l'indécence

Candide indécence …                                          Matinée de Février, calme, douce et couverte. Derrière la baie d'un café du 8e à Marseille, je relis les lignes qui suivent. De l'autre côté du vitrage et à l'écart, dans l'angle de deux immeubles, un homme modeste immobile et simplement vêtu tient à la hauteur de la taille un écriteau en carton où est écrit de sa main: "retraité dans le besoin". Le choix des mots n'est pas anodin ; plutôt inhabituel. Le petit homme regarde le sol. Autre indice d'une déchéance récente.  Sur mes notes, je viens d'écrire "indécence", le titre du texte que je reprends ; ce que ce petit Landerneau politique replié sur son nombril nous fait découvrir de lui-même. C'est le mot qui m'est venu à l'esprit, et que la présence de cet homme confirme. La colère supplante l'indignation. Froide et rancunière, solidement ancrée, sans désarroi. Par coïncidence, un hebdomadaire de philosophie me pose, à travers la vitrine de mon kiosque habituel, cette question: "Peut-on être bien dans un monde qui va mal?" … Les nouveaux arrivants du monde de la misère croît en nombre et diversité. Jeunes et retraités viennent compléter le paysage que la tradition avait paisiblement installé dans les esprits, comme la rançon de la condition humaine. Mais ces pauvres là n'ont soudain pas la même distance avec nous car ces issus du rang nous représentent et appartiennent à nos peurs, notre confuse appréhension de l'avenir. Alors, voir les tricheurs persévérer dans leur revendication d'un monde qui les mette à l'écart de tout, lois comprises, nous fournit un miroir. On y voit le visage gris et fripé de la décomposition du monde du double langage, de la démagogie, de la philodoxie s'essayer au sourire de la probité.

Ce saut du lamentable à l'indécent contraste tellement avec le chemin du précaire au dénuement que beaucoup trop de gens connaissent ; lassitude et écœurement. Ce qui se passe tourne au carnaval. Un carnaval des Tartuffes, ou au minimum, des impuissants. C’est égal, cette dénégation de la légitimité de la justice et de ses représentants, développée par un Fillon pour s’affranchir d’une position de justiciable et s’autoamnistier de tout compte à rendre, justifier ainsi le reniement de ses propres promesses de départ en cas de mise en accusation, montre à quel point les hautes sphères se considèrent au-dessus des lois et surtout, ne conçoivent pas que ceci puisse cesser.

 

Où est la confiance?       Je pose par principe qu'une règle organique définit deux dimensions à une mission confiée à qui que ce soit, un ami, un frère, un voisin: la raison et la confiance. Qu'elle régit à ce titre en politique deux constantes liant le citoyen à l'élu :

Le cadre juridique dont le cadre constitutionnel et le droit définissent l'exercice en droits et devoirs,

Le cadre éthique, définissant le degré de confiance en la probité de ceux qui ont revendiqué notre représentation.

Cette seconde règle, universelle, non écrite, la principale, a bien sûr des nuances pour l’opinion : une entorse à la légalité au bénéfice des administrés et du bien commun reste explicable et pardonnable sous réserve de la sanction juridique seule. La corruption est elle impardonnable. Nous avons eu Cahuzac, cet archétype du mensonge. Balkany, celui du cynisme, les Tiberi-petites-tricheries.

Ce que nous découvrons avec le cas Fillon, sous réserve de vérification judiciaire des faits et de l'objet réel de sa société 2F Conseils et ses conflits d’intérêts masqués, est la potentialité corruptive des espaces de faible encadrement juridique de l’activité politique. À ce sujet, ma colère a du bon sens et me fait dire à moi-même : s'il y avait eu du contenu dans les prestations de des attachés parlementaires familiaux, les protagonistes de cette triste histoire auraient mis la somme de travail accompli depuis longtemps sous le nez de l’opinion. Rapport, dossiers, apparitions publiques, contacts, et le reste. L’opinion ne se trompera pas là-dessus.

Je ne crois donc pas au hasard ; car ce paradoxal défaut d’encadrement devrait au contraire surclasser en importance la dimension morale de la probité. Une probité qui, sans contrainte règlementaire de ce fait, devrait donc gagner en force en valeur, sous la seule exigence morale; mais en permettant aux cyniques et aux tricheurs son exact contraire, évidemment.

