"la longue traîne" ...
« Le modèle de la longue traîne. »
Reprenons cette idée simple qui prône la reconstruction du fait politique comme ce que le collectif doit se réapproprier, implique d’envisager en cohérence avec ce qui est dit, hors de toute contribution à une vérité qui ne resterait que probable, d’explorer le comment faire. Ce qui domine et fonde cette démarche, c’est que regarder le fait politique comme totalité ne nous le rendra jamais descriptible sous l’angle d’une narration complète, nous le savons tous. Le grand récit, nous ne l’appréhendons que sous sa forme partielle, conjoncturelle, parfois dans sa dimension structurelle, en n’en dégageant d’ailleurs que des sous-systèmes. En somme, nous ne pouvons rien faire d’autre que subir la réalité imparfaitement cernée de nos organisations sociales. Notre société technicienne ayant construit les moyens de son propre bouleversement, ce grand récit ne s’écrit plus de la même manière. Il se nourrit maintenant dans l’anonymat des milliers de contributions dont le citoyen est l’échelle. Il en a désormais les moyens. Ce que je fais ici en témoigne. C’est un bienfait, mais un bienfait qui conteste progressivement par la même occasion l’intermédiation des élites, des penseurs et des politiques. Bien sûr cette époque n’est pas révolue, mais cette réalité « under construction » comme l’on dit des sites internet, manifeste une nouvelle et définitive concrétude de la « puissance de la multitude », où l’association des deux mots pèse du poids d’une vérité tangible.
Voilà comment je vois cette évolution.
Chris Anderson (auteur américain de la « longue traîne »), a traduit assez simplement, à propos du mode de l’édition musicale, un phénomène que l’on peut réinterpréter d’une manière beaucoup plus générale. J’y fais une allusion dans « Réinvestir le politique », en ces termes. L’immatérialité de l’échange a détruit les stratégies d’intermédiation de la distribution matérielle (commerce par le support lui-même), « donc toute logique de rendement par distribution massive de quelques produits, au profit d’une myriade de produits en petite quantité, mais constituant une masse économique constante plus importante.». En résumé, le trait contemporain dominant de l’apparition de la communication en réseaux se manifeste bien par la mise en cause et la suppression probable de l’intermédiation autocentrée, politique à minima. Pas seulement sur des questions de coûts et de facilité de diffusion. Ce qui arrive à l’édition musicale se traduira dans d’autres secteurs de l’activité, qu’elle soit économique et sociale, pour la même raison. La liberté d’édition directe d’abord, et une audience potentielle immédiatement universelle ensuite. La masse de l’activité de parole, sa contribution au grand récit ont de très fortes chances de se trouver transférées de ce fait dans cette partie plate de la courbe d’Anderson. De contester en puissance donc, comme on l’a dit, la parole des élites, la parole pyramidale. Hors du contexte qualitatif, qui bien sûr peut laisser prévoir une très grande inégalité de niveau, de finesse d’analyses ou de références, cette source va compter à la fois dans la transformation à terme d’une certaine légitimité de l’intermédiation et sur le plan de l’approche politique, de la délégation pyramidale des démocraties, du principe même de sa conception. Il est ainsi possible, par exemple, d’interpréter le renforcement du système présidentiel actuel comme la conséquence de cet affaiblissement en cours, par l’accélération qu’impose la manière dont l’opinion se gère elle-même, formant dans l’instant par exemple, des collectifs d’action parallèlement aux syndicats, des réseaux d’opinion majoritairement représentés sur le Net, et autres. Cette contestation silencieuse, parfois moins, renforce la fonction présidentielle de la simplicité que représente le fait d’être une personne beaucoup plus à même de réagir à cette spontanéité, est l’entité visible qui donne le change. De la même manière, les chefs de parti, se prononçant absolument sur tout et le plus vite possible. Les délais de maturation parlementaire, sénatoriale, qui devraient compter comme outils majeurs de réflexions exemplaires, sont peu à peu effacés par ce lien direct entre longue traîne et décideur suprême, seul élu de tous.
Notre pratique politique en somme s’exerce selon un double schéma : le premier dont nous avons historiquement hérité, appris et intégré la valeur légitime pour garantir notre liberté, rechercher notre égalité, et le second, qui consiste de manière si évidente maintenant à l’exercer de manière autonome, libre et horizontale, de citoyen à citoyen, sans les services d’une intermédiation savante et paternelle. Reste un plan de légitimité inattaquable à priori pour notre système : celui de la traduction du droit, par des structures désignées et allouées à cette tâche. Faire les lois, les gérer reste sûrement le service principal que les citoyens perçoivent de la mission de nos élus. En éliminant donc progressivement cette attente d’une gestion presque conceptuelle d’un futur meilleur que l’on attendait aussi des élites. Ce temps apparaît paradoxalement comme révolu. La défiance est là.
Comment résumer alors la philodoxie comme conséquence, autrement que par celle qui résulte d’une dispersion, d’une dissociation de la traduction du politique, une redistribution en cours de la conscience de ce qu’il est ? Cette part classée idéologie, condamnée par le drame communiste, écartée pour mauvais usage fait par la politique, ne peut être abstraite malgré tout de la dimension politique. Il faut bien des références à l’intention. Même si le consensus technicien actuel le détourne, verse dans la philodoxie en substituant le pragmatisme de l’action aux références de l’intention, cette dernière reviendra par la longue traîne.