signaux faibles s'accumulent, lisibles comme une symptomatique de l'ère du vide. Et le programmisme, de mise en campagne électorale, ne représente qu'un substitut éphémère sans effets sur le temps long du politique. Cet assemblage paradoxal ouvre une ère de contraste ou les effets d’opinion seront un art du politique.
Philodoxie… Je ne suis pas assez philosophe pour en commenter la version platonicienne, qui l'oppose à la philosophie, mais le syndrome du vide en politique réhabilite cette notion antique de philodoxie. En tant que culture de l'opinion, ce que nous avons sous les yeux redonne une nouvelle actualité à ce mot, à travers notamment de cette association des chiffres et la science de la communication et mieux, réinvestit cet espace d'une relation politique entre citoyen et élus qui ne soit ni démagogie, ni populisme. Une culture de l'opinion, nourrie de celle de son étude savante, confortée par une expertise chiffrée très centrée et argumentée sur une axiologie des stratégies de conquêtes d'électorats par celles de l'utilisation des médias, se trouve donc exclusivement centrée sur des intentions exprimées et redressées; une connaissance qui offre ainsi un réservoir argumentaire sérieux à l'usage des candidats qui suivent les chiffres produits de près, malgré leurs dires. Une manière de dépendance contemporaine aux fluctuations de l'opinion la remet donc en lumière comme trait principal de l'activité politicienne. Avec un immense potentiel de diversions. Et pendant que nous nous attardons sur les scandales que l'actualité enfile comme des perles, le vide se trouve comblé. L'extériorisation de puissance qui nous guette, se trouve reléguée comme un fantôme qu'il vaut mieux ignorer. Car la philodoxie tient également pour une grande part à un besoin de recomposer un réel à l'encontre duquel il lui faudrait avouer une impuissance certaine sur les grands sujets d'anxiété sociale : chômage, évolution du travail, dette, déficits, etc. …
L’investigation incessante du comportement de citoyens considérés par les candidats comme supporters réunis en différents clubs a quelque chose de surprenant, en ce qu'il laisse un certain nombre d'aspects capitaux dans l'ombre. Le premier étant la vraie mesure de ce qu'on pourrait appeler génériquement le doute, et qui devrait rester à l'appréciation du ressenti de chaque commentateur ou expert. Or les discussions ayant pour base les comportements de supporters n'ont d'égales que celle des commentaires sportifs en fin de Week-end. Elles en ont d'ailleurs la structure. Comme après le match, le recoupement des postures et des sondages est source illimitée de commentaires portant sur la dimension tactique des postures de déclarations ou propositions, et bien sûr de leur opportunité en condition de concurrence. Le résultat d'une théâtralisation de ce que l'on voudrait voir disparaître, au profit d'une substance plus en phase avec ce que nous vivons de la société. Non pas de nos besoins, auxquels l’« offre » se propose justement de répondre, mais de notre désir de citoyenneté, d'être en société de manière apaisée, moins contraignante, absurde, brutale, acceptant l'incertitude autrement que pour la réintégrer à un univers marketing du bien-être. La considérer comme une dimension philosophique inhérente à notre destin commun pour stimuler notre créativité politique ; une tradition dans notre pays.
Le culte de l’opinion a des outils qui n’existaient pas au temps de Platon. Alors, la philodoxie se définirait d’abord comme ce qui tend à une manière nouvelle de gérer un rapport aux peuples sur les bases de ce que l’on en connaît rationnellement et en proximité temporelle sous le concept de l’opinion, pratiquement au jour le jour; cette forme d’appréhension ayant pour conséquence d’éloigner les politiques de la nécessité de faire adhérer à une conception du monde, pour lui substituer celui d’une conformation à la pensée courante de l’opinion et faire sienne comme un paramètre de construction politique. De procéder, ensuite, à une forme d’évitement sur les bases précédentes essentiellement générée par la situation de surplomb de ce que constitue conjoncturellement la coercition économique globale mondialisée, renforçant la situation précédente jusqu’à des formes pratiquement consuméristes. Et, dans ses pires versions, jusqu’à une ignorance bien gérée gardant la main sur le savoir-faire d'un conservatisme réinterprété en tendances révolutionnaires, neutralisant toute créativité chargée d'une interrogation philosophique nous disant : l'incertitude est là, acceptons là comme une composante du monde dans lequel notre démocratie doit être repensée. Nous éviterons le vide des réponses toutes faites et auxquelles d'ailleurs nous ne croyons plus.
L'éthique
La primauté de la confiance Par principe, une règle organique naturelle attribut à tout mandat confié à qui que ce soit, un ami, un frère, un voisin, à fortiori un élu, deux dimensions non assimilables l'une à l'autre, et qui conduit à dissocier le champ de l'explicite, la règle, de celui de l'implicite, la confiance en l'autre; par extension à la vie politique, ces deux critères deviennent les constantes de tout mandat, quelques soient les bases du principe d'obligation. :
L'ordre du juridique dont le niveau constitutionnel et le droit définissent l'exercice en droits et devoirs de tout mandat, explicite et écrit, et renvoient à la conception de l'organisation sociale concernée,
L'ordre de l’éthique, relevant du seul degré de confiance en la probité de ceux qui ont revendiqué notre représentation quel que soit le modèle de société visé.
Cette seconde règle, universelle, non écrite et implicite, reste prédominante et peut revenir sur la gestion, l'interprétation conjoncturelle du droit.
Cette prédominance de l'implicite, invariable dans sa forme "naturelle" opère les ajustements du droit, comme ce que nous pouvons en attendre de cette campagne, qui aura eu de ce point de vue un historique exemplaire. C'est justement la prééminence de cette catégorie éthique qui permettra à l'opinion d'apporter les nuances et réserves nécessaires à juger les cas d'espèces : une entorse à la légalité au bénéfice des administrés et du bien commun reste explicable et pardonnable sous réserve que le point de vue moral l'abandonnera à la sanction juridique seule. À l'inverse la corruption elle, est impardonnable, et n'est parfois pas épuisable par la sanction judiciaire, en débordant sur l'image de la classe d'appartenance des coupables. Ce qui a produit la rancœur actuelle de l'opinion, en regard des difficultés qui touchent tant de citoyens. Nous avons eu Cahuzac, cet archétype du mensonge. Balkany, celui du cynisme, les Tiberi-petites-tricheries, et un Fillon en artiste de la dissimulation.
Le cas Fillon Le cas Fillon, est commenté ici sous réserve de vérification judiciaire des faits et de l'objet réel de sa société 2F Conseils et ses conflits d’intérêts masqués; le personnage dans cette courte histoire n'est ni important, ni central. Le scandale véritable s'est plutôt constitué autour d'une démonstration de la potentialité corruptive du faible encadrement juridique du statut des politiques.
À ce sujet, on trouvera toujours et avant tout à toute colère une raison de bon sen, contenu dans un fait très qui me fait dire dans ce cas-là à moi-même, ce que les médias ont d'ailleurs souligné en creux dans leurs reportages : s'il y avait eu du contenu dans les prestations de ces attachés parlementaires familiaux, les protagonistes de cette triste histoire auraient mis la somme de travail accompli depuis longtemps sous le nez de l’opinion. Rapport, dossiers, apparitions publiques, contacts, et le reste. L’opinion ne se serait pas trompée là-dessus. Nous n'avons rien vu, comme si nous, pauvres citoyens du commun n'avions pas à voir avec ces tricheries de l'aristocratie politique.
Et je ne crois pas au hasard ; en fonction même du cadre éthique décrit en amont, ce paradoxal défaut d’encadrement aurait du au contraire surclasser en importance la dimension exemplaire de la probité chez les élus. Ce qui veut dire que les élus eux-mêmes du fait de cette liberté auraient du s'imposer des règles de conduite allant bien au-delà en exigence, que ce que le droit leur impose. Invoquer la légalité est ici nul et non avenu. Leur probité, du fait de cette absence de contrainte règlementaire, aurait donc dû gagner en force, en valeur, puisque sous le seul libre-arbitre de l'exigence morale ; en l'absence de quoi et en mauvais usage de cette liberté, l’exemplarité escamotée a laissé le champ libre à sa contrepartie négative, en permettant aux cyniques et aux tricheurs de faire son exact contraire. Avec ce triste argument d'une tricherie légale.
De ce point de vue et par équivalence à ce postulat de réversibilité de la confiance qui absorbe une grande partie de la dimension éthique qui nous lie à l'Autre, la retranscription politique est une source d'hypersensibilité à l'honnêteté des politiques, d'autant plus en période de difficultés sociales.
Restent deux mystères, très politiques ceux-là, qui ne connaîtront leur solution qu'à l'issue d'une longue et fine enquête.
Il tient d'abord à une sorte de surdité d'une partie de l'opinion à ce que représentent ces faits. Comment expliquer l'opération mentale de dénie chez ceux qui, comme les autres, auront assisté au spectacle de cette supercherie ? Les stupidités d'usage comme le complot, le parti-pris de la presse, les manipulations de la justice n'ont très vite eu que peu de poids pour finir par s'évanouir. Je ne crois pas que l'objectif des manipulateurs ait d'ailleurs été d'être crus. Je suis intimement persuadé que beaucoup de partisans de Fillon n'y ont pas cru eux-mêmes. Ce ne furent que des boucliers formels (argumentaires) destinés à assurer un fait sans doute plus précis. Soit un rapport affectif ou de proximité, soit un rapport d'intérêt. Les rapports de proximité étant négligeables numériquement, le "socle" repose alors sur l'intérêt (une classe d'âge, aisée et âgée qui n'a aucun intérêt à l'aventure, et penserait voir ses avantages disparaître, une sorte de pendant bourgeois au lepénisme?). Fillon ne se présentant plus alors que comme un vecteur, par ce message tactique délivré en toute conscience: "je ne vous demande pas de m'aimer, mais de me soutenir": autrement dit de passer outre les turpitudes du candidat, mais élisez-le comme le vecteur de vos intérêts. …
Il tient ensuite à un dénie qui donne à réfléchir; sa famille politique prise de cours a vu s'écrouler tout ce sur quoi repose une partie de la crédibilité d'un candidat: charisme, probité, dévouement, humanité. Tous ces éléments sont tombés d'un coup, et la persistance de l'homme à s'accrocher n'a fait que renforcer et sa perte et l'enfoncement de la famille dans la profondeur abyssale d'un dénie irrécupérable, la rendant solidaires d'une insulte à l'opinion. Il ne lui resta plus alors qu'un seul paramètre jouable, qui consistait par là-même à exclure le candidat de sa propre candidature sans en avoir l'air: jouer Fillon comme simple vecteur d'un programme. Aucun choc perturbateur dans ce contexte ; dans son principe, le programmisme, ces oppositions de "programme à programme" –plumes contre plumes- invoquées comme les seuls facteurs discriminants pour arriver à faire des choix rationnels, et dont le citoyen doute qu'ils aient un jour une réalité, participe à la fermeture, ou à l'incapacité de poser des systèmes de références philosophiques, hors de la topique habituelle et allusive sur la liberté, le peuple, la démocratie ou autres. Qu'un tribun cerne dans ses adresses publiques les contours d'un engagement philosophique plus présent que son programme se verra taxé de romantisme, qui soit, plait à la jeunesse, soit ne nous mènerait à la ruine.
La leçon est assez amère et handicape l'avenir. La dialogie des postures a remplacé celle des idées. Après donc un "ou gauche ou droite" perdu dans la dissolution de ses différences, un "gauche plus droite" prôné comme le dernier avatar de la modernité, attire ceux des philodoxes les plus expérimentés dans l'art de l'opportunité. L'attachement immodéré aux programmes des candidats a relégué leurs références philosophiques dans l'implicite. Or on sait ce que représente l'implicite dans notre contexte de communication: rien. En s'attachant aux détails de programmes comparables termes à termes au plus grand bénéfice de l' "offre" politique, la confrontation préalable des idées se trouve ainsi réduite au minimum, dans la mesure où elle renvoie de fait à un univers du rien. Même la rémunération universelle a fini ainsi par tenir d'un postulat technique et interne à la marche d'une société configurée dans le statut quo. D'où l'importance centrale de cet outil collatéral d'articulation de ces paramètres que sont les sondages.
Dialogie du "eux et nous" Face à ce sentiment de l'intérêt comme seul moteur qui prime en toute occasion, le renversement de l'opinion, ou plutôt son détachement progressif de ce qui nous mène dans l'impasse dans laquelle nous nous sommes déjà engagés, tient à des prises de consciences simples.
Elle opère un peu comme lorsqu'il s'agit d'arrêter de fumer. Les seuls exemples probants d'arrêt que j'ai pu connaître, venaient de la conviction des acteurs et non de l'assistance qu'on leur proposait. La métaphore montre qu'une situation de dépendance dont nous remettons le soin de nous en débarrasser à des éléments tiers est un échec. Arrêter par soi-même marque plus qu'une victoire de la volonté : une reconquête d'autonomie. C'est sans doute aujourd'hui une compréhension juste de l'impasse qui nous en prive.
