Croissance comme croyance
Croissance comme croyance.
« En 2012, le salaire de base d’un ouvrier employé dans la région de Pékin atteignait, selon l’organisation japonaise Jetro, 466 dollars. La même année, un travailleur en usine ne gagnait que 145 dollars à Hanoi. Pour profiter de ces bas coûts et doper ses marges sur ses téléphones portables Galaxy et ses tablettes qui génèrent désormais la majorité de ses profits, le sud-coréen Samsung Electronics a entamé une relocalisation graduelle de sa production au Vietnam. » Les Echos du 4 décembre 2013. In « Samsung transforme le Vietnam en géant du secteur ».
Que dire? Tout citoyen commun moi François Normal entre autre, voulant persister dans son rôle, raisonnant sur la croissance, se dira qu’il s’agit décidément d’une chose très compliquée, dont l’infinité de paramètres, à en croire les experts, brouille les interprétations claires dont lui, simple sujet de la république, aurait tant besoin. C’est ainsi, le monde est complexe ; ces questions ne sont sans doute pas à la portée de tout le monde. Voilà donc notre homme réduit à l’interprétation savante de tiers ou à défaut, aux critères de son horizon de comptabilité ménagère, en recettes-dépenses, comme dans la vie de tous les jours. Les experts d’ailleurs finissant le plus souvent par le faire, puisqu’il s’agit bien pour la nation d’extraire en réalité au profit de tous, un bénéfice.
En ce sens, ce même citoyen pourrait porter au débit de cette comptabilité, ce qui coûte. La croissance démographique, souhaitée et souhaitable, mais génératrice d’un volume constamment plus grands de services, les besoins en produits se multipliant pour ces mêmes raisons sous la pression à la diversification de l’offre de nos problématiques du bien-être, contribuent à leur tour par effets induits, à la diversification de services publics et semi-publics, équipements et donc de prélèvements sur la redistribution des richesses.
Au crédit, notre capacité industrielle et de services qui font la base de ces prélèvements, comme celle de la progression des écarts de richesse individuelle, nos dettes, enfin nos chômeurs disponibles et l’articulation de notre système lui-même en ordre de marche, pour rendre tout ceci possible.
Si ce bilan paraît simpliste ou irrecevable, tenir ce qui semble le plus basique, naïf, en l’occurrence un livre de recette-dépense de l’état, semble difficile. Ce que l’on produit, que l’on vend en ramenant dans le pays un bénéfice à redistribuer, reste ce que l’on cherche à faire. Raisonnement trop banal pour faire réalité ? Sans doute mais l’approximation des PNB, PIB qui additionnent tout, même pondérés d’indicateurs qualitatifs, ne nous renseignent pas mieux sur l’utilité finale de cet étalonnage orthodoxe macro-économique. La balance commerciale n’est donc que peu évoquée ; malgré son intérêt, la voilà curieusement évacuée de notre système d’informations. Nous ne couvrons pas les importations en énergie, notre faiblesse. « Il y a de fortes probabilités pour que nous n’ayons pas de réponses avant d’avoir durablement consommé la crise que nous entamons », me disais-je moi, Normal, homme dans la multitude. Les raisons me paraissaient assez évidentes. Les économistes, d’un côté, n’allaient pas nier tant de savoir, si complexe et riche en ressources cognitives, modèles mathématiques et spécialisations systémiques. Toute négation de croissance mettrait l’ensemble des élites dans un profond désarroi, car en l’état actuel, personne ne pourrait fournir de modèles économiques et politiques de substitution, que n’importe quel Normal d’entre nous s’attendrait leur voir nous soumettre. Chose bien fâcheuse en vérité ! Bref, les philodoxes n’en sachant pas plus, nos systèmes sociaux s’étant conformés à cette mécanique, une seule hypothèse reste et s’admettra consensuellement alors, comme évidente : la croissance doit revenir. Il nous faudra donc l’attendre patiemment, c’est tout.