Reste un dernier mystère, très politique celui-là, qui ne connaîtra sa solution qu'au soir du scrutin. Il tient à une sorte de surdité d'une partie de l'opinion à ce que représente ce qui arrive. Comment expliquer l'opération mentale de dénie chez ceux qui, comme les autres, ont assisté au spectacle de cette supercherie ?

Les stupidités d'usage comme le complot, le parti-pris de la presse, les manipulations de la justice n'ont à l'usage que peu de poids. Je suis intimement persuadé que beaucoup de partisans de Fillon n'y croient pas eux-mêmes. Ce ne sont que des boucliers formels qui assurent un fait sans doute plus précis. Soit un rapport affectif ou de proximité, soit un rapport d'intérêt. Une classe d'âge, aisée et âgée n'a aucun intérêt à l'aventure. Surtout celle de l'adaptation aux désordres du monde moderne; le pendant bourgeois du lepénisme. Peu à voir avec un programme, sinon: conserver à outrance. Fillon n'est là qu'un vecteur ...

Le politico-scepticisme, notre premier parti ?      Je me dis encore, à cette relecture, que le plus pathétique n’est pas là. L'incapacité absolue dans laquelle la classe politique est de se rendre compte à quel point elle est elle-même moteur d'une crise durable se révèle confondante. Les élus auraient du, au nom de la charge éthique dont je parle, suspendre immédiatement un candidat incapable de s'expliquer sur cette faute morale et non juridique. Il a fallu que sur le terrain, la population violente les élus et militants pour qu'ils prennent la mesure du choc. Rien n’est venu d’eux-mêmes, et l'indécence de ce dénie confronte ce silence à un autre, l’image d’un Tartuffe plus qu'aisé à celle d’un retraité dans le besoin. Une histoire grassement Balzacienne, bourgeoise et vieillotte.

S’il y a de mon point de vue un parti qui fait l’unanimité, c’est bien celui qui rassemble une majorité d'entre nous, citoyens, sous la bannière de la déception ; plus profondément sous le sentiment de la régression et d’une dégradation durable. Cette retraite du programmisme masque une absence de contenu, qui, au contraire d’un climat politique trop dense ou conflictuel, pointe notre état de crise. Comment croire que les diatribes du moment renvoient de quelque manière que ce soit au fond des enjeux politiques d’avenir ? Je sais qu'en toile de fond, une absence de capacité à maîtriser les problèmes de nos sociétés actuelles, renvoient eux-mêmes à une incapacité totale à les percevoir; la classe politique n'a plus les grilles de décodage. En nous montrant par conséquent une incapacité à relativiser les petites histoires de la petite histoire, en les tenant eux pour de la grande, puisque la leur. Une fois encore, le vote par défaut de la plupart d'entre nous -si nous votons- gagnera. Faute d'adhésion à quelque contenu que ce soit, par élimination de ce que nous ne voulons pas. Sans plus …

Lors de cette multiplication de débats branchés sur l’actualité du jour, les experts parlent d « offre politique »; une terminologie empruntée à l’économie et au consumérisme.  Comme elle ne peut exister comme produit, l'offre ne s'entend que par le programme. Encore une réduction sémantique qui entérine au mieux ce qu’est devenue, globalement, la perception de l’activité politique: gestionnaire et technicienne. Ce que l'on apprend dans les écoles d'administration, sous réserve évidemment, d'un système immuable. Surtout pas qu'il le fasse de l'extérieur, par des modes inconnus et inassimilables aux présupposés habituels… Adieu taux, paramètres et programmes!

L'ère du vide est là, et pour ça, l’offre politique finit, faute de mieux, par se configurer sur l’attente des prospects, là où justement les populistes excellent…

 