Sur quoi s'appuye une "famille" politique pour épouser la cause d'un champion du dénie? Que pensent ceux qui nous tiennent un discours auquel personne ne croit, enchaînant dans une sorte de stéréotypie verbale les mots clés qui font pour l'opinion cette sempiternelle "langue de bois"? Qu'est-ce qui les a poussés à maintenir une brebis galeuse en risquant la perte du reste? La logique du "eux et nous"
Sur quoi s'appuye une autre "famille", dans le cas d'un candidat dans l'insuffisance notoire de moyens intellectuels aptes à convaincre, indépendamment de la valeur de ses idées, à être mis à l'écart et suicidé par son clan par détachements opportuns voire rancune des potentats de cette famille? Sur la logique du "eux et nous".
Sur quoi s'appuye une troisième famille pour cultiver son nationalisme et réactiver la vieille stratégie du bouc émissaire? Une logique du "eux et nous" beaucoup plus explicite que la simple identification: celle de l'exclusion, le nous s'opposant à un "eux" multiple fait d'immigration et de finance cosmopolite.
L'opinion a semble t-il effectué un découpage beaucoup plus simple et transversal, classant ces tentatives de différenciation dans une seule enveloppe, où eux préfigure dans sa généralité ce qu'est le "système" politique dans tout ce qu'on lui reproche: "Ils ne s'occupent pas de nous".
Cette dialogique n'est pas que circonstancielle, et traverse les époques. L'affrontement politique en est fait. L'insistance à distinguer le "le" du politique du "la" de la politique peut paraître candide mais marque une distinction n'est pas que méthodologique; elle relève de l'éthique fondatrice qui justement a fait défaut pendant cette campagne en renforçant la conviction de l'éloignement de la classe politique. Il s'agit là d'un débat aux origines antiques et qui n'a cessé de renaître de ses cendres depuis des siècles: les peuples ont besoin d'une élite éclairée. Nous sommes à l'époque de sa défaillance: s'en relèvera t-elle désormais? Concevoir ce rapport comme immuable en comptant sur la trivialité du vulgaire est aujourd'hui une faute politique. "Réinvestir" pour notre propre compte, être dans ce regain d'autonomie qui fera de nouveau de nous des citoyens moins dépendants de solutions que les technocraties politiques ou autres ne sont plus capables de nous donner est à notre portée. Nous en sommes là : amorcer une reconquête éthique, celle que j'empreinte souvent à travers ces mots d'Hannah Arendt : reconstruire autrement l'espace-qui-est-entre-les-hommes.
Les technopolitiques en œuvre, la politique de l'offre programmatique en période électorale se nourrissent encore de cet abandon qui est le nôtre. Les élites éclairantes configurent sur ce que nous sommes en fait l'offre de "la" politique. Nous n'exigeons plus de débats politiques, ce qui a pour conséquence ce que l'on voit émerger, sans que cela constitue en fond notre demande réelle, mais un détournement d'une illusion démocratique: le débat éclaire, mais en même temps justifie l'élite. Une offre de la politique qui comme dit finit par faire spectacle, sur la base de solutions paramétriques sans conséquences prévisibles majeures pour le statut quo. Ce que notre propension au confort réclame.
Politiquement nous jouons là, ensembles au XXIème, un vaudeville politique issu du XIXème (avec ses filiations maurassiennes et Action Française) pour son épuration de ses références philosophico-politiques, que nous vivons d'ailleurs à tort comme un bienfait. La révolution du XXIème se fait dans notre dos, pendant que nous cherchons la version moderne de celle du XIX - XXème. À nos dépends, celui de notre consentement par ignorance, omission que la modernité traduira par une autogestion individuelle non consentie de cet échec annoncé, sur lesquels se reporteront les abandons successifs des éléments d'un principe d'obligation liant les élus à leurs citoyens sur les bases des fondamentaux que sont : se nourrir, se loger, s'éduquer. En craignant que par individuation, cette autonomie ne se voit garantie qu'en fonction des revenus seuls, qu'elle n'ait qu'une dimension : celle qu'on puisse s'acheter.
Comment se lient ces éléments anodins que sont un retraité qui mendie, la haute finance, la corruption en politique et le réchauffement climatique ? Et comment, à partir de quand cesserons-nous de dissocier ces problèmes les uns des autres, les cloisonner pour l'apaisement relatif de nos esprits, alors que nous avons dans ces situations, un résumé de cette totalité qui fait le totalitarisme que nous risquons ? Il n'y a pas de conclusion à ce genre de réflexion qui ne semble lointaine, sous l'hypothèse que la réalité se construise par petits bouts. Je ne crois pas que ce soit l'attribut de la conscience d'en faire vérité ; ces petits bouts tiennent du compromis. Or tout se joue sur la base d'une volonté commune à construire ; un travail collectif dont les prémices, le doute, l'indignation, la colère ne nous mènent pas à eux seuls à percevoir collectivement les éléments de sa construction. En attendant les chocs salutaires et les impasses qui exigent que l'on casse son mur du fond.
Le politico-scepticisme, premier parti de France ? Je me dis encore, à cette relecture, que le plus pathétique n’est pas là. L'incapacité absolue dans laquelle la classe politique qui s'amende pour mieux rebondir comme avant est de se rendre compte à quel point elle est elle-même moteur d'une crise durable, se révèle confondante. Une fois encore, les élus auraient dû, au nom de la charge éthique dont je parle, suspendre immédiatement un candidat incapable de s'expliquer sur cette faute morale et non juridique. Il a fallu que sur le terrain, la population violente les élus et militants pour qu'ils prennent la mesure du choc. Rien n’est venu d’eux-mêmes, et l'indécence de ce dénie confronte un silence à un autre : l’image d’un Tartuffe plus qu'aisé à celle d’un retraité dans le besoin. Une histoire grassement Balzacienne, bourgeoise et vieillotte.
S’il y a de mon point de vue un parti qui fait l’unanimité, c’est bien celui qui rassemble une majorité d'entre nous, citoyens, sous la bannière de la déception ; plus profondément sous le sentiment de la régression et d’une dégradation durable. Cette retraite du programmisme masque une absence de contenu, qui, au contraire d’un climat politique trop dense ou conflictuel, pointe notre état de crise. Comment croire que les diatribes du moment renvoient de quelque manière que ce soit au fond des enjeux politiques d’avenir ? Je sais qu'en toile de fond, une absence de capacité à maîtriser les problèmes de nos sociétés actuelles, renvoient eux-mêmes à une incapacité totale à les percevoir ; la classe politique n'a plus les grilles de décodage. En nous montrant par conséquent une incapacité à relativiser les petites histoires de la petite histoire, en les tenant eux pour de la grande, puisque la leur. Une fois encore, le vote par défaut de la plupart d'entre nous -si nous votons- gagnera. Faute d'adhésion à quelque contenu que ce soit, par élimination de ce que nous ne voulons pas. Sans plus …
Lors de cette multiplication de débats branchés sur l’actualité du jour, les experts parlent d « offre politique » ; une terminologie empruntée à l’économie et au consumérisme. Comme elle ne peut exister comme produit, l'offre ne s'entend que par le programme. Encore une réduction sémantique qui entérine au mieux ce qu’est devenue, globalement, la conception de l’activité politique : gestionnaire et technicienne. Ce que l'on apprend dans les écoles d'administration, sous réserve évidemment, d'un système immuable. Surtout pas qu'il le fasse de l'extérieur, par des modes inconnus et inassimilables aux présupposés habituels… Adieu taux, paramètres et programmes !
L'ère du vide est là, et pour ça, l’offre politique finit, faute de mieux, par se configurer sur l’attente des prospects, là où justement les populistes excellent…
Les campagnes électorales n'enlèveront rien au scepticisme durable qui s'est installé. Une arme de plus au compte de l'autonomie nécessaire à redistribuer mieux que la conscience politique, un élément critique qui puisse identifier les gestes à la fois nécessaires et adaptés aux situations nouvelles. Pour affronter ce duel entre un peuple uni par une somme d'aspirations à une qualité sociale qui se précise, et ce qu'on lui demande au contraire d'accepter de subir de cette autogestion de la contrainte économique consumériste à potentialité totalitaire, même si le terme paraît actuellement outrancier.
L’ère du vide… Plus dramatique encore, cette absence totale d’outils intellectuels et conceptuels aptes à se représenter le problème politique moderne. Le surplomb économique obligeant les différences partisanes avouées à se fondre dans une identité de solutions ont produit à leur tour des éléments antinomiques au fonctionnement de notre bon vieil héritage bipartiste, faits de deux traits principaux: la spécificité partisane n'existe pas, et elle avoue une certaine impuissance à être protectrice, en installant le doute. Et l'inintérêt calculé -ou non- de la classe politique et ses héritiers pour ce doute ont des raisons d’être simples, avant tout culturelles; se préserver au prix d'un dénie, d'un monde susceptible de mettre son rôle traditionnel en cause. Cet isolement auto protecteur bourgo-balzacien, se complet dans la logique d'un changement conçu pour ne rien changer, d'une opposition au système qui tient au fondement existentiel du système, en tous les cas de sa plasticité fonctionnelle… Collatéralement, les formes transversales de clivage dans lesquelles nous sommes actuellement plus généralement pris sont celles de grandes organisations de tous types, dans une logique qui englobe aussi les structures organisées du politique: la relation en mutation des structures de terrain et celles de la décision coordinatrice, relation politique par nature. Sur ce principe et comme en économie, on pourrait parler de macro-politique et de micro-politique, de macro-décisionnaires et micro-décisionnaires avec un divorce réel entre les deux. Les campagnes comme celles de la présidentielle relèvent de la macro-politique. La politique de terrain relève de la micro-politique. Si la micro-politique a au moins l’avantage arbitral de la relation directe aux faits sociaux, aux administrés, relation qui en constitue la règle structurelle de base, on comprend que la macro-politique ne le soit pas, puisqu’elle s’adresse à l’opinion. Une activité qui pourrait être noble, sous condition de contenu. Ce problème, comme dit par ailleurs est millénaire, sur ce que la société doit accepter de s'en remettre à des élites de gouvernement, éclairées et bien disposées pour le service du bien commun. Mais comme un contre-argument qui se constate presque naturellement, le politico-scepticisme décrit en amont vient justement non d'un échec, mais d'un effacement de la différence d'aptitude reconnue à une catégorie de la population formée pour ça d'être dans cette position de sachant. Non qu'il ne connaisse l'articulation technique et économique de notre système général actuel et sachent l'adapter; mais au contraire parce qu'ils n'ont rien perçu de la demande en qualité de ce qui reste à inventer, et dont les signaux faibles, en coopération, en lien social, en participation et autres commencent à émerger.
Nous vivons donc malheureusement un retour contraire, où cet attachement aux offres et leurs traductions programmatiques ont quelque chose de pathétique face au désir de mieux, de respect du bien commun qui se vit à la base. C’est d'ailleurs au théâtre ou au cirque que l’on distribue des programmes ; même si la situation actuelle en a les formes et plus sérieusement si cet attachement des acteurs à nous les vendre mobilise toutes les énergies; manifestement les attentes de l’opinion tiennent à des éléments symétriquement inverses : y trouver derrière, en amont, l’expression d’une finalité qui n’y est jamais exprimée. Cette mésentente n'est pas une fatalité, ni un hasard. Elle tient non seulement à cette déculturation politique, mais à un court-termisme utile à la stabilité extrêmement fragile d’un équilibre social, sous contrainte de l’urgence : dette, déficits et chômage. Dans un contexte de l'accroissement constant des craintes qu'il occasionne, d’aménagements du réel toujours plus contraignants à faire pour ne toucher à rien: ne pas rompre l'équilibre. D'où les poussées conservatrices prêtes à oublier la malhonnêteté de ceux qui nous promettent la cristallisation sociale en l'état … En clair, plus nous sommes en situation de fragilité plus les moyens d’action sont limités, plus ils sont limités plus ils se cantonnent au paramétrique, donc aux programmes qui les reflètent, en occultant par la place qu’on leur donne et leur bruit, la place d’une crise politique de fond qui s’installe. Nous sommes dans l'ère du vide.
L'idée d’un monde débarrassé de toute idéologie, instance néfaste et inspiratrice de toutes les errances passées complète ce vide de beaucoup d'inhibitions supplémentaires. Les idées sont un risque. Une manière de confirmer le socle d’un conservatisme latent qui ne tolèrera comme changements que des réformes, autrement dits aménagements compris dans les limites du bornage programmatique.
Enfin, cette conception que la politique s'apprend dans des écoles de formation d'une l'élite gestionnaire figure plus une conséquence directe d'un monde réglé dans la fonctionnalité que dans l'idée. Tout s'y apprend… Sauf cette créativité politique indispensable aujourd'hui.
Faire du paramétrique et ne s’attacher qu'à leur traduction programmatique ont donc naturellement aboli la dialogie trentenaire droite-gauche. Inutile de s'étonner que ce socle de conservatisme commun, format de base de ce "programmisme" de marché de l'offre politique ne soit plus que notre seul horizon.