Que faire alors, d’une légitimité sans réalité possible, me demandais-je? Étions-nous victimes de la sublimation d’une croyance par défaut d’en concevoir une autre? Comment s’entretenait-elle si bien, sinon au prix de notre magnifique boucle tautologique, outil central d’une formidable machine à ignorer, qui nous envoie ce message si simple et dont le parfum flotte confusément dans le vaste champ de nos consciences: tous coupables d’une vague intention de ne pas savoir, ou de ne pas regarder... Au fond me disais-je, nos propres corps relèvent de cette mécanique. L’équilibre dans lequel ils se tiennent, leur homéostasie personnelle, mobilisent le travail de tous leurs organes. Mais tout corps vieillit, malgré cette dynamique qui la gouverne. Au fond, en société, notre erreur, c’est la dynamique de l’oubli, de l’ignorance qui invente ce qui nous sauve de nos efforts les plus difficiles, de ceux qui nous font peur, et fait vieillir un système qui lui, en principe, ne devrait pas le faire. Accepter les choses telles qu’elles exigent de se conserver dans un faire semblant de changement, ne sera toujours que glisser sur des contradictions apparentes faciles à résorber. L’abstraction logique du calcul contredit ici celle de la raison politique, et heurte les réductions simples à portée d’opinion. Le PIB est-il une part nationale de cette économie mondiale, ou devenu une part du monde dans notre économie nationale ? Les deux n’est-ce pas ? Les économistes eux, connaissent cette relativité des comparateurs conventionnels, comme le PIB. Certains mêmes, à ce titre, nous déconseilleraient d’épouser nos femmes de ménages, pour le maintenir. Soit, mais il faut bien à un moment donné, expliquer le chômage, les déficits, les écarts constants de richesse, les concentrations de fortune comme des relations d’objets concrets, les montrer dans leur nudité politique, et ne plus l’expliquer par le départ inopiné d’une croissance partie à la cloche de bois. Allons-nous, nous citoyens comme moi F. Normal, défiler en criant « Sauvez le PIB !» ? Non. « Sauvez nos usines ! » ? Ça se comprendrait, si la case départ existait toujours. Mais elle est partie avec la croissance. Et d’ailleurs où la retrouver ? La demander aux ouvriers chinois, qui voient à leur tour les vietnamiens être moins cher qu’eux et leur prendre du travail? Nous sommes dans une impasse…
Reste la part de la théorie, celle qui produit de la connaissance. Réformant les thèses antérieures (comme celles de Solow), le modèle de la croissance endémique revisiterait ainsi le concept pour le porter à un meilleur stade de maturité. Finis donc les modèles où l’invention, la création et l’essor technique font leur chemin à part et ensemencent indirectement la croissance. Ce que j’en perçois comme ami-citoyen Normal, est qu’endogène tient de l’idée que tout est intégré dans un process unique, qui ne se définit de manière interne que par ses propres facteurs de développement. Le capital nourrit l’effort de recherche technologique, la connaissance, l’innovation qui revient au capital par ses effets, et ainsi de suite, en une boucle vertueuse. La capitalisation se faisant sur la puissance de l’industrie, les hommes qui par leur ingéniosité la nourrissent sont formés par les services de l’état qui lui, en prenant en charge ce qu’il faut pour que les hommes deviennent savants et compétitifs, aident à ce que les usines aient de bonnes conditions d’exercice de leur activité, et fassent du capital. Et la boucle est bouclée. L’état équipe, forme à l’excellence, les excellents inventent et progressent dans des entreprises en interactivité qui ainsi gagnent leurs parts de marché en démultipliant les produits. Ainsi va la croissance endogène, qui redistribue ses bienfaits. Et la finance de récupérer la mise qu’elle met globalement sur la connaissance, sous condition d’un taux de retour sur investissement convenable, dont elle est bien sûr décisionnaire. Contrairement aux thèses humanistes (ou progressistes) qui voulaient voir ces pivots de l’ingéniosité humaine, la créativité, l’invention, puis l’application technique rester exogènes et virtuellement dédiées au bien commun, les nouvelles les conçoivent sous condition d’une boucle qui se referme sur elle-même. Il n’y a plus qu’à mesurer les paramètres, agir en conséquence, corriger, faire et profiter... Oui, mais ! Je réfléchis, et me dis : d’abord, cette reconfiguration théorique a la naïveté d’une vieille idée, celle de ces automatismes autosuffisants, comme le mouvement perpétuel. L’appliquer à nos sociétés leur permettrait d’accéder à cette situation de stabilité idéale dont nous rêvons. En même temps l’auto-organisation, puisqu’il s’agit d’elle, m’apparait comme une vision bien trop mécanique. Mais résulterait d’une évolution tendancielle inscrite dans les vieux rêves humains. Modèles de stabilités, programmés par les dieux de l’Inéluctable ? Ou confirmation d’une économie de la rente qui puisse se reproduire et succéder à elle-même, en allant vers son schéma de pérennité définitive? Cette fameuse homéostasie… ! Je ne suis évidemment pas convaincu par une représentation pareille, dont je vois le quotidien dégrader les effets. Alimentation confisquée, médecine confisquée, savoir confisqué, souveraineté des états confisquée. La diversité des paramètres de la boucle, dont on constate les disfonctionnements aboutissent à une conclusion assez banale. Rien ne fonctionne correctement dans ce qui devrait assurer cette croissance-là. Est-ce sûr ? Et moi qui réfléchis toujours, constate que des bénéfices colossaux se font. La société à laquelle j’appartiens en fait donc, ce qui n’échappe à personne. Où les mais se nichent-ils donc ? Je vois bien que dispersés un peu partout, ils convergent tous, d’une certaine façon, dans le fait d’appartenir à une réalité faussée. Dans ces théories les hommes ne sont que des producteurs. Mais qui s’obstinent néanmoins à penser, désirer, rêver. Si le désir rentre dans la boucle, il ne sera à ce titre jamais interrogé que comme une dimension paramétrable, pire utile ou inutile. Mais si les créations non industrielles en sortent, la rente spéculative sur les arts, les inventions marginales les y réintègreront. Je continuais, du haut de ma Normalitude, à m’interroger.