Et plus dramatique encore, cette absence totale d’outils intellectuels et conceptuels aptes à se représenter le problème politique moderne produit à son tour des éléments antinomiques au fonctionnement de ce bon vieux bicamérisme, notre héritage, et provoque un inintérêt calculé -ou non- de la classe politique pour un monde susceptible de mettre son rôle traditionnel en cause. Une forme de dénie dont les raisons d’être sont simples, mais surtout culturelles. Un isolement auto protecteur bourgo-balzacien…  Collatéralement, les formes transversales de clivage dans lesquelles nous sommes actuellement plus généralement pris sont celles de grandes organisations de tous types: les structures de terrain et celles de la décision coordinatrice, politique par nature. Sur ce principe et comme en économie, on pourrait parler de macro-politique et de micro-politique, de macro-décisionnaires et micro-décisionnaires avec un divorce réel entre les deux. Les campagnes comme celles de la présidentielle relèvent de la macro-politique. La politique de terrain relève de la micro-politique. Si la micro-politique a au moins l’avantage arbitral de la relation directe aux faits sociaux, aux administrés, relation qui en constitue la règle structurelle de base, on comprend que la macro-politique ne le soit pas, puisqu’elle s’adresse à l’opinion. Une activité noble, mais sous condition de contenu.

Nous vivons malheureusement le contraire, où cet attachement aux offres et leurs traductions programmatiques ont quelque chose de pathétique. C’est au théâtre ou au cirque que l’on distribue des programmes ; même si la situation actuelle en a les formes et plus sérieusement si cet attachement des acteurs à nous les vendre mobilise toutes les énergies, manifestement les attentes de l’opinion tiennent à des éléments symétriquement inverses : y trouver derrière, en amont, l’expression d’une finalité qui n’y est jamais exprimée. Cette mésentente n'est pas une fatalité, ni un hasard. Elle tient non seulement à cette déculturation politique, mais à un court-termisme nécessaire à la stabilité extrêmement fragile d’un équilibre social, faite, dans un contexte de l'accroissement constant des craintes qu'il occasionne, d’aménagements du réel toujours plus contraignants à faire pour ne toucher à rien: ne pas rompre l'équilibre. D'où les poussées conservatrices prêtes à oublier la malhonnêteté de ceux qui nous promettent la cristallisation sociale en l'état … En clair, plus nous sommes en situation de fragilité plus les moyens d’action sont limités, plus ils sont limités plus ils se cantonnent au paramétrique, donc aux programmes qui les reflètent, en occultant par la place qu’on leur donne et leur bruit, la place d’une crise politique de fond qui s’installe.

L'idée d’un monde débarrassé de toute idéologie, instance néfaste et inspiratrice de toutes les errances passées complète ce vide d'inhibitions supplémentaires. Les idées sont un risque. Une manière de confirmer le socle d’un conservatisme latent qui ne tolèrera comme changements que des réformes, autrement dits aménagements compris dans les limites du bornage programmatique.

Enfin, cette conception que la politique s'apprend dans des écoles de formation d'une l'élite gestionnaire figure plus une conséquence directe d'un monde réglé dans la fonctionnalité que dans l'idée. Tout s'y apprend… Sauf la créativité politique, si nécessaire aujourd'hui.

Faire du paramétrique et ne s’attacher qu'à leur traduction programmatique ont donc naturellement aboli la dialogie trentenaire droite-gauche. Inutile de s'étonner que ce socle de conservatisme commun, format de base de ce "programmisme" de marché de l'offre politique ne soit plus que notre seul horizon.

C'est d'ailleurs de cette déconstruction du politique, que la fin du programmisme viendra. Il ne s'agit pas de prophétie mais de comprendre qu'à mon avis l'impuissance structurelle dans laquelle sont les gouvernements successifs de résoudre les crises majeures de l'endettement, des grands comptes sociaux et de leur capacité d'initiative économique, discréditera ce modèle techno-politique. Paradoxalement, la complication éthique qui traverse la campagne masque à son avantage cette crise prévisible et combien plus profonde et grave, qu'une question simple résume: les programmes répondent-ils aux bouleversements qualitatifs prévisibles de la société? Crise de modèle économique, de système représentatif, de redistribution, et de finalité sociale?

Cette situation assure la pérennité d'un présupposé simple et dominant dans nos sociétés actuelles: le système est arrivé à maturité et ne nécessite rien qui ne se pose en termes d'adaptations. Le secret d'une stabilité continue nous garantissant de toute surprise, bouleversements idéologiques et révolutions.  Nus n'aurions donc plus qu'à contenir les dérives qui en exploitent les failles, sur le modèle d'un retour aux totalitarismes passés, où des crises économiques "cycliques", rançons d'un système éprouvé et sans conteste le moins préjudiciable de tous pour le bien commun.  Calibrer notre vigilance sur l'histoire passée devient alors logique. Dans une telle perspective d'immuabilité des causes, nous ne risquons que les mêmes effets.