C'est d'ailleurs de cette déconstruction du politique, que la fin du programmisme viendra. Il ne s'agit pas de prophétie mais de comprendre qu'à mon avis l'impuissance structurelle dans laquelle sont les gouvernements successifs de résoudre les crises majeures de l'endettement, des grands comptes sociaux et de leur capacité d'initiative économique, discréditera ce modèle technopolitique. Paradoxalement, la complication éthique qui traverse la campagne masque à son avantage cette crise prévisible et combien plus profonde et grave, qu'une question simple résume: les programmes répondent-ils aux bouleversements qualitatifs prévisibles de la société? Crise de modèle économique, de système représentatif, de redistribution, et de finalité sociale?
Cette situation assure la pérennité d'un présupposé simple et dominant dans nos sociétés actuelles: le système est arrivé à maturité et ne nécessite rien qui ne se pose en termes d'adaptations. Le secret d'une stabilité continue nous garantissant de toute surprise, bouleversements idéologiques et révolutions. Nus n'aurions donc plus qu'à contenir les dérives qui en exploitent les failles, sur le modèle d'un retour aux totalitarismes passés, où des crises économiques "cycliques", rançons d'un système éprouvé et sans conteste le moins préjudiciable de tous pour le bien commun. Calibrer notre vigilance sur l'histoire passée devient alors logique. Dans une telle perspective d'immuabilité des causes, nous ne risquons que les mêmes effets.
Or croire que l'histoire se répète ne fait pas obligation; c'est une commodité. Je ne partage pas cette idée répandue qu'il faille lire le présent dans le passé pour pouvoir envisager l'avenir. C'est une démarche potentiellement conservatrice, d'autant plus que tous les accidents qui ont coûtés cher à l'humanité sont survenus justement parce que de ce point de vue, ils n'étaient en rien la répétition de quoi que ce soit. La leçon des catastrophes du XXème ne constitue pas un capital pour notre XXIe. Entre héritage et son interprétation s'inscrit une nuance de taille: ce que nous en faisons à l'usage de notre désarroi, est symptomatique de notre situation actuelle. Nous serons donc vigilants, évidemment, à contenir tout mouvement et émergence de tendances politiques nous rappelant ces tristes pages de l'histoire passée, pour qu'elles ne puissent se reproduire, mais sans que ceci soit suffisant.
Voter comme seule issue ? Comment dans ce contexte, s'en remettre à une procédure qui demande –de temps à autre- au citoyen évolué que nous sommes, de se prononcer sur une confrontation de programmes qui ne répondent à aucune de nos questions sur la finalité sociale? En confinant l'essor démocratique dans le vote binaire de l'alternance, en pour ou contre des solutions bien en deçà des problèmes qui nous sont posés, nous avons rétréci la démocratie elle-même à sa consommation la plus superficielle. Nous consommons de la démocratie faute d'y participer. Même à l'occasion des présidentielles, la prolifération de libérateurs messianiques, parfois théâtraux, parfois vociférants, nous démontrant qu'il faut nous sauver nous-mêmes en votant pour eux –et leurs programmes- navigue sur la survivance de rêves trahis d'une république devenue sèche et peu protectrice; et ne nous dit pas grand-chose, sinon rien sur ce qui nous préoccupe, voire nous angoisse. Et les agitations des politiques aux portes des usines tiennent de cette promesse que l'on fait aux naufragés d'aller chercher des bouées ensachant qu'au retour il aura été trop tard.
Pourtant nos sociétés développées ne feront plus de révolutions. Surtout aussi timides et encore moins fascisantes à l'ancienne manière. Elles n'auraient aucun avenir. Nos états gèrent déjà très mal un changement paramétrique que leur inscription dans la logique de la tutelle transnationale leur fait subir ; croire que le grand capital appuierait des Pinochet locaux assistés d'éventuels Milton Friedman, n’est plus d’actualité. Les révoltes ne font pas révolution non plus, avec le risque de trouver leur sens amalgamé à la problématique terroriste, qui elle a des raisons vraies d’être combattue.
Nous payons en ce moment et à travers ce que beaucoup conçoivent comme une ultime étape avant un issue violente à ce blocage, le résultat de l'instauration progressive dans les esprits d'une l'économie devenue norme en relativisant le rôle de la référence éthique en politique la concevant, comme je viens de le développer, sur le modèle de l’échange marchand. Ce qui devient assez flagrant, sinon totalement. L'abandon des états fait du citoyen une entité individuelle assez dépendante du système économique global, et à ce titre, fragile. Si le travail change de sens en conséquence et s’échange exclusivement contre de la propension à ne rien revendiquer quant à une quelconque émancipation par ce biais, la disparition de l'offre poussera le citoyen à n'être plus réduit à vendre sa force de travail mais sa capacité individuelle à optimiser une fonctionnalité productive : comme par exemple ce qui pousse les chômeurs à créer leur micro entreprise ; la dépendance se transforme alors en culture de l'innovation… Pour les mieux lotis. Les autres, ceux qui ne cherchent toujours qu’à vendre leur force de travail, perdront.
Car la croissance faite du travail intéresse-t-elle encore la rente ? L'effet de levier ne se jouerait plus sur l'effet de masse – est-il nécessaire ? - mais au contraire à terme sur une restriction bien gérée de l'investissement à haut rendement. Et si la croissance n'est plus qu'un argument, dans l'association d'idée assez mécanique comme quoi elle apporte de l'activité, qui elle apporte du travail, qui elle génère des emplois, il est à craindre que ce ne soit plus qu'un argument électoral à l'adresse de ceux qui perdent. Au moins pour une grande part. En ce sens, l'idée que la croissance ne puisse jamais revenir est insupportable, car elle signifie que les laissés pour compte le resteront. Il y a donc de tous côtés, un tabou sur la question. Et dans l'hypothèse de son éventuel retour, les conditions de productions garantiraient-elles une nécessité automatique d'emploi massif des catégories les plus désarmés? La tendance à la dématérialisation, à l'automation et à la robotisation peuvent la rendre très hypothétique. Comment alors obtenir une paix sociale durable, sinon reculer sans cesse ce moment ?
Sept tristes postulats, ou:
D'un centrisme néolibéral à un totalitarisme autogéré. L'autre leçon n'est-elle pas celle là justement: se détacher des "leçons de l'histoire" pour apprendre à voir des formes nouvelles, indiscernables par ces seules représentations? Savoir si des crises se préparent où non, relève de notre actuel niveau de lucidité; nous avons pourtant une triste liste de faits. Quelques éléments de cette triste liste, sans souci hiérarchique et d'exhaustivité …
- L'économie de la rente (de marché) en devenant une condition centrale du développement, inverse la logique de toute finalité sociale de redistribution, qui lui devient progressivement inutile.
- La fin des états-nation et les inquiétants transferts de pouvoirs de fait aux mains d’une nébuleuse d’intérêts privés qui en résulte et tendront à conformer leurs fonctions régaliennes à un ordre profitable à la pérennité de la rente.
- Un culte de la croissance qui n'est plus qu'un argument de vente politique de la mission protectrice des états, cachant mal la mutation de nature du travail et le report sur l'individu de toutes ces difficultés. Par individuation.
- Le pillage des pays faibles, l'épuisement de leurs ressources, leur tenue de tête sous l'eau pour maintenir la concurrence de main d'œuvre et préserver les avantages de cette même rente à un cercle restreint de bénéficiaires…
- L'état de guerre, que les grandes puissances ne peuvent se livrer frontalement et qui se développent en territoires tiers, à l'occasion de leurs besoins de ressources.
- Les solutions durables justifiées par notre exigence de confort, qui reconduisent des formes de production qui nous détruisent, soumettent les pays pauvres à un véto sur leur développement et nous rendent complices d'un mal que nous prétendons vouloir voir disparaître.
- De l'obligation, à la vue de l'échelle atteinte du drame, de nous en remettre aux moyens nécessaires immenses des destructeurs–réparateurs eux-mêmes et qui eux, en feront une opération hautement rentable.
La rente apparaît comme le pivot de toute l'articulation d'une convergence des paramètres d'un conflit sociosphère Vs biosphère. Elle est le maître-mal que nous exhaussons innocemment en voulant notre confort. Nos démarches bio et durables sont louables, mais n'y pourront rien, il vaut mieux le savoir tout de suite. Nous sommes globalement condamnés à terme à un régime de sévère abstinence. Il est préférable de toute manière pour les tenants du néolibéralisme, qu'il soit volontaire. Le tout est de savoir qui est actuellement le dépositaire des initiatives de renversement de cette tendance suicidaire dans la tête de chacun de nous.
Les états, ou nous-mêmes ? La question des failles graves de notre modèle général se trouve posée depuis relativement longtemps. Depuis les années 1970, soit 36 ans, sinon plus. 36 ans que nous savons assez finement que tous ces maux ont la même source, mais que le débat idéologique entre capitalisme et collectivisme a considérablement dénaturé en alternatives binaires et sans contenu. Que l'écologie politique s'est fourvoyée dans des solutions par le haut, en demandant la permission de mieux faire aux républiques lobbyisées. Qu'elle sera occultée par l'écologie de terrain, celle qui se bat à l'échelon le plus élémentaire de l'organisation sociale, comme par exemple au sujet des semences. Que les énergies renouvelables n'émergent que quand elles deviennent source de nouvelle rente (en langage politique :"croissance") et s'organisent sous la mainmise de grands groupes.
Depuis presque 20 ans, une littérature des plus sérieuse dresse le constat de la fin progressive des "états-nation", de leur rôle redistributeur et social; en face, il paraît évident que les messages technocratiques, l'incarnation dans la problématique des programmes relégués dans le paramétrique jouent d'une dynamique de l'ignorance de ce qui précède. Une manière d'oublier. Nous allons de la conscience d'une faillite, au danger réel et immédiat de ce modèle, inscrit maintenant dans la quotidienneté sans trop savoir que faire.
Une pression totalitaire invisible et consentie … Si les totalitarismes « classiques » ont toujours veillé à assoir leur régime sur un état de plein emploi qui justifie leur mode d'action en accréditant par là leur efficacité, les conditions inverses qui s’exercent actuellement sur les individus installent maintenant une coercition indirecte par le biais d'une mesure implicite de l'utilité sociale. Le principe de rareté en tout, englobant celle du travail, induit donc à son tour une forme de pression qui n'a nul besoin d'outils coercitifs directs; cette globalisation constitue une base beaucoup plus large de tensions que le seul rôle économique du travail et du rôle du chômage, qui n'exerce plus depuis longtemps sa seule fonction économique de pression sur les salaires. Cette ouverture du champ de pression par l'annonce de la rareté en tout assure un passage de la frontière entre travail et utilité "sociale"; un élargissement secondairement accrédité et installé dans les habitudes par les mécanismes de récompense et d'assistance. Il est fait de l'idée, en temps de difficultés et d'assujettissement des états aux impératifs de la rente, que travailler, créer une entreprise contribue à permettre au pays, la collectivité, de retrouver une autonomie économique, lutter contre la destruction des contours de cette autorité, la perte de souveraineté d'un état nation, et la mise en concurrence internationale de la main d’œuvre qui échappe à leur contrôle.
Cette conduite politique de préservation nous confine dans une sorte de non liberté ainsi relayée par leur course à la croissance, entre autres ; ils ne font que de l'intermédiation. Nous sommes donc objets d’un paradoxe : élire, soutenir les futurs membres d'états qui pour nous défendre composent avec un système qui ne peuvent que nous enfermer dans la même impasse structurelle.
On sent bien une instance floue, inconstitutionnelle, partir à l'assaut de nations juridiquement constituées en jouant de plus en plus sur une distribution des rôles dans laquelle la transnationalité joue au bénéfice d'entités privées industrielles financières aux moyens immenses ; l'intérêt économique comme ultime facteur d'équilibre général installe en surplomb un droit s'imposant aux états, basé sur les rentes de situations. Chaque période connaît son palier de développement, et après un lobbying massif auprès des états et de l'Europe ayant pour corollaire les fabriques du doute, une nouvelle génération de traités tente de les consolider dans leur traduction juridique internationale. Et ce, sans contrepartie aucune pour les acteurs d'en face. Parallèlement, dans la logique de cette forme inconstitutionnelle mais en voie d'organisation, l'évasion fiscale se voit progressivement évacuée du point de vue moral, puisque la culture de la situation de force, là aussi, prime. Un état pourra t-il venir de quelconques paradis fiscaux, sans risques importants pour sa propre dette?
Une porosité progressive s’organise autour d’une « normalisation » économique du monde par les principaux dirigeants et les instances financières puissantes. Barroso, et Junkers maintenant, les condamnations des lanceurs d'alerte, la montée en puissance du climato-scepticisme, et les reculs incessants des députés européens en matière de protection sanitaire, sociale, alimentaire, nous éloigne de notre monde idéal… Un monde qui rabote par le haut sa raison éthique.