Je perçus vite qu’un mais plus radical, une contradiction d’un autre ordre, bien supérieure, plus fondamentale, renvoyait à la conception sous-jacente d’un mécanisme auto-organisé ; en l’occurrence l’énoncé implicite de ce genre de théorie. En résumé, nos sociétés ne fonctionneraient que dans des conditions nécessaires et suffisantes pour produire et reproduire ce « produire ». Chaque membre travaillerait dans l’ignorance de sa fonction réelle, de la consistance de la société et de son objet final. En second résumé, en parfaite ignorance d’une finalité portée par l’organisation sociale à laquelle il appartiendrait, autre que celle qui lui serait allouée de contribuer à la croissance. Comme ces sociétés d’insectes, où chacun hérite d’une spécialisation dont il tire son droit à être. À établir des équivalences immédiates, ce pourrait être la tendance à laquelle l’organisation des hommes tend dans notre dépendance économique, réduisant nos désirs en désirs de produits, et notre plaisir de la vie en satisfaction de besoins. Le Mais final serait donc une vision économique du monde, ramenée à une tautologie. Chaque élément fondamental ne répondrait de sa pertinence que par celle d’autres paramètres, ne tenant eux que de l’affirmation du premier, sous condition que le citoyen ne sorte pas du rôle purement économique qui lui est assigné. Compte tenu que toute forme auto-organisée soit elle-même une tautologie réglée sous condition d’invariabilité des rôles et leur reproduction. Cette boucle se justifie-t-elle ? Par la rationalité ? Trop de mais. Par la nécessité? Aucune. Par la tendance naturelle de l’intérêt chez les hommes ? Trop de subjectivité dans son élaboration conceptuelle, car nous sommes doués de volonté et de sens éthique. Heureusement, il n’y a pas de réponse fondamentale, légitime, à accepter une raison réelle et ontologique à la croissance.
La boucle ne s’appréhende alors que par sa seule logique interne, dans laquelle, avec un luxe de raffinements de toute nature, les praticiens de la rente et politiques assujettissent l’état, le bien commun, à l’accomplissement d’un modèle économique censé nous être redistribué en action-bonheur. Avec en conséquence, un dernier Mais...
Depuis Carnot, c’est prouvé, tout s’use. Notre boucle, sujette comme tout système et le reste à l’entropie, a besoin d’énergie, beaucoup d’énergie. Ce besoin croit puisque s’en est le principe de base. Au propre comme au figuré. Au propre, le Mais est si concret qu’on en ressent déjà les désordres. Nous pourrions les qualifier, aussi savamment, de dérèglements endogènes. L’écologie nous en parle. Au figuré, parce que cette conception économique consomme par ailleurs beaucoup de non-dits.
La tautologie neutralise certains traits de la logique, ce que Normal a tant de mal à comprendre. La redistribution, il le voit, est captée en amont, les états ne s’en trouvent qu’affaiblis, puisque les citoyens malmenés par la précarité des secteurs éliminés pour défaut de rente, coûtent, et ne rapportent pas assez. Alors au mieux, promettre demande de croire. Croire qu’un jour prochain ce système fonctionnera. Un prochain qui se succède à lui-même, dans une durée, nous plongeant (écologiquement comme économiquement parlant) dans une crise durable.