Or croire que l'histoire se répète ne fait pas obligation; c'est une commodité.  Je ne partage pas cette idée répandue qu'il faille lire le présent dans le passé pour pouvoir envisager l'avenir. C'est une démarche potentiellement conservatrice, d'autant plus que tous les accidents qui ont coûtés cher à l'humanité sont survenus justement parce que de ce point de vue, ils n'étaient en rien la répétition de quoi que ce soit. La leçon des catastrophes du XXème ne constitue pas un capital pour notre XXIe. Entre héritage et son interprétation s'inscrit une nuance de taille: ce que nous en faisons à l'usage de notre désarroi, est symptomatique de notre situation actuelle. Nous serons donc vigilants, évidemment, à contenir tout mouvement et émergence de tendances politiques nous rappelant ces tristes pages de l'histoire passée, pour qu'elles ne puissent se reproduire, mais sans que ceci soit suffisant.

De la Triste-Liste à la conception d'un totalitarisme autogéré.             Car l'autre leçon n'est-elle pas celle là justement: se détacher des "leçons de l'histoire" pour apprendre à voir des formes nouvelles, indiscernables par ces seules représentations? Savoir si des crises se préparent où non, relève de notre actuel niveau de lucidité; nous avons pourtant une triste liste de faits. Quelques éléments de cette triste liste, sans souci hiérarchique …

-           L'économie de la rente (de marché) en devenant une condition centrale du développement, inverse la logique de toute finalité sociale de redistribution, qui lui devient progressivement inutile.

-           La fin des états-nation et les inquiétants transferts de pouvoirs de fait aux mains d’une nébuleuse d’intérêts privés qui en résulte et tendront à conformer leurs fonctions régaliennes à un ordre profitable à la pérennité de la rente.

-           Un culte de la croissance qui n'est plus qu'un argument de vente politique de la mission protectrice des états, cachant mal la mutation de nature du travail et le report sur l'individu de toutes ces difficultés. Par individuation.

-           Le pillage des pays faibles, l'épuisement de leurs ressources, leur tenue de tête sous l'eau pour maintenir la concurrence de main d'œuvre et préserver les avantages de cette même rente à un cercle restreint de bénéficiaires…

-           L'état de guerre, que les grandes puissances ne peuvent se livrer frontalement et qui se développent en territoires tiers, à l'occasion de leurs besoins de ressources.

-           Les solutions durables justifiées par notre exigence de confort, qui reconduisent des formes de production qui nous détruisent, soumettent les pays pauvres à un véto sur leur développement et nous rendent complices d'un mal que nous prétendons vouloir voir disparaître.

-           De l'obligation, à la vue de l'échelle atteinte du drame, de nous en remettre aux moyens nécessaires immenses des destructeurs–réparateurs eux-mêmes et qui eux, en feront une opération hautement rentable.

 

La rente apparaît comme le pivot de toute l'articulation d'une convergence des paramètres d'un conflit sociosphère Vs biosphère. Elle est le maître-mal que nous exhaussons innocemment en voulant notre confort. Nos démarches bio et durables sont louables, mais n'y pourront rien, il vaut mieux le savoir tout de suite. Nous sommes globalement condamnés à terme à un régime sévère d'abstinence. Il est préférable de toute manière, qu'il soit volontaire. Le tout est de savoir qui est actuellement le dépositaire des initiatives de renversement de cette tendance suicidaire dans la tête de chacun de nous.

 

Les états, ou nous-mêmes ?                           La question des failles graves de notre modèle général se trouve posée depuis relativement longtemps. Depuis les années 1970, soit 36 ans, sinon plus. 36 ans que nous savons assez finement que tous ces maux ont la même source, mais que le débat idéologique entre capitalisme et collectivisme a considérablement dénaturé en alternatives binaires et sans contenu. Que l'écologie politique s'est fourvoyée dans des solutions par le haut, en demandant la permission de mieux faire aux républiques lobbyisées. Qu'elle sera occultée par l'écologie de terrain, celle qui se bat à l'échelon le plus élémentaire de l'organisation sociale, comme par exemple au sujet des semences. Que les énergies renouvelables n'émergent que quand elles deviennent source de nouvelle rente (en langage politique : "croissance") et s'organisent sous la mainmise de grands groupes.