Les éléments de la triste liste convergent en cohérence ; nous font-elles donc courir un risque de type totalitaire, que nous ne soupçonnons pas encore du fait qu'il ne soit pas visible sur un territoire, encore moins identifié comme une personne, une organisation, selon l'ancienne manière ? Faut-il un autre mot pour le distinguer mieux de ce qui a existé? Le réinvestissement de nouvelles notions dans des mots qui sous-tendent les concepts bien en place semble saugrenus… Nous ne serions effectivement pas dans une configuration totalitaire au sens traditionnel de la guerre froide ou des dictatures violentes; mais plus dans une coercition autogérée, celle que notre palier de confort nous interdit de rompre et donc conforte de jour en jour, en rendant toujours plus tangible le paradoxe dont on parle. Même si dans les conséquences les formes, non plus que leur dénonciation ne sont pas nouvelles. La société se segmente mais par un autre biais, sur la question du statut et du patrimoine, de l'appartenance clanique ou corporative, de l’héritage, de l'éducation, renforce la reproduction des classes aisées et fige la répartition des rôles, en rabotant le poids des classes moyennes. Et se crispe d’autre part autour de l’idée d’une continuité démocratique qui lie les membres qui la composent, par l'importance du vote sur le principe un individu = une voix. Une version très consensuelle de l'égalité, dans un contexte que la pression extérieure rend d'autant plus formelle. Car cette lutte des classes nouvelles manière élimine les classes moyennes après la disparition de la classe ouvrière ancienne manière, laisse un vide qui ne peut plus être géré sous l'autorité redistributrice de l'état-nation. Souvent, les revendications exprimées le sont contre un état qui ne peut dire qu'il subit, avec des citoyens qui n'en perçoivent pas l'étendue.
Cette confusion s'applique à tous les domaines de notre vie sociale ; il n'est pas étonnant de voir dans les médias, chez les politiques et les citoyens s'infiltrer cette logique d'adaptation au pire qui nous pousse à accepter et retarder au mieux ce qui devrait faire l'objet d'une rupture totale. Elle nous implique pourtant totalement, nous, citoyens de base, pris dans cette tourmente triviale, qui nous pousse à tout vouloir changer sans ne rien vouloir lâcher. Cette bizarrerie logique nous amène à une stratégie de conciliation des contraires que relayent les candidats au pouvoir; les campagnes ont bien un rôle de rationalisation et de diversion face à un dilemme que nous connaissons et préférons ignorer. Principalement œuvrer pour la croissance et vouloir une vie saine, au prix de l’oubli du reste.
Ch. 2
Discerner l'avenir…
Nous irions vers une société paradoxale offrant toutes les libertés sous les garanties du droit, mais n’en accordant aucune hors la capacité à l’acheter. La technologie, les connaissances, les moyens de déplacement, d’information et de production personnels, tout converge à nous offrir un champ immense de possibilités à nous réaliser sur tous les plans souhaitables, mais elles auront toutes un prix dans un système ou tout s’achète, et particulièrement les usages technologiques nous permettant une vie efficiente dans un environnement complexe et mobile. Auquel cas, en l’absence de cette capacité à pouvoir se l’offrir par l’importance que l’on a dans ce système et ce que l’on en retire, aucune liberté n’existerait.
Prévisibilité, prédiction … Cette dialectique nouvelle entre le pragmatisme claironnant de la primauté d'un a-idéologisme néolibéral et le retour en force d'un questionnement insistant sur l'avenir du monde, réclamant en permanence que ses axes d'interprétation politiques soient donnés par les politiques eux-mêmes, redonne à la prospective un certain intérêt. La négation de l'idéologie dans la vie politique a classé toute prédiction politique comme un exercice hasardeux indigne d'une action politique rationnelle; tout effort de prédictivité est ainsi amalgamé à de la prédiction, à l'heure où touts nos gestes sont interprétés par les GAFA pour anticiper sur nos comportement futurs de consommateurs, avec un succès parfois étonnant.
Les conflits autour de la loi travail en relèvent sans doute. Les dispositions ne sont regardées que comme des adaptations et leurs changements induits ne le sont qu'en regard d’un passé résumé en acquis sociaux, comme si ces acquis allaient être adaptés à mille ans d'une économie invariable. La seule chose que je ne vois pas figurer dans le champ des antagonismes en cours, reste un éventuel étalonnage de ces dispositions relatif à l'évolution du travail à moyen, et plus optionnellement à long terme. D'abord parce que l'échelle en tout du politique, calquée sur celle de l'économie et donc du court terme, rend toute prévisibilité illégitime. Mais il y a pire. La culture pragmatique du court terme ne fait pas qu'enlever au désir et au croire en la nécessaire capacité d'épanouissement du temps long; il supprime à toute prise en compte de ce temps là sa reconnaissance d'une légitimité d'existence. L'acquis ne représente plus que dans ce jeu de cristallisation durable ; s'ils n'envisagent pas eux-mêmes leur pérennité au prix d'un effort de remise en cause, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes ; les défenseurs des acquis rééditerons l'histoire de ceux qui partent chercher des bouées…
Non-croissance et brouillage ... Il n'y a donc pas que par les interrogations économiques que les hypothèses de fin d’une ère d’un certain modèle de développement peuvent se faire sentir, loin de là. Si l'on accepte que la question de la croissance, ne soit en fait une réalité qu’au dessus 5%, il faudra reconnaître qu'elle ne soit devenue maintenant qu'une figure allégorique dans la vie sociale. La réalité de sa pérennité, surtout dans des conditions de dépendance paradoxale à ce qui nous nuit, la limite à n’être actuellement que symbolique ; faire durer cette illusion nous renvoie à l’éventualité de sa dégradation, puis de l’échec final d'un modèle tenu debout grâce à du "quantitive easing". Il est probable que la fin progressive de cette croissance tant espérée se confirme, accompagnée de la préoccupante mise définitive hors du champ de l'activité rémunérée d'une bonne part de la population, au sens des standards actuels du travail salarié tout au moins. Les transformations de fond de notre système général social et économique en marche, contredisent ce que les politiques actuelles cherchent à conforter ou réformer. Moins de travail, moins de ressources, moins de redistribution, tout au moins dans l'acception économique libérale de ceux qui nous laissent suspendus à un retour de croissance comme fin de tous nos maux. Concentration des richesses, concentration des pouvoirs, politiques des situations de force et de l'arbitraire, installent avant tout un véritable déficit démocratique.
Pourtant le mot croissance aura été un des grands absents de la campagne 17, comme s’il était entendu que le principal ne soit pas là, mais en amont dans l’arrêt de l‘hémorragie industrielle et le développement tardif de pôles industriels de nouveaux genres, ce qui recouvre une réalité plus concrète de ses déterminants. La dette n’a pas été évoquée non plus à hauteur des risques qu’elle nous réserve à terme.
Nous voilà donc confrontés, dans un contexte de ressenti de crise, à un problème d'interprétation plus essentiel : des alertes d’origines multiples, sociales et écologiques, nous sollicitent. Le bilan des conséquences probables de toutes leurs transformations induites, non seulement reste complexe à décrypter avec nos schémas éclatés, hérités de nos habitudes, mais mieux encore : rien ne se révèle comme explicite et visible, même en devinant derrière une sorte d'effet cocktail déjà possible, à la manière de ce qui nous intoxique dans l'alimentation, en se résumant globalement par: l' usure universelle des démocraties représentatives, dont la mesure est la montée actuelle des mouvements réactionnels de rejet sur les extrêmes de l'échantillonnage politique. Les facteurs qui mobilisent notre plus ou moins grand état de veille et de conscience à leurs sujets paraissent, avec le raccourcissement du monde, se démultiplier en paramètres sans liens les uns avec les autres et rendre impossible la synthèse de nos expériences variées comme dans les domaines de l’économie, l’instrumentalisation des connaissances, l’utilitarisme culturel, la fermeture politique et tout ce qui en découle secondairement. Nous n'avons jamais connu un tel paradoxe, me semble t-il, que cette aussi complète paralysie devant notre conception de l'avenir, à une époque où les moyens d'accéder à l'information nous livrent une quantité inédite, précise et abondante de précisions sur leur nature. À un moment où notre autonomie citoyenne, inenvisageable il y a encore cinquante ans s’accomplit, notre faculté à l’absorber correctement se brouille encore. Les réponses fragmentaires que nous allons chercher dans le passé, faute de mieux, se multiplient, pour enchaîner ce que l'histoire à venir jugera sans doute comme des solutions inadaptées à des problèmes mal posés. Cette impossible synthèse se cristallise donc selon la définition rapide de la crise qui a été donnée, comme crise selon un rejet largement décrit : l’isolement d’une classe politique qui n’a pas joué son rôle préservateur de la cohésion sociale en préservant une économie équitable ,lui a fait commettre une erreur qui nous coûte actuellement l’attitude réactionnelle de ceux qui, victimes de la régression économique, ne veulent plus rien savoir, et se jettent dans les griffes d'un FN ou d'autres en Europe. Une erreur qui nous entraîne dans des fantasmes de rupture, de Brexit, d'un Frexit, d’« une France coupée en deux » que les médias relaient avec une gourmandise totalement irresponsable, abondant dans le sens de cette dialogie du « eux et nous » particulière au FN.
La technopolitique a rationalisé son approche du monde sur le modèle chiffré des analystes et de la sociologie, mais comme un emprunt de forme ne légitimant finalement que la philodoxie, la démagogie et comme récemment l'invocation constante et absurde du peuple. Ce n'est que le résultat d'une manipulation trop durable; Car forger un discours crédible par sa technicité sur l'état des lieux et les déterminismes qu'ils impliquaient dans l'action a désincarné le rapport politique de ce qu’il contenait de plus global et utilement subjectif: l’approche créative du désir et de l’émotion, le dosage du savoir et du croire. Cette dimension oubliée a fait un retour en force sous ses aspects négatifs au profit de l’outrance rhétorique nécessaire à l'avantage de promesses dont on sait qu'elles sont intenables. Le désir louable adhère alors aux outrances des fantasmes d'avenir qui ne peuvent se réaliser, mais peu importe: il s'agit surtout dans l'immédiat d'exprimer rancœur et lassitude; de régler des comptes.
Nous engageons ainsi cette manière des révisions du passé censées nous adapter à un présent dont l'avenir est absent de nos pensées et faute de mieux, engageons notre pays dans de vastes débats dont souvent l'objection historique, garante de l'éthique universalisante des actions et sacrifices passés, le dispute aux opportunités mises en avant, ou conteste l'autorité des "réformateurs" de dispositifs aux fins par ailleurs obsolètes. Les références au fascisme, aux oligarchies, pleuvent. Mais la référence historique seule transposable reste ce mystérieux problème de l'adhésion, qui paraît avoir trouvé un dernier élan en 58, pour s'être éteint en 69. Et après? Suivra la longue errance qui jusqu'à aujourd'hui nous a permis de nous prononcer pour ce que nous ne voulions pas pardessus tout… Nous ne risquons plus de retour du fascisme sous les formes de coercition directe, comme au siècle passé, avec ses milices, ses polices, et ses encouragements à la délation. Mais l'adhésion aux boucs-émissaires et au nationalisme d'exclusion se réédite. Et l'erreur est là: le problème central des choix démocratiques reste celui de l'adhésion, qui lui seul est source de légitimité. Nous avons donc, depuis 1974 pour donner une date, une sorte de manque de légitimité de ceux qui nous ont gouvernés. Car entre fait majoritaire convenu et consensuel pour notre système et la légitimité et cette tête de pyramide, le fait consensuel, au sens de notre définition a enterré beaucoup trop de dissensions.
Nous avons tellement pris l'habitude, avec la Vème, de cette organisation politique pyramidale dont une tête est censée tout porter, tout interpréter et irriguer la machine de ses directives, qu'alors les élections deviennent ces combats de têtes de pyramide; chacun collectionnant au mieux les thèmes des refus de sa clientèle. Mais aujourd'hui ce jeu prévisible de surface s'est usé, avec un résultat inattendu que cette fatigue générale a cette fois concrétisé : le bipartisme dominant évoqué a donc porté sans le vouloir quatre catcheurs sur le ring. Avec, dans chaque nouveau camp cette volonté commune, en dépit de ses raisons opposées, de sanctionner l'oligarchie en place. Une autre option "populaire" sur l'avenir.
L'avenir comme un risque… La théâtralisation des médias mettant en scène les combats des sommets se livre sous l'argument principal selon lequel chaque camp est un risque pour l'autre. Chaque camp a pour arrière-pensée de renverser le système d'adhésion constituant la force du camp adverse. Or, la leçon des deux tours, avec l'apparition de deux nouveaux protagonistes aura montré par-dessus tout que l'opinion a adhéré non pas à des idées mais essentiellement à des interprétations du refus des fonctionnements démocratiques existants. Ce n'est pas l'"offre " politique qui a été choisie ; mais l'offre démocratique qui elle a été remise en question.
Je persiste à penser que la convergence des mutations techniques cognitives et informationnelles, les contradictions du dérèglement climatique et du système économique sans rapports apparents les unes avec les autres, décelées puis reconstruites si aisément à propos du passé, ne nous apprennent qu'une chose : l'effet de convergence ne peut-être qu’un catalyseur de rupture qui ne soit pas une rupture de clans ou une balkanisation des tendances. Je me souviens des alertes de 2007 dans une certaine presse économique, établir sur la base de faits convergents la crise dite de 2008. Sur l'effondrement des commandes et le problème que connaissaient les petites entreprises de constructions américaines, dopées au crédit facile de leurs clients : des symptômes justement perçus d'une crise à venir, et dans les mêmes pages, des cantiques à la gloire des Hedge funds et de leur rôle économique. Nous continuons à être pris dans une tentative permanente et que nous savons impossible de conciliation des contraires. Il ne s’agit pas seulement d’un conflit sociosphère et biosphère, mais d’un choix de transformation du seul facteur possible des deux : la sociosphère. La biosphère seule n'a jamais été, n'est, et ne sera pas en conflit avec elle-même. La sociosphère l'est et va continuer à l'être.