Normal réfléchissait encore. Il se disait qu’en fonction même de ces règles bien huilées, il avait été logique que les entreprises aient cherché les endroits de la planète où les hommes, pour leurs compétences, aient été les moins chers. Puisque tout le reste autour est mobile, que les produits moins chers se vendent mieux, il fallait le faire pour que les hommes soient satisfaits et contents. Dans la situation de l’offre et la demande, de la concurrence pour notre plus grand profit de consommateur, le travail quitta ainsi le sol de notre PIB national. La rente détruit le travail. On le prétend. Autrement dit, la pratique de la croissance étant interne à tous les PIB, mais la croissance mondiale partagée, les paramètres migrent, à l’intérieur d’une même boucle, elle, maintenant mondiale. Nous ne maîtriserions donc pas, en principe, notre croissance nationale... Notre PIB ne serait-il plus que virtuel?
Le vrai problème n’est peut-être pas là, mais justement dans le hors sujet continua t-il à se dire. Et qu’y a-t-il hors sujet justement, si ce n’est tout le reste, fait des espoirs et attentes des citoyens du commun? Appelons-les épanouissement humain. Comment alors interfèrent-ils avec la croissance, sinon par la crainte souterraine de la voir s’arrêter, comme la fin ce qui nous met à l’abri ? La boucle tiendrait d’une légitimité par défaut : notre peur de la voir s’arrêter, rompre ainsi avec une forme de dépendance généralisée, par laquelle elle se définisse en retour. Curieuse et paradoxale légitimité, que celle de cet équilibre de la terreur. Plus besoin de chiffres ou de savantes formules, de déductions conditionnelles et discours sur la confiance ou la compétitivité pour comprendre dans l’hypothèse de son épuisement, où se trouve la principale source de notre évitement. Et de constater qu’une seule question ne se pose jamais : quoi faire si elle ne revient pas ? Pire, jamais ? Pourtant la mécanique d’un culte de l’utilité, posé comme anhistorique et intrinsèque à l’être tel que raconté dans le récit de l’inéluctable économique, confondait l’usage et l’intérêt. L’intérêt y était censé nous pousser ainsi, par une pulsion inhérente à notre nature, à multiplier les usages, comme une expérience réalisatrice de notre individualité, oubliant qu’elle ne répond jamais à la seule question qui fasse sens : que nous apporte, dans notre relation à l’autre, ce qui en retour fabrique notre propre enrichissement? Il faudrait réduire l’autre à l’utilité. Impossible à accomplir, l’autre y échapperait, car l’autre, c’est aussi moi.
Normal en étais là de mes pensées. Le propre de l’ignorance dynamique allait jusqu’à intégrer comme positifs les signaux faibles, comme ceux qui annonçaient encore moins de travail humain pour plus de rente, en fabriquant plus d’incertitude politique. Les robots, ces êtres discrets, nous lançaient ces signaux parmi d’autres. Une affaire de la quotidienneté, bientôt: « Si nous ne prenons pas le bon virage de la robotique, » lisait-il dans un article, «nos sites industriels dans ce secteur dans ces secteurs (il s’agit de l’agroalimentaire et des cosmétiques, produits pharmaceutiques et chimiques entre autres. NDLA) risquent de perdre en compétitivité et de suivre les chemins déclinant de l’électronique ou de l’automobile. » Ou, développant le sujet sur les cobots (robots collaborants), « moins rapides que les robots industriels de peinture ou de soudure, sont capables d’effectuer une plus large palette d’opérations en utilisant des outils et de travailler sur une chaîne en collaboration avec des opérateurs humains. Ces robots, simples à programmer, sont aussi moins onéreux et peuvent être aussi utilisés dans des filières où les entreprises sont de plus petite taille, ce qui est notamment le cas de l’agroalimentaire. » Robin Rivaton, économiste, membre du conseil scientifique de FONDAPOL, dans les Echos du 24 Décembre 2013, in : La France ne doit pas rater la nouvelle vague de robotisation.
Les ouvriers vietnamiens seront un jour, inquiets.
De même qu’il finissait son article, qui le confirmait dans son
intuition première, voulant que nous ne retrouvions plus le travail sous la forme que nous lui connaissions, et que l’emploi massif allait disparaître, il ne put concevoir d’autre conclusion pour expliquer l’absurdité dans laquelle nous nous trouvions.
Ce qui ressuscitait la croissance et la renouvelait périodiquement comme idéal économico-politique ne pouvait avoir d’autre raison que celle d’une croyance... Il suffirait en somme de prendre un ensemble de « bons virages » pour la mesurer, la voir telle qu’elle s’imposerait à nous dans un avenir qui semblait arriver très vite. Il fallait inventer, produire, et l’attendre. Et je me disais moi, citoyen Normal: l’espérer deviendrait-il un acte de foi ? ...