Depuis presque 20 ans, une littérature des plus sérieuse dresse le constat de la fin progressive des "états-nation", de leur rôle redistributeur et social; en face, il paraît évident que les messages technocratiques, l'incarnation dans la problématique des programmes relégués dans le paramétrique jouent d'une dynamique de l'ignorance de ce qui précède. Une manière d'oublier. Nous allons de la conscience d'une faillite, au danger réel et immédiat de ce modèle, inscrit maintenant dans la quotidienneté sans trop savoir qu'à faire.

Voter comme seule issue ?                En confinant l'essor démocratique dans le vote binaire de l'alternance, en pour ou contre des solutions bien en deçà des problèmes qui nous sont posés, nous rétrécissons la démocratie elle-même à sa consommation la plus superficielle. Nous consommons de la démocratie faute d'y participer. Même à l'occasion des présidentielles, la prolifération de libérateurs messianiques, parfois théâtraux, parfois vociférants, nous démontrant qu'il faut nous sauver nous-mêmes en votant pour eux –et leurs programmes- navigue sur la survivance de rêves trahis d'une république devenue sèche et peu protectrice; et ne nous dit pas grand-chose, sinon rien sur ce qui nous préoccupe, voire nous angoisse.

Pourtant nos sociétés développées ne feront plus de révolutions. Surtout aussi timides et encore moins fascisantes à l'ancienne manière. Elles n'auraient aucun avenir. Nos états gèrent déjà très mal un changement paramétrique que leur inscription dans la logique de la tutelle transnationale leur fait subir ; croire que le grand capital appuierait des Pinochet locaux n’est plus d’actualité. Les révoltes ne font pas révolution non plus, avec le risque de trouver leur sens amalgamé à la problématique terroriste, qui elle a des raisons vraies d’être combattue.

Nous payons en ce moment et à travers ce que beaucoup conçoivent comme une ultime étape avant un issue violente à ce blocage, le résultat de l'instauration progressive dans les esprits d'une l'économie devenue norme en relativisant le rôle de la référence éthique en politique la concevant, comme je viens de le développer, sur le modèle de l’échange marchand. Ce qui devient assez flagrant, sinon totalement. L'abandon des états fait du citoyen une entité individuelle assez dépendante du système économique global, et à ce titre, fragile. Si le travail change de sens en conséquence et s’échange exclusivement contre de la propension à ne rien revendiquer quant à une quelconque émancipation par ce biais, la disparition de l'offre pousse le citoyen à n'être plus réduit à vendre sa force de travail mais sa capacité individuelle à optimiser une fonctionnalité productive : comme par exemple ce qui pousse les chômeurs à créer leur micro entreprise ; la dépendance se transforme alors en culture de l'innovation… Pour les mieux lotis.  Les autres, ceux qui ne cherchent toujours qu’à vendre leur force de travail, perdent.

Car la croissance faite du travail intéresse-t-elle encore la rente ? L'effet de levier ne se jouerait plus sur l'effet de masse – est-il nécessaire ? - mais au contraire à terme sur une restriction bien gérée de l'investissement à haut rendement. Et si la croissance n'est plus qu'un argument, dans l'association d'idée assez mécanique comme quoi elle apporte de l'activité, qui elle apporte du travail, qui elle génère des emplois, il est à craindre que ce ne soit plus qu'un argument électoral à l'adresse de ceux qui perdent. Au moins pour une grande part. En ce sens, l'idée que la croissance ne puisse jamais revenir est insupportable, car elle signifie que les laissés pour compte le resteront. Il y a donc de tous côtés, un tabou sur la question. Et dans l'hypothèse de son éventuel retour, les conditions de productions garantiraient-elles une nécessité automatique d'emploi massif des catégories les plus désarmés? La tendance à la dématérialisation, à l'automation et à la robotisation peuvent la rendre très hypothétique. Comment alors obtenir une paix sociale durable, sinon reculer ce moment ?

