Ignorance ...

25/11/2014 14:14

Ignorance ...

           La « crise » de l’engagement traditionnel conteste le standard des pratiques politiques, syndicales et associatives actuelles. Peut-elle s’expliquer par les seules conséquences de la construction de leurs organisations pyramidales? En somme, la crise de l’engagement comme suite d’un unique impact systémique, du à l’inadaptation des flux décisionnels et leur sens presqu’unique de circulation, trouverait là sa cause unique. Une erreur de fonctionnement, en quelque sorte. En amont, la substance de cette crise nous arriverait par ailleurs de très loin : de l’idée (antiquement philosophique) que la raison de la multitude est sage, mais qu’il lui faut des élites pour l’interpréter. Ce qu’Aristote déjà présentait de cette nécessité de déléguer « ... » se trouve aussi démentie pour une raison pourtant symétriquement inverse. La qualité, l’abondance, une certaine autonomie dans la maniement de l’information autoriseraient la multitude à raisonner au niveau où le fait ses élites et, fait nouveau, se le dit en toute « horizontalité » dans ce futur miroir de son existence que sont les « réseaux ». C’est au contraire le personnel politique qui s’y rend et y cherche un contact de proximité, tweet, rompt avec la distance prescrite comme indispensable à l’exercice des responsabilités. Mais les très nombreuses manifestations de présence dans les divers médias du personnel politique ne nourrissent pas le message sur le fond, en nous privant de saisir l’essence de l’ensemble des crises de la crise. Cette société «complexe », a resserré le plan de compétence de nos représentants essentiellement autour de la maîtrise technique des données procédurales codifiées de notre système ; ils doivent en permanence réinterpréter la charge contraire des évènements issus des contraintes économiques. Toujours et à chaque occasion faire la démonstration savante de leur aptitude à trouver des solutions aux problèmes du jour. Une logique implacable de la dictature du court terme. Dans ce contexte, les militants souhaitent-ils toujours être ces relais d’une parole ne véhiculant plus que des projets clos sur la procédure, voire ceux de certaines carrières personnelles? Quel intérêt véritable pour un engagement quelconque dans ce cas ?

D’un autre côté, remarquait François, la partie de l’opinion qui n’était pas engagée directement dans une structure, ce qui était son cas, ne constatait rien d’un message général proprement politique émanant des organisations. Depuis la culture de l’alternance, les militants n’apparaissaient plus que comme des vecteurs, sortes de « commerciaux » portant l’offre de chaque camp. Ces différences d’offre se limitant à la base de différences techniques d’un même objectif (économique), nous montraient les bonnets blancs d’aujourd’hui valoir les blancs bonnets de demain, comme une routine de la quotidienneté politique. La montée de l’audience des partis extrêmes, que l’opinion ne paraît considérer comme extrême que par leur radicalisme, s’explique par le fait d’en donner une explication plus idéologique (leur « nationalisme »), que celle de l’alternance sans horizon ni efficience en place. Cette conjonction du court terme, de la radicalité idéologique (dont je ne démontrerai pas qu’elle est réductrice, mais que je considère comme telle), s’ajoute la crise des relais de la parole vraiment politique (expression de la finalité) et enfin à la tendance à l’individuation. Sans qu’il y ait apparemment entre ces différents éléments un lien formellement orienté de causalité, nous risquerions un effet domino dont le résultat commun témoigne à rebours d’une structure qui les lie.

Nous voilà en fait à l’étroit, dans un oubli total de l’avenir. Car comment expliquer qu’un objectif ne paraisse indispensable que sous réserve d’être réduite à une remise en question partielle, sous la raisons de ne pouvoir maîtriser les solutions