L'ampleur des métastases qu’en 2009 l'économie civile a, à son corps défendant, laborieusement éradiquées, sonnent une première alerte de ce qui nous menace encore, une crise similaire dont les experts évaluent les risques du côté de la pure mécanique financière. Or ce que je retiens des crises, c'est qu'elles articulent des facteurs divers dont les éléments déclencheurs sont le plus souvent un drame social : certains experts, sur le modèle de 2008 voient les prêts énormes faits aux étudiants aux états unis, les endettant au-delà du raisonnable, en être un de ces facteurs. Il y en a beaucoup d’autres : l'endettement des états, la régression des facteurs de confiance, les exigences des taux de la rente, etc. … Les facilités des banques centrales et la baisse des coûts de l'énergie nous rendent très dépendants de cette situation, et fragiles devant toute reprise économique. En fait, le prix de l'invisibilité de tels facteurs en convergences et de leur renforcement réciproques de régression devient celle de la prévisibilité des ruptures d'équilibre. La visibilité de paramètres conflictuels qui construisent les chemins vers les points critiques n'en n'est pas elle, altérée ; si les ruptures qui se préparent restent exprimées comme des potentialités, présumées être, elles nous privent d'une compréhension de notre futur à la manière d'une certitude scientifiquement calculable. Nous en avons les éléments sous les yeux, mais la prospective, cet art poétique mais nécessaire ou du moins justifiable, n'a plus court dans les schémas logiques que la science économique impose à la lecture de nos sociétés. Nos élites se gardent bien de la pratiquer, car ils supposent que le peuple ne pardonne pas l'erreur. Sanction électorale oblige.
De cette frustration naissent les craintes et les intuitions contradictoires qui nous enferment souvent dans des indignations en impasses que nous restons libres de consommer à volonté, puisqu'elles trouvent en elles leur propre fin: nous faire oublier la distribution des responsabilités qui nous implique dans ce schéma. Les diatribes récurrentes que nous voyons autour du réformisme, des régulations tardives et inopérantes, trahissent cette incapacité à interpréter les ruptures potentielles du présent avec suffisamment d'acuité, au point d'empêcher d'anticiper les risques ou épreuves qu'elles représentent ; livrée au registre des émotions ou du réactionnel, au remaniement de schémas passés, l'agitation remplace alors bien souvent l'action. Nous signons ainsi avec l'avenir d'incessants accords de Munich, en croyant garantir notre paix face à un avenir en embuscade. Nous voyons d'ailleurs de cette même époque, celle de la ligne Maginot, renaître la problématique corollaire de frontières-forteresses.
Comme un autre grand facteur anxiogène, la logique clivante de révision des "droits du travail", à un moment où les rapports dominants dans l'activité économique future contestent la référence au travail salarié, m'échappe personnellement complètement, encore moins sous le couvert d'une nécessité de retrouver de la compétitivité et donc, de la croissance; soumettre cette révision paramétrique à la pérennité de deux hypothèses aussi peu probables du lien croissance-résorption du chômage fausse, au-delà de discours qui n’engagent que la candeur des croyants court-termistes de la technopolitique, la perception d'une réalité future jamais décrite par une sphère politique elle-même enfermée dans des considérations d'urgence ; les arguments mêmes de cette urgence restent d'un simplisme désarmant si on ne les interprète comme une forme de pression transnationale dans la négociation sociale… Car quels liens directs peut-on garantir entre une compétitivité améliorée par la renégociation d'un ratio quantité de travail / rémunération ou des facilités plus grande à gérer la masse salariale au mieux des besoins des entreprises, au moment où des géants comme Samsung déplacent leurs unités de production de Chine au Vietnam pour l'accroître le leur dans des proportions que nous n'atteindrons jamais ? Quel bilan prévoir d'ici à dix ans sur la structure du monde du travail, si travailler pour un individu consiste à être surtout le principal promoteur de sa propre activité ? Comme aujourd'hui l'est un auto-entrepreneur ?
La globalité de ces types de stratégies, disqualifie du fait de son échelle, le fondement économique d’une parade intra-muros à ce type de situation. Les conditions des structures de production ne sont-elles pas trop disparates in fine, pour qu’une loi y réponde sur le mode de leur identité de traitement ? Y a-t-il des économistes pour croire sérieusement qu'on va aider le retour de l'emploi confirmant d'anciens standards du salariat qui plus est, emploi tertiaire et manufacturier d'un passé proche de notre économie de rattrapage, alors que tout ce qui se créé réclame le contraire ? Sans obligatoirement s'obnubiler sur l'ubérisation, ne peut-on pas croire, sans être un expert, que le retour à une croissance forte se ferait autrement que sous condition préalable d'autres organisation de la production, et principalement humaines ? D'ailleurs qui croit fondamentalement à ce genre de dialectique, y compris chez les promoteurs des aventures de la résistance ? Postures de fin de mandat sans suite, purement fictives, destinées à occuper l'espace de l'activité politique et à remplir l'agenda coûte que coûte ? Comment justement l'opinion peut-elle vivre en retour ce genre de précipitation brouillonne et sans explications de leur part sur une vision structurée de la société future ? D’où un maintien dans cette paralysie, le règne du faute de mieux et à l'impression qu'elle laisse d'une lente dérive vers nulle part. Dans ces conditions-là effectivement, l'avenir est un risque.
Une démocratie perdue de vue. Le confinement de l’action politique aux frontières d’un aménagement raisonnable de la stabilité du système social, tend naturellement à réduire l'avenir au conservatisme éclairé et gestionnaire à minima que nous avons eu jusqu'ici. Depuis des décades, la technopolitique accommode cette restriction et fabrique donc ce rejet de lecture de convergences, ou à minima, la fécondité d’hypothèses permettant une évaluation et anticipation des risques. Ceux qui minent notre modèle politique contemporain, comme ceux auxquels en même temps nous risquons en fait de tourner le dos ; jusqu'à maintenant, toute l'action politique a été trop souvent tournée, presque par contrat électoral, vers un aplanissement des difficultés tel, qu'il prive les citoyens d'un état d'alerte sur l'idée même d'une nécessité d’évoluer, laquelle, voire comprendre le contenu d'une reconstruction du schéma politique et social.
D’un autre côté, penser implicitement l'évolution de notre système démocratique comme achevé, au point de ne plus lui envisager que des corrections endogènes et purement techniques calquées sur la vision libérale du système économique, a consacré la disparition d'alternatives plus radicales. Le libéralisme actuel a rendu hégémonique le principe de sa cristallisation, par fusion du politique et de l'économique. En conclusion de quoi cette seule voie possible prive les sociétés modernes d’une dialogie des conflits comme lors d'affrontements plus "idéologiques" d'avant. Dans un monde sans futurs lisibles, comment juger alors de ce que la démocratie actuelle devrait rendre, et leurs concéder ? Ce défaut de lisibilité s'explique. La démocratie n'étant pas un produit ni un système, la lecture de quelconques "demandes latentes" n'est pas possible. En tant que totalité, les experts en charge de l'enquête sociale ne peuvent avoir d'outils autres que ceux qu'ils formeraient eux-mêmes sur une confrontation de théories politiques et ce que l'on pourrait éventuellement en mesurer dans le réel. Et selon quelle méthode. Les découpages de la sociologie ne font pas de ce point de vue enquête politique, bien que souvent l'analyse en tienne partiellement.
Une sorte de confrontation du désir au réel, avec l'océan de subjectivité que cela implique, peut rester la norme la plus proche de l'analyse politique et sans doute la plus productive. Sauf si l'invocation de la raison que je considère ici comme fausse, abusive et inhibitrice, fait bouclier d'une rationalité tout aussi subjective mais construite en norme. Retour au conformisme du conservatisme éclairé, ou au pragmatisme.
Alors, quel fondement éthique faut-il rêver pour mettre toute démocratie en accord avec ce qu’elle devrait être ? Si l'on renonce à cette illusion d'une gestion rationnelle de la démocratie (et par qui ?) par crainte de ses potentialités régressives, le problème principal devient alors de savoir au moins comment la protéger. Les facteurs d'érosions ne viennent plus de conflits internes idéologiques, et d'affrontements internes à des dialogies circonscrites à une unité nationale. La nouvelle érosion est exogène. C'est la culture homogénéisante de la rente, plutôt que le monde de la finance. Sa supériorité étant, sur ce monde comploteur de la finance, d'être une culture qui s'immisce en tout, plutôt qu'une mafia de méchants opérateurs qui nous veulent du mal. Il n'y aurait sans doute pas de problèmes écologiques aussi aigus si tel était le cas. Car il n'y a pas de culture de la rente sans notre aimable et massive participation. D'où cette conclusion : comment devenir les vecteurs et acteurs de la protection de nos démocraties contre cette culture ? Serions-nous donc, en dépit de certaines postures victimaires, en accord avec ce qu'elle devient, hors de notre contrôle ?
À ce titre, inclure parmi les facteurs de résilience le développement d'outils d'autonomie citoyenne, les "réseaux », peut constituer une hypothèse de reconquête de l’espace démocratique. Pour l’instant, il n’indique qu'une redistribution potentielle des rôles dans le contrat de la représentation parlementaire ; un mouvement, une présence constante qui, avant d’agir plus fortement et plus durablement encore que la pression de la rente sur les échecs politiques des états, de l'institution, nous plonge dans une sorte d'univers du réactionnel, auquel d'ailleurs les politiques eux-mêmes se laissent entraîner. Une manière pour eux de se tirer une balle dans le pied.
Les alertes, les opacités dénoncées, mises à jour dans tous les domaines, ne gênent que peu le cérémonial des traditionnels bals costumés politiques. Puisque leur présence interroge les deux termes du contrat de tout le système de représentation, dans sa dimension juridique et procédurale comme celle de son contenu moral, ce système-là ne se trouve-t-il pas déjà suffisamment mis en cause par ce média pour que la classe politique ne s’en rende compte ? Ce que retiendra l'opinion des expériences récentes de Wikileaks à "Je suis Charlie", ça ne sont sans doute pas l'occasion ou le sujet mais bien au-delà, l'émergence d'une "puissance de la multitude" ayant un moyen propre et opérant; manifestation d’une dynamique démocratique peu prise en compte pour le moment, mais en puissance, élément potentiellement systémique important de notre fonctionnement démocratique. En stock également de modèles démocratiques : mutualisations réglementées mais peu valorisés comme les scops, qui préfigurent une plateforme actuelle de réflexion de la démocratie dans le monde du travail, et d'autres spontanées, créées sous l'emprise de l'urgence de survie, comme les mutualisations et entreprises locales agricoles qui échappent ainsi aux lois dominantes du marché de l'agroalimentaire. Les expériences solidaires pointent aussi d'autres rêves sur la consistance sociale et sa capacité de résilience. On ne peut ici en faire la longue liste, encourageante quand on la regarde et aussi par la jeunesse de ses promoteurs; mais il faudra bien qu'à un moment donnée elle soit intégrée à une logique autre que marginalisée; elles ne pointent pas que des déterminants économiques, auxquels la convenance politique voudrait les réduire, mais ils forment un tout: l'exigence de démocratie que la mutualisation ou le fonctionnement coopératif ou solidaire s'étend sont d'abord à une intention politique et un fonctionnement démocratique préalable à l'efficience économique. Efficience qui elle-même revient confirmer le sens de l'intention. Ce sont des liens d'une autre nature, qui s'inscrivent par la même occasion et en positif en défense d'un système destructeur. Ils dessinent ainsi une limite "par l'extérieur" à ce que l'institution actuelle peut donner à son domaine d'action. Les agriculteurs le vivent actuellement. Si les élites elles aussi ouvraient le champ de leurs perspectives, elles auraient vu que c'est en fonction même de son principe d'obligation, que l'état aurait dû inciter voire généraliser ces développements, s'assurant au passage de la qualité alimentaire dont nous avons sanitairement besoin, en ajout des vertus des circuits courts.
Le paradoxe utilitariste. Si l’utilitarisme prévaut en tout, sans objectif qui nous soit maintenant évident, sinon du simple fait de notre appartenance à un système, sa révision viendra-t-elle de ses excès, en donnant un sens véritablement politique aux expériences naissantes citées plus haut ? Nous serions loin des contradictions internes d'un capital sur sa fin, qui les évacue en fait en contraintes sociales et toxicité exercée sur les démocraties; abandon de la fonction providentielle, redistributrice et régulatrice des états. Ce qui fait du chômage moins une faute gestionnaire de l'état qu'un recul de sa puissance, de la constitution protectrice de toute démocratie, des systèmes démocratiques face à l'unilatéralité des exigences réductrices de la rente. Ce qui suggère ceci: la recomposition de la vie citoyenne se jouerait moins sur les risques de crises du capital mondialisé, que sur la convergence actuelle de contradictions d'ordre éthique promues par cette culture de la rente, augmentée de son absurdité finale de raison d'être pour la multitude. Au crédit de ces "désordres éthiques" nourris des désordres de la pression rentière:
- Les comportements déviants récurrents d'une classe politique, inadmissibles aujourd'hui par les classes moyennes, pauvres et laissés pour compte, font que la représentation de la politique est celle d'une catégorie de la société qui a définitivement tourné la page d'un état protecteur.