Une pression totalitaire invisible et consentie …                        Si les totalitarismes « classiques » ont toujours veillé à assoir leur régime sur un état de plein emploi qui justifie leur mode d'action en accréditant par là leur efficacité, les conditions inverses qui s’exercent sur les individus installent maintenant une coercition indirecte par l'utilité sociale. Le principe de rareté induit donc à son tour une forme de pression qui n'a nul besoin d'outils coercitifs directs, mais constitue une base beaucoup plus large de tensions que le seul rôle économique du travail ; le passage de la frontière entre travail et utilité sociale représente cet élargissement, accrédité secondairement par les mécanismes de récompense ou d'assistance. Il est fait de l'idée, en temps de difficultés et d'assujettissement des états aux impératifs de la rente, que travailler, créer une entreprise contribue à permettre au pays, la collectivité, de retrouver autonomie économique, lutter contre la destruction des contours de cette autorité, la perte de souveraineté d'un état nation, et la mise en concurrence internationale de la main d’œuvre qui échappe à leur contrôle.

La conduite politique de préservation des états nous confine dans une sorte de non liberté ainsi relayée par leur course à la croissance, entre autres ; ils ne font que de l'intermédiation. Nous sommes donc objets d’un paradoxe : élire, soutenir les futurs membres d'états qui pour nous défendre composent avec un système qui nous enferme dans une impasse structurelle.

Une instance floue, inconstitutionnelle, part à l'assaut de nations juridiquement constituées en jouant de plus en plus sur une distribution des rôles dans laquelle la transnationalité joue au bénéfice d'entités privées industrielles financières aux moyens immenses ; l'intérêt économique comme ultime facteur d'équilibre général installe en surplomb un droit s'imposant aux états, basé sur les rentes de situations. Une nouvelle génération de traités tente de les consolider. Et ce, sans contrepartie aucune pour les acteurs d'en face. Dans la logique de cette forme inconstitutionnelle mais en voie d'organisation, l'évasion fiscale se voit progressivement évacuée du point de vue moral; la culture de la situation de force, là aussi, prime. Aucun état ne pourra résorber sans risques importants pour sa propre dette de quelconques paradis fiscaux.

Une porosité progressive s’organise autour d’une « normalisation » économique du monde par les principaux dirigeants et les instances financières puissantes. Barroso, et Junkers maintenant, les condamnations des lanceurs d'alerte, la montée en puissance du climato-scepticisme, et les reculs incessants des députés européens en matière de protection sanitaire, sociale, alimentaire, nous éloigne de notre monde idéal… Un monde qui rabote par le haut sa raison éthique.

Les éléments de la triste liste convergent vers leur cohérence ; nous font-elles donc courir un risque de type totalitaire, que nous ne soupçonnons pas encore du fait qu'il ne soit pas visible sur un territoire, encore moins identifié comme une personne, une organisation, selon l'ancienne manière ? Faut-il un autre mot pour le distinguer mieux de ce qui a existé? Le réinvestissement de nouvelles notions dans des mots qui sous-tendent les concepts bien en place semble saugrenus… Nous ne serions effectivement pas dans une configuration totalitaire au sens traditionnel de la guerre froide ou des dictatures violentes; mais plus dans une coercition autogérée, celle que notre palier de confort nous interdit de rompre et donc conforte de jour en jour, en rendant toujours plus tangible le paradoxe dont on parle. Même si dans les conséquences les formes ne sont pas nouvelles. La société se segmente mais par un autre biais, sur la question du statut et du patrimoine, de l'appartenance clanique ou corporative, de l’héritage, de l'éducation, renforce la reproduction des classes aisées et fige la répartition des rôles, en rabotant le poids des classes moyennes. Et se crispe d’autre part autour de l’idée d’une continuité démocratique qui lie les membres qui la composent, par l'importance du vote sur le principe un individu = une voix. Une version très consensuelle de l'égalité, dans un contexte que la pression extérieure rend d'autant plus formelle. Car cette lutte des classes nouvelles manière élimine les classes moyennes, laisse un vide qui ne peut plus être géré sous l'autorité redistributrice de l'état-nation. Souvent, les revendications exprimées le sont contre un état qui ne peut dire qu'il subit, avec des citoyens qui n'en perçoivent pas l'étendue.