- La porosité des cloisons entre sphères d'activité privée et publique transforment le sens du "service public", le désintéressement du service, en le réduisant à sa dimension de coût social (la masse salariale qu'il représente, qui, comme dans n'importe quelle organisation industrielle, devient une variable d'ajustement économique).
- Un abandon de longue durée voire définitif d'une population sinistrée, irrécupérable du point de vue des conditions nouvelles de la rente et qui constitueront un élément constant de négociation de la solidarité; pire, son prix vaudra ce que la collectivité jugera acceptable.
- Enfin cette hideuse évasion fiscale qui sous toute ses formes s'apparente à un crime de trahison contre la nation organisée par la tolérance "légale" de la cécité des états, symbolisant ce pouvoir que l'argent a par-dessus l'autorité de gouvernements, qui eux, au mieux, négocient quelques gestes de repentirs. Et finalement cautionnent, laissent les lanceurs d'alerte livrés à eux-mêmes, s'abstiennent d'agir.
Les critères utilitaires pour contraindre aussi directement qu'à l'heure actuelle la liberté individuelle à une simple capacité consumériste ne font pas argument. Il y faut donc en amont un déficit qui maintenant concerne plus directement la classe politique : une sorte de "vide démocratique" sans doute plus conséquent qu'on ne le prétend lorsque l'on résume la démocratie au vote. Car si la liberté consumériste que l'on nous a vendue se retourne en ne créant que de la dépendance, puis de la pauvreté, par l'effet des boucles économiques qui se resserrent autour de bénéficiaires toujours moins nombreux, les modèles politiques, à condition de pouvoir en identifier comme tels, ou mieux leurs références idéologiques n'ont plus d'ossature sur laquelle fonder de quelconque réactions aux événements : il s'agit bien d'une crise éthique.
Le paradoxe philodoxique… D'une part la philodoxie contribue à l'ignorance des demandes latentes; cette composante de la démocratie d'opinion, la philodoxie, prend une ampleur proportionnelle à la perte de contenu, de sens face au seul qui s'y substitue, celui de l'utilité.
D'autre part elle les exacerbe. Car elle amplifie par sa vacuité le manque de sens, justement. On voit avec quelle obstination les réflexes claniques des deux grands partis défaits tendent à "faire comme si" et menacent et campent sur les discours d'une artificielle division, au moment où l'impression -ou l'illusion- qu'une page se tourne pour les raisons déjà données. Un non-sens ou contresens dans cette situation. On voit comment également, cette priorité de l'émotionnel qu'elle réclame pour l'exclusion des traîtres confirmant la théâtralité de postures philodoxiques, a visé un retour des divisions nécessaires à cette quiétude du lissage binaire des oppositions sectaires politiques; ceux qui sont à moitié avec d'autres sont déjà contre nous engendre un message de défiance du clan…
Et comment la fréquence de nos passages aux urnes notre idée d'une démocratie "moderne" historiquement aboutie revient à des situations incomplètes de prises sur la réalité politique. La philodoxie détruit par son action l'objet même de sa fuite, pour la rendre plus apparente. Telle est la situation paradoxale qu'elle produit.
L'opinion paraît avoir dorénavant mis fin à une conception simple, claire et jusqu'ici majoritairement partagée de l'enjeu d'une médiocre reproduction d'alternance convenue qui, ainsi produit, se pérennisait par défaut. Au-delà des reproches faits aux élites, la déculturation passée de la relation politique constitue un paramètre exogène dont la société civile est aussi partie prenante. En n'attendant des politiques qu'une position gestionnaire de l'économie et des gestes politiques de l'état social protecteur et redistributeur, nous avons supprimé du contrat cette dimension d'obligation à réinventer le monde. Et faute de mieux, nous recommencerons, nous, à le faire. En fait, pour faire court, la qualité de notre demande a généré celle de l'offre, qui s'est exprimée et développée ainsi dans le temps. Nos élites ne sont pas moins capables ou plus mal intentionnées qu'ailleurs, et il s'agit dans son expression politique noble, de reconnaître la nécessité d'une attitude citoyenne commune vers une véritable activité d'invention sociale.
En conséquence de quoi envisager de nous remettre en puissance et "compter sur nos propres forces", réinvestir la société civile de cette capacité à le faire d'abord et à l'exiger des ses élus –ses élites- ensuite, n'apparaît pas être une revendication forcément illusoire. Il faut donc également cesser de renvoyer la classe politique à l'impuissance dans laquelle nos exigences de stabilité l'ont mise, pour la lui reprocher après, afin de nous défausser de la qualité de nos objectifs. En quelque sorte, il s'agirait plus d'une transition à faire par la société civile. Une fois encore, même si d'elle-même cette classe de techniciens bien formée à la gestion de l'état a étouffé cette vocation d'inventivité politique qu'elle aurait du considérer comme sa fonction première, l'interprétation des signaux de convergence vers de la rupture restent plus que jamais notre affaire.
Martelons une fois encore que les réseaux tissés par les nouveaux modes de communication, le capital absolument énorme de culture et d'informations qu'ils nous livrent, compensent déjà le déficit éducationnel classique d'apprentissage de la vie citoyenne et sont notre chance. La conséquence que l'on pourrait en attendre à moyen terme est celui comme je l'ai dit, d'un gain d'autonomie telle que ce travail se fasse en relative spontanéité, que des expériences significatives et exemplaires pour le futur soient largement reproduites et nous permettent de reconstituer le rêve et ses perspectives. Avec le sentiment supplémentaire de l'urgence, premier moteur de l'attention qu'il faut y porter. Réinvestir le politique est notre affaire.
Indignation, évitement, inconscience. …et ses chocs éthiques. Il n'en reste pas moins que cette déception permanente rend absolument indispensable le besoin d'élargir le champ de notre vision du monde, de renouer avec cette globalisation parfois arbitraire qui tente de l'interpréter, en accepter l'erreur comme un risque adhérent et, à cette fin, rompre avec la science de la micro dissection des faits qui elle nous confirme dans une confusion qui ne mène à rien.
Notre pays, notre Europe viennent de voir se juxtaposer des évènements qui ensembles menacent l'avenir. Sur le temps court, ceux d'attentats ignobles du parti des assassins, jeunes, souvent délinquants et manipulés à distance par un fanatisme dont l'ignorance confirme cette perdition qu'est la bêtise, contestant ce que nous espérions positif de notre influence civilisationnelle: la disparition des barbaries primitives. Sur un temps indéterminé ensuite, de nouvelles vagues de réfugiés et d'immigrés à nos frontières, consacrant les échecs de ces mêmes courants d'influences. Sur le temps long enfin, les représentations préoccupantes car incontestables et définitivement établies des conséquences climatiques de notre course au développement, excès que nous avons maintenant convertis en fatalité. Troisième échec de ce même idéalisme civilisationnel auquel s'est substituée la triste culture de l'échange marchand, de la rente. De quoi entrer en guerre une fois de plus … Contre nous-mêmes.
Que ces événements soient assimilés à des occurrences malheureuses peu associées les unes aux autres nous prive du bénéfice de leur valeur exemplaire ; la difficulté à en faire une démonstration recevable renforce notre disposition la plus immédiate à réagir en nous indignant comme un fait suffisamment réparateur ; or s'indigner est louable mais fait écran, et une convergence non perçue ne génère aucune interrogation. Ces manifestations particulières ne font que rappeler leur appartenance à une catégorie plus large et récurrente de l'ensemble des motifs actuels d'indignation. En vérifiant au passage et à chaque occasion que le fait de s'indigner, parfaitement légitime, indique une forme consensuelle typique où les parts de dissension associées à l'interprétation des évènements est marginalisée. Elles reviennent par la remise en négociation de la laïcité par exemple du fait même de lier terrorisme et extrémisme religieux, et remettre ainsi artificiellement le pouvoir temporel des congrégations en surplomb du problème de la tolérance. On peut multiplier mes exemples de même type au sujet des scandales récurrents issus de la nature même de l'agroalimentaire, qui s'inscrit aussi dans le process global du réchauffement climatique et conteste le consensus de l'indignation par ce qu'il enterre, sous les raisons de la production de masse, de l'offre, de la concurrence et de la "satisfaction des besoins" consuméristes, etc. …
Il s’agit d’un travail souvent relégué aux soins des sciences humaines, d'une manière moins savante par les journalistes à l'adresse de l’opinion, enfin à travers une relecture médiatique vulgarisante finalement peu perméable à la qualité des questions soulevées. Entre ouvrages savants ou chiffres éphémères de passage sur les écrans, et la photogénique présence de l'émotionnel, les chances de partager une prise de recul au niveau collectif restent faibles. L’exercice de formulation d’hypothèses en procédant à de telles reconstructions peut paraître comme un fait impraticable collectivement, alors qu’il constitue le travail du chercheur, du journaliste à un moindre degré. Le débat public n’y correspond pas vraiment par sa fonction première qui est en fait d’éclairer et de trouver des consensus. Le travail de décryptage savant n’étant pas vraiment communicable, s’inscrit au compte des virtualités collectives dont nous ne comprenons pas encore explicitement la logique, impossibles à décrire avant le choc des ruptures. Par contre, le gain d’autonomie de la pensée commune, en interrogeant la pertinence de ses interprétations maintenant de manière permanente, peut mettre fin à un certain sommeil de nos consciences sur bien des éléments de convergence. En reformulant sans cesse un seul et éternel problème : que partager et comment le faire de manière juste et bénéfique pour tous ? Enfin, comment nous rendre compte de ce qui nous fait obstacle pour que nous ne puissions le faire mieux ?
L'indignation, qui sans doute faute de perspectives ouvrant d'autres pistes politique, ne constitue aucun palier vers les situations de rupture, éveille un très grand nombre à la dimension de ces chocs éthiques. Tous les événements ont justement ce point commun qu'ils peuvent se lire comme un échec de l'éthique que le monde occidental juge universelle, au profit de régressions primitives. Il nous met en difficulté face à notre compréhension du monde.
En résumé, ces chocs sont d'ordre économique et politiques, avec une sous catégorie ouverte depuis la seconde guerre mondiale sous le chapeau du totalitarisme. Cette version là, Nazi et stalinienne, ont incarné des types d'organisations de la dictature totalitaire que l'on pourrait retrouver aujourd'hui en Corée du Nord. Ce ne sont pas des formes dominantes. Nous sommes entre deux extrêmes: une tyrannie régressive et primitive justifiant la terreur, l'esclavage, la négation du temps humain par une théocratie sans théologie, et à l'autre bout la pression d'une tautologie fondatrice de la rente, mettant les individus en situation de négation d'eux-mêmes, par le faite d'être conduit à vivre ce qu'ils aspirent à ne pas vivre, et se voir ainsi participer à la destruction du monde.
Dans le deuxième cas, le dénie de l'Autre, le repliement du sens collectif et la culture de l'intérêt incarnent l'antinomie des assises que nous avions cru être durablement installées dans nos règles universelles. Une grille de lecture contrariée point par point par des faits qui devraient nous désigner in fine comme coupables. L'expression de nos régressions modernes se définit aussi par l'acceptation en lieu et place d'un système éthique raisonné et prescripteur, d'une éthique formelle reconnaissant ou s'accommodant de situations de force comme de l'ordre naturel des choses. Ce que l'organisation néolibérale du monde sous-entend par principe.
Les exemples de situations de forces que la mondialisation nous a fait tacitement admettre comme la contribution difficile du progrès à la quelle il n'y aurait d'autres solutions que de se conformer, sont innombrables. Une littérature très abondante les décrit, que ce soit sur les accords internationaux en négociations, les méfaits de l'agrochimique alimentaire ou le problème banquaire et les amorales dérives de la finance, augmentées de l'action assassine parfois du FMI et de la faiblesse des états. Ses ouvrages argumentent toujours dans le même sens : le bien commun ne relève plus d'une éthique prescriptive et raisonnée reconstruite à l'échelle du monde et de sa nouvelle situation et produisant du droit, mais devient ce qu'il reste à l'usage de grands pôles de puissance, auxquels les états développés ou qui espèrent l'être s'associent au nom de l'intérêt de leur peuples.
Il semble que nous soyons devant une alternative : soit restaurer la puissance perdue des états en nous expliquant à nous même cette incapacité globale à réagir collectivement, soit à concevoir cette reconstruction de puissance à travers une option nouvelle sur le monde futur, presque micro-fédéraliste parce que rejetant tout ce qui serait hors de contrôle d'une distance locale, préhensible par voie directe de groupes de citoyens eux-mêmes en "agrégation", sur le désir que certaines expériences font naître, et relèvent en gros de ce que j'ai appelé précédemment la conquête d'autonomie citoyenne ou par ailleurs, comme effet corollaire de l'individuation.
La répétition de ces chocs éthiques et les présomptions de démission des états par leurs représentants revient actuellement à la face de la classe politique comme un facteur d'instabilité qu'elle a induit, et représente du point de vue des élites, une condition inavouable de leur situation. L'avenir est encore plus inquiétant. Nous continuerons à élire par défaut les composantes d'une pyramide politique dont nous aurons d'ailleurs de plus en plus de mal à définir ce qui les différencie. Une situation qui n'est pas saine, dans un sentiment d'accumulation de problèmes laissés pour compte, avec les populations qui vont avec. Bref, nous finirons bien par connaître ce temps où, par la pression d'une base en souffrance et la vacuité politique des dignitaires, nous aurons cette expression sociale, incontournable et avouée entre les deux d'une prise en compte de ces chocs éthiques. Ils finiront bien par devenir la barrière ultime au-delà de laquelle les rapports entre les deux ne pourront plus reculer. Quel contenu du discours politique sur les échecs de nos fondements éthiques la multitude pensera t-elle recevable ? En sommes-nous là ou pas encore ?
J'en conclurai que nous n'avons pas encore consommé notre capital de chocs éthiques d'ici à ce que poser leurs problèmes sur la place publique devienne une nécessité. Il faudra laisser décanter toutes les facettes du discours sur la croissance-qui-revient-pour-nous-assurer-la fin-du-chômage, demain ou après demain, et d'autres encore du même type, avec les offres politiques qui vont avec. Ensuite absorber le choc qui fait voir les réalités des changements qui se sont faits sans notre permission, puis se poser les questions de leurs contenus, puis admettre l'erreur des illusions passées. Puis sortir de l'anesthésie…
L’anesthésie, qui a pour but d’inhiber nos protections vitales d’alerte, revient au sens figuré, à se mettre hors d'atteinte de souffrances dues à des situations redoutées. Éviter le poids d'un réel qui se rappelle à nous par sa violence. Et de fait, la simultanéité de l'information, son abondance comme celle des commentaires qui nous en sont proposés nous contraint à ne pas les méconnaitre. Je constate là un paradoxe : c'est cette pression même qui génère des formes d'intervention protectrices, pour mieux nous y soustraire à temps, à construire une mécanique inavouable de diversion, à l'accepter toujours plus fréquemment. Supposer que notre regard sur les tensions actuelles, pernicieuses ou violentes, nous confère une pleine et soudaine capacité de lucidité tient d’une candeur suicidaire alors qu'un idéalisme sans épaisseur de la bienséance politique nous noie constamment dans cette sorte de regret borné de ce qui n'est pas comme il devrait être. Sans plus, alors que la marge de tolérance d'une pratique admissible de ces opérations d'escamotages se réduit à chaque crise, produisant, par cette insistance à digérer la représentation de nos peurs jusqu’à la redondance, le contenu d'un paradoxe préoccupant : absorber ces alertes dans une reconstruction des faits à l'avantage de notre quiétude devient la norme... Pour prendre l'exemple de la courbe du chômage, cette invention magnifique où les chômeurs disparaissent, d'autant mieux qu'il suffit alors de monter de savants dispositifs pour lui faire changer de forme. Ce n'est pas de la filouterie : c'est de la philodoxie. Voilà pourquoi nous perdons du temps.
Nous avons –chacun et collectivement- de puissants outils pour ça. On ne peut nier l'impact sur l'opinion des boucles narratives rapides autant que sommaires des médias, qui nous racontent le monde par petit bouts, dans l'ordre où ils se succèdent. Une manière de nous aider à exorciser notre désarroi ; la redondance du détail expert, censé en reconstruire le sens pour le mettre à notre portée, le réduit, les variations de thèmes qui s'enchaînent lissent la nécessaire hiérarchie des valeurs d'interprétations des faits au nom d'une neutralité des médias; plus que le politiquement correct pratiqué côté médias, c'est cette perte de maîtrise de notre capacité à exiger mieux qui se trouve dévoilée. En jouant pour une part (ce qui fait l'objet de la suite) sur la volatilité électorale.
Mais les chocs éthiques sont atténués; nous les supportons mieux. Tout ce qui apaise, indigne, étonne ou relève d'une autre catégorie de l'émotionnel, forme premier palier du mode fictionnel. À partir de quel moment peut-on se demander ce qui distingue notre conscience d'une passivité que dose notre intérêt à ne rien risquer de son inconscience ? Une passivité qui érige cette ligne de partage entre la fiction qui indigne et une formation d'interprétations qui implique. Une indignation allant de la colère puis la révolte, aboutissant comme on l'a vu à des commodités fictionnelles de consensus éphémères. Dans tous les cas, nous vivons la surabondance concurrentielle de l'information comme le fait qu'une vérité quelconque puisse se chercher dans la simple réinterprétation sous toutes leurs formes, des évènements. Les "dossiers" et l'expertise médiatique spécialisent ce trompe-l'œil du confort : des questions en amènent d'autres et nous éloignent des choix d'action. Pourtant se livrer à une attaque des médias et en rester là serait une erreur, au même titre que celle des politiques. Ils sont impliqués dans un process beaucoup plus global qui est celui de la dilution des perspectives politiques de l'opinion que sont les nôtres. Nous sommes des abusés consentants. Ne nous défaussons pas à bon compte.
Lorsque l'appréhension d'un problème déterminant se fragmente par submersion du contenu par des questions insignifiantes, vouloir le partager sans aucune compréhension de ce qu'il est, pose un problème insurmontable. La destruction de la hiérarchie du sens s'y joue ; la généralisation, celle qui exige ou conduit à une interprétation cohérente du monde qui redevienne communicable, au risque des erreurs qu’elle implique, disparaît. La valeur même de l'erreur perd son sens et fait le nid des absurdités en puissance totalitaires que l'on voit prendre racine partout. Nos aînés en ont payés un prix très fort, mais est-ce une raison pour se livrer à la pratique de cette distanciation protectrice ?
Le pourquoi partager se voit contraint par la redondance du récit qui, de diagnostic en jugements ré-énonce sans cesse des postulats identiques, sans produire de conclusions et relève donc d'une attitude banale face à tout sentiment de risque: l'évitement. Quelle que soit la manière et ses vecteurs, pourquoi partager devrait amener à la nécessité d'identifier l'impact des ruptures majeures qui nous attendent et pour ce, distinguer les facteurs convergents qui y mènent. Si les liens créés à l'occasion d'une rupture réinvestissent les raisons que le groupe a eues d'exister comme tel, pour lui donner une force supplémentaire face aux dangers nouveaux, alors, d'où vient cet évitement?
Nous en vivons des cas exemplaires et mondialement distribués; l'exclusion structurelle d'un nombre croissant d'individus modestes du monde du travail, par destruction d'activité ; consacrant la différence qu'il y a entre être inemployé et inutile. Impossible à admettre dans une société d'égalité qui fonde toute démocratie, mais pour cela la fonde sur des moyens inégaux. Encore un choc éthique baptisé écarts de richesse. Nous voilà alors contre ça, désespérément accrochés à cette reformulation d’un chômage défini lui-même par sa dépendance à la croyance d'une croissance pratiquement divinisée. Son existence fait doute, les élites le savent probablement ; l'incertitude quant à sa nécessité vient de l'intérêt que le monde financier y trouvera, ce qui n'est pas le cas actuellement par les facilités à obtenir de l'argent. Un élément dont la compréhension laisse entrevoir dans l'avenir entre chômage et croissance un lien improbable, voire inexistant. La croissance ne serait dans le monde futur qu’une pourvoyeuse marginale d'activité, et son image sublimée joue pour la stabilité politique de nos régimes. En fait ne devient-elle pas le paramètre très secondaire d'une économie florissante, dont les exigences d'efficience fabriquent cette exclusion ? Numérisation et finance, concentration et transnationalité des monopoles, défiscalisation et obsolescence de la redistribution sont des paramètres économiques irracontables, car justement ceux de la fin de l'état social.
Enfin sous l'angle des erreurs, l'implicite hypothèse que tout peut s'expliquer selon le principe du sui generis, nuit. Le culte de la spécialisation, qui nous conduit à ne considérer -à tort ou à raison- les problèmes attribués à un champ spécifique de connaissances comme seuls traductibles par ses experts, nous y amène. L'économie explique l'économie, la politique renaît périodiquement d'elle-même par ses seules ressources rhétoriques, ainsi de suite. Qu'un politique explique l'économie, ou un économiste la politique relève d'une activité non orthodoxe, affectée de peu de sérieux ou d'amateurisme.
Comment conclure ?
Pour nous résumer, partager la pratique de cette transformation fictionnelle d'une réalité vécue comme trop complexe, donc à disséquer, nous égare dans un monde labyrinthique, peuplé d’impasses et d’évidences en cul-de-sac. Encore faut-il sans doute réduire la profusion de situations nouvelles comme relevant le plus souvent de structures ou comportements de base immuables et intacts, depuis que les hommes ont des rapports entre eux. Un de ces invariants majeurs, restent bien de nos jours comme avant les rapports d’intérêt. Les catégories dont ils relèvent se multiplient en conformité avec la culture de la rente, sans en changer la nature et nous bousculent en nous rappelant à son versant tangible : le pragmatisme, vecteur a-idéologique de cette culture. Or, certains chocs émotionnels nous sortent brutalement de cet état d’évitement récurrent, cette fragmentation de la perception du monde, en concrétisant la distance qu'elle crée entre l'hostilité qu'il contient et notre course au confort ; en clair, notre dépendance aux innombrables vecteurs de développement, que nous ne cessons de vouloir conforter dans le sens de nos légitimes intérêts. Cette submersion de contre-sens s'invite dans notre vie paisible, se retourne peu à peu et inexorablement contre nous, de la misère à la guerre, sans que les traitements « paramétriques » de cette réalité (les réformes ou autres ajustements), ne restent crédibles, car ne renforçant que le contre-sens. Cette difficulté fait ou fera notre lent réveil, principalement sous la pression d'un enchaînement de catastrophes ou de faits violents toujours plus fréquents, augmentée de ce sentiment que le monde de la politique ne s'occupe guère plus que de lui-même. Cette idée prérévolutionnaire que le système global n'est plus réformable dans ses fondements politiques et économiques actuels, pourrait s'installer dans nos esprits.
Mais il n’y a pas que ce renforcement… Le système du climat, plus inerte que toute entreprise humaine ne peut l'être, se joue sur des générations ; il exigera néanmoins que l'on sorte d'une pratique du brouillage très savante entre un monde qui n’est pas celui dont nous rêvons, et ce que nous en faisons. Aucune diversion ne résistera au temps, ce à quoi s'attachent pourtant les nombreuses thématiques sur l'économie de l'adaptation, ou l'art d'accommoder les restes. Les grands monopoles d'ailleurs, prédateurs-destructeurs-réparateurs arriveront -pourquoi pas ?- après la COP21 la main sur le cœur, en nous démontrant qu'eux aussi vont s'engager pour la (leur) planète. Et pourquoi pas au fond, pour parfaire une telle trajectoire à l'occasion de ce genre de confusion, un Monsanto un Nestlé ou un Bayer écologistes, archétypes d’une nouvelle stratégie de la boucle déstructuration-réparation ? Un alibi moral contre une maximalisation du profit bien sûr ; nous n'éviterons pas que les politiques du monde réunis, fassent semblant d'y croire. Encore un marqueur de nos contradictions ; culte de la croissance oblige. Voir les destructeurs-pollueurs être bientôt les seuls à pouvoir se mettre à l'échelle économique des réparations planétaires nécessaires, avoir seuls, dans une opacité grandissante, l’information exacte sur les risques et dégradation de ce qu’ils produisent, et développer par-là d’autant plus aisément des niches de profits supplémentaires, me semble être une probabilité réaliste. D’où cette hypothèse elle (en principe) surréaliste : l'encouragement des monopoles de la chimie, de l'agro-alimentaire, de l'énergie et des autres à ne rien faire en amont qui réduise cette filière d'avenir avec cet objectif inavouable : laisser la dégradation se nourrir de notre addiction au confort pour en faire la source de nouvelles activités lucratives. Leur inertie en accompagnant celle du climat reste le meilleur outil de la pérennité du pouvoir économique. Le réchauffement climatique est un endettement profitable. Il suffit d'être aux grands rendez-vous et de neutraliser la critique par l'affichage d'actions vertueuses. Jouer donc sur notre addiction à l'anesthésie. Peut-on y croire ? Peu importe, les états d'inspiration libérale, en leur déléguant cette tâche bientôt hors de portée de leurs budgets, trouveront les arguments qu'il faut pour fermer les yeux ; un de leurs arguments s'appelle déjà : durable…
1... Décloisonner l'interprétation des faits ? Le noir et le blanc… Terrorisme brutal et fabriques du doute. Entre les deux, quelle différence ? Aucune… Quel est le plus meurtrier des deux systèmes ?