Cette confusion s'applique à tous les domaines de notre vie sociale ; il n'est pas étonnant de voir dans les médias, chez les politiques et les citoyens s'infiltrer cette logique d'adaptation au pire qui nous pousse à accepter ce qui devrait faire l'objet d'une rupture totale. Elle nous implique pourtant totalement, nous, citoyens de base, pris dans cette tourmente triviale, qui nous pousse à tout vouloir  changer sans ne rien vouloir lâcher. Cette bizarrerie logique nous amène à une stratégie de conciliation des contraires que relayent les candidats au pouvoir; les campagnes ont bien un rôle de rationalisation et de diversion face à un dilemme que nous connaissons et préférons ignorer. Principalement œuvrer pour la croissance et vouloir une vie saine, au prix de l’oubli du reste.

Eux et nous ?                                       Le renversement de l'opinion, ou plutôt son détachement progressif de ce qui nous mène dans l'impasse dans laquelle nous nous sommes déjà engagés, tient à des prises de consciences simples.

Un peu comme arrêter de fumer. Les seuls exemples probants d'arrêt que j'ai pu connaître, venaient de la conviction des acteurs et non de l'assistance qu'on leur proposait. La métaphore montre une situation de dépendance dont nous remettons le soin de nous en débarrasser à des éléments tiers. Arrêter par soi-même marque plus qu'une victoire de la volonté : une reconquête d'autonomie. C'est sans doute aujourd'hui une compréhension juste de l'impasse qui nous en prive.

Mon insistance à distinguer le "le" du politique du "la" de la politique qui peut paraître candide ou théorique, n'est pas que méthodologique. Elle marque une distinction à faire et "réinvestir" pour notre propre compte, être dans ce regain d'autonomie qui fera de nouveau de nous des citoyens moins dépendants de solutions que les technocraties politiques ne sont plus capables de nous donner. Nous en sommes là : amorcer une reconquête éthique, celle que j'empreinte souvent à Hannah Arendt : reconstruire autrement l'espace-qui-est-entre-les-hommes.

Les technopolitiques en œuvre, la politique de l'offre programmatique en période électorale consomment désormais l'abandon qui est le nôtre. L'offre de "la" politique se configure sur ce que nous sommes en fait. Nous n'exigeons plus de débats politiques, ce qui a pour conséquence ce que l'on voit émerger. Une offre de la politique qui fait spectacle, sur la base de solutions paramétriques sans conséquences prévisibles majeures pour le statut quo.  Ce que notre propension au confort réclame.

Nous jouons ensembles au XXIème siècle un vaudeville politique issu du XIXème, épuré de ses références philosophico-politiques, que nous vivons d'ailleurs comme un bienfait. La révolution du XXIème se fait dans notre dos, pendant que nous cherchons la version moderne de celle du XIXème. À nos dépends, celui de notre consentement par ignorance, omission que la modernité traduira par une autogestion individuelle non consentie, sur lesquels se reporteront les abandons successifs des éléments d'un principe d'obligation qui lie les élus à leur citoyen sur les bases des fondamentaux : se nourrir, se loger, s'éduquer. En craignant que par individuation, cette autonomie ne se voit garantie qu'en fonction des revenus seuls, qu'elle n'ait qu'une dimension : celle qu'on puisse s'acheter.

Comment se lient ces éléments anodins que sont un retraité qui mendie, la haute finance, la corruption en politique et le réchauffement climatique ? Et comment, à partir de quand cesserons-nous de dissocier ces problèmes les uns des autres, les cloisonner pour l'apaisement relatif de nos esprits, alors que nous avons dans ces situations, un résumé de cette totalité qui fait le totalitarisme que nous risquons?  Il n'y a pas de conclusion à ce genre de réflexion qui ne semble lointaine, sous la raison même que la réalité se forme par petits bouts. Je ne crois pas que ce soit l'attribut de la conscience; ces petits bouts tiennent du compromis. Or tout se joue sur la base d'une volonté commune à construire ; un travail collectif dont les prémices, le doute, l'indignation, la colère ne nous mènent pas à eux seuls à percevoir collectivement les axes de sa construction. En attendant les chocs salutaires et les impasses qui exigent que l'on casse son mur du fond.

 

Candide indécence

15/02/2017 16:32
  Indécence …                        Matinée de Février, calme, douce et couverte. Derrière la baie d'un café du 8e à Marseille, je relis les lignes qui suivent. De l'autre côté du vitrage et à l'écart, dans l'angle de deux immeubles,...