Nos filtres sont tels que confronter terreur noire et terreur blanche engage une opposition irréductible à tout questionnement ; le sang, la violence directe en restent la frontière. Les dérives criminelles invisibles qui ne sont que tribu de notre bien-être, l'intoxication qui en découle –celle du monde- devenues de plus en plus évidentes, désignent encore toute tentative de prise de recul et de mise en balance comme une opération des plus saugrenues. Pourtant, en termes de dégâts humains, et en l'espace d'une ou deux générations, est-on sûrs que le résultat ne soit pas inverse, qu'au-delà de l'échelle morale convenue, la chimie ne nous condamne beaucoup plus durablement au mal-être des corps et des esprits, avant qu'elle neutralise dans le sens de son intérêt propre ce qui pourrait nous sortir de là ? C'est le rôle des fabriques du doute de nous éloigner d'initiatives réparatrices qui, en excluant les schémas économiques nocifs, signifieraient une conquête d'autonomie. Et voilà notre quotidien qui, peuplé d'une continuité de situations des moins au plus violentes, assiège ainsi en permanence le sens de nos modes de vie et finalités d'être, en précipitant de moins en moins distinctement nos charybdes en scylla. Se nourrir comme travailler ou habiter nous y retient comme dans une suite d'espaces fermés, cloisonnés, mais pourtant tous assemblés sous le principe général de l'utilité mercantile comme lien social… En face, la qualification d'aliénation si souvent dénoncée devient un mot qui caractérise l'abondance ; elle n'a plus court aujourd'hui, ou ne l'aura plus bientôt, victime de l'austérité en tout. Il ne s'agira plus de savoir comment ne pas être exclu d'une réalisation personnelle réalisable en puissance grâce à notre système social, mais au contraire de s'en défendre comme d'une fabrique d'exclusion.
Avons-nous élevé à ce point de maturité ce principe vieux comme le monde du cheval de Troie, celui où la vérité fait mensonge, pour que coexistent à ce point la finesse de l'analyse des dégâts, la science prospective des dangers d'un temps court, et cette indifférence morose qui nous permet de subir ? Comment s'installent nos filtres, avec cette apparente capacité consensuelle à démontrer par eux-mêmes leur légitimité, devient alors la question. Si l'on part du principe que la fatalité préside à l'ordonnance des événements sous la raison de l'évolution naturelle de l'ordre social, tout va bien et ces filtres n'existent pas. Si on émet l'hypothèse comme je le ferai, que le consensus n'indique jamais ce sur quoi on n'est d'accord, mais seulement ce sur quoi on accepte de ne pas se mettre en désaccord, alors la question se pose. Telle est en ce moment l'épreuve dans laquelle s'embourbe la société civile qui voit la misère des laissés pour compte, l'arrogance fortunée, l'impuissance politique éclore pour se perdre dans l'épais brouillard du fatum. Plus les contretemps se succèdent, plus la marge délicate de la consensualité se fait difficile à conforter. Les politiques n'obtiennent plus de résultat sur ce plan, non du fait de leur incapacité mais de la marge d'action très réduite que leur concède la mondialisation ; au prix des réactions terribles d'une part de l'opinion en souffrance, justifiant indirectement son repliement sur une nation fantasmagorique et disparue, par notre échec et celui de nos élites à concevoir un au-delà de la démocratie dont nous n'avons toujours pas le commencement d'une idée à notre actif.
D'un autre côté –est-ce un hasard ? - la lutte confuse entre exigence laïque et logique des congrégations reste la seule à l'écart des filtres de la pacification économique dominante. Là, la lecture des faits échappe aux chevaux de Troie de l'utilitarisme dominant par l'irrationalité naturelle qu'est la sienne : la croyance. Mais comment chasser toute réticence vis-à-vis des mêmes qui, unis dans les médias et sur la place publique, se défendent d'être des racines du mal, plaident leur attachement à la tolérance, alors qu'ils restent associés malgré leurs dires aux rapports de force des communautés ? C'est ainsi que depuis des années, la peur d'assimiler la violence aux croyances fait reculer la criminalisation de l'intolérance au nom de la tolérance, affaiblit les forces de la laïcité à un point qui pourrait contester une démocratie déjà mise en cause par les dérives de l'argent. Ce qui reste encourageant, face à cette désertion des impuissances institutionnelles, c'est l'action spontanée des citoyens en ces occasions qui, en devançant toujours la parole des institutions et congrégations rétablissent la hiérarchie de l'empathie, celle qui ne se calcule pas en fonction de l'opinion ou de ce qu'il convient de faire. Mais qui les contraignent à rester dans les limites de ce qu'ils estiment que la situation exige. Je ne doute pas de la sincérité de beaucoup, mais, dans ces situations hautement politiques, est-ce suffisant ? Nous savons tous que non… Les provocateurs, à l'affut, radicalisent les situations pour rendre tout ce qui est sincère, utopique.
Ce qui nous tient, à défaut de vision claire d'un modèle démocratique adapté à notre mutation, c'est sans doute, partout dans le monde l'exigence de civilité de l'opinion générale, en recherche d'authentiques fondements des rapports humains : ceux qui reconnaissent l'autre comme qualité de chacun.
2 … Du bon usage du fractionnement, de la surdétermination fonctionnelle de nos vies, et du renforcement d'une culture des croyances… Le monde du vrai comme fiction, à une vérité fictionnelle.
En abolissant les discriminations entre le réel et l’illusoire, entre ce que nous en savons et ce que nous en croyons, en ne rendant de la réalité des faits que des suites d'images réinterprétées, notre modernité informationnelle produit donc ce mode fictionnel nouveau qui réforme à son tour nos consciences selon son récit. Il n'y a rien de manipulatoire dans ce process. Juste un éloignement constant de la valeur démonstrative du vécu direct. L'émotion distante se suggère, ne se vit pas, mais en distancie les raisons. Combien de temps nous faudra t-il par exemple pour que nous nous détachions de cette idée de conflits religieux, qui pollue et intoxique notre regard sur des situations humaines fondamentales autrement plus significatives pour ce que devient la division du monde ? La déculturation, l'exclusion, la négation des minorités, le primitivisme qui font les dictatures que notre intérêt tolère, ne survivront jamais aussi bien dans la logique mondialisatrice qu'en fonction de leur niveau d'utilité. Stratégiques ou économiques, les arguments qui font les constantes des conflits se gomment d'eux même si l'on dépasse les raisons formelles des belligérants. En les important avec une ingénuité évidente chez nous, comme secondairement "religieuses", nous retombons dans cette fiction de la temporalité congrégationnelle qui n'a toujours été qu'un décor où nous faire vivre la triste comédie de vérités révélées par de mystérieux personnages, élevés chacun selon le même principe d'une infaillibilité incontestable au rang de la légitimité divine. Un retour à des fictions primitives inattendues dans l'univers de l'anti-raison, alors que l'on en croyait notre monde protégé…
Les facteurs de dépendance de nos vies contribuent en fait à accepter ces faux dilemmes, parmi d'autres. Ils donnent une pérennité certaine au fait de croire, acte à son tour légitime puisque dans le champ des libertés fondamentales ; mais notre croire actuel est loin d'une révélation religieuse. Il résulte dans sa quotidienneté d'une sorte de virtualité laïque qui -faute de mieux sur le plan de cette éthique raisonnée- reconstruit un réel par une narration du vrai si proche du mode de la fiction, qu'il revient à se vivre comme issu d'une forme révélée. Tout est là : la fiction découle elle d'une difficulté insurmontable : isoler des faits de la complexité des déterminations desquelles ils sont extraits nous demanderait une autonomie considérable de pensée, le recul d'un anthropologue, d'un sociologue et d'un philosophe à la fois. Au mieux pouvons-nous douter et soupçonner que cette fiction ne fait que substituer à cette difficulté la commodité d'un plat cuisiné. La distance que nous maintenons de cette manière a un devenir incertain. Cesser de fonctionner dans le sens d’un cautionnement de notre société du confort à ce prix de cécité, ne mettra moins en cause une crise des ressources qu'une crise morale. Autre situation primitive que les mythes résument.
Nos représentants, comme on l'a vu, se en se rendant le mauvais service de ne se considérer que comme nos agents dans ce domaine, ont permis cette fiction dont il va falloir sortir par nous-mêmes. Face au constat de cette marche du monde et de l’inefficience des états face aux marchés qui s'apprêtent à « gérer » plus directement nos démocraties, l'idée qu'il n'y a plus d'espoir que du côté de l'initiative citoyenne fera-t-elle son chemin pour pénétrer l'opinion, se généralisant à l'occasion de toutes les démissions qu’accumulent les états ? Par-là, l'affaiblissement de la démocratie représentative avoue maintenant et plus qu'avant, sa perte de puissance. Par ailleurs, trop d'économie nous a nui. Nous n'avons plus l'élan politique qui nous permettrait d'échapper à la vacuité structurelle qu'exige l'omniprésence des critères économiques de choix de société ; ceux qui d'ailleurs nous poussent toujours un peu plus dans les pièges de la prédation. C’est presque sans le savoir que les élites et les classes politiques successives sont en train de transférer la lucidité nécessaire et la justesse de la substance politique aux citoyens qui eux, seuls, se trouvent suffisamment acculés à "compter sur leurs propres forces"… Que pense un pauvre, quand il comprend que la croissance n'est qu'un mythe utile, qu'il voit son statut de blessé de l'économie évoluer vers celui de laissé pour compte ?
L'avenir est là ; dans la reconstruction par la base de notre désir d'être ensembles, le seul qui enrichisse de sens tout le reste, parce que nous sentons cette nécessité –là nous pousser dans le dos, comme une pointe de baïonnette…. Et le constat que je viens de faire n’a de sens que mis en perspective. Il ne s’agit pas simplement de rechercher à percevoir la fin et ses signaux faibles comme ceux des axes d’une reconstruction, et de bramer sur le fait qu'il faille trouver des idées nouvelles en attendant qu'un écho nous renvoie la solution, mais de s’ouvrir à des questions nouvelles ; avant tout. Commencer par considérer comme une hypothèse valable que la forme républicaine, démocratique n’est pas immuable. La forme, pas le désir. Mais le désir lui, pétrit sa matière du désir de l’autre comme le sien, dans les relations complexes de l’ipséité, de l’altérité et de la mêmité, malgré ce qu'en disent ceux qui considèrent ça comme relevant d'une métaphysique superflue, dressant une fois encore un filtre occultant pour ne valoriser que le fonctionnel de la démocratie. Que manifeste celui qui dépose une fleur sur les lieux d'un drame sinon ce regret de voir l'autre, qu'il ne connaît pas mais en qui il voit néanmoins cette partie de lui-même, arrachée à lui par le choix injuste du hasard ? De rééditer plus "Je suis" Charlie parce qu'il est ce que je suis, plutôt que parce je suis comme lui ? Il n’en reste pas moins que la fraternité, la liberté l’égalité, fondées comme désir de voir l’autre comme en moi hors de moi ont bien été et restent fondatrices de droit. Comment aujourd’hui, réinvestir ce lien ? S’il a été conquis par nos aînés, il nous est acquis. Les déterminants de nos rapports à l’autre en ce sens, pacifiés, n’ont plus les mêmes socles. Ils échappent à leurs principes fondateurs et universalisants.
Une fois l'idée que la forme de nos liens citoyens n'est pas figée dans l'éternité acquise et claire, il faudra alors prendre pour ça nos distances avec les lieux communs habituels sur l’individualisme, l'altruisme et beaucoup de catégories morales de ce type. Remonter le courant jusqu'à leur source éthique et reconsidérer ce qu'Hannah Arendt appelait à propos de la nature du politique "l'espace-qui-est-entre-les-hommes"… Prendre conscience que les topiques en usage ne servent que de bouclier idéologique à de la politique-marketing, la philodoxie, l'immaturité des postulats économiques –souvent des économistes libéraux- nous apprend qu'aucune substance venant d'eux ne nous arme pour l'avenir. Bien mesurer ensuite qu'une des grandes conquêtes de note siècle naissant soit bien l'effet de la puissance d'expression de chacun, de l'importance des "réseaux " qui constituent déjà un point de repère. Nous n’en sommes qu’aux prémices, et tout ceci va mûrir, muer, en servant espérons-le de base à cette reconstruction citoyenne ; en tous cas, l'outil est déjà à portée, offrant l’opportunité d’une certaine autonomie individuelle, incitant naturellement chacun à s’exprimer et à partager. La contrepartie en sera sans doute caractérisée par la fin des démocraties pyramidales, fondées principalement sur le contrat de la représentation, et les risques que l’on constate dans son inadaptation aux grandes catégories du monde contemporain. Multiculturalisme, volatilité des engagements, développement des structures agrégatives plus qu’organisées et codifiées, allongement et contraction du temps social, dans un paradoxe que l’on constate justement déjà entre fulgurance des réactions aux évènements et leur délai d’assimilation "raisonnée". Temps qui tendait avant à être le même. Ceci nous engage-t-il suffisamment vers la fin de notre sortie d’anesthésie, sacrifiant confort au reste ? Les grands chocs du moment en stimulant une trajectoire du partage, négligée dans l’exercice de la routine quotidienne, nous amènent à renouer avec cette rapidité qui a toujours existée des réactions collectives dans la communication d’une douleur ; une révolte qui met en défaut cette intoxication des thèmes libéraux sur l'individualisme… Une démonstration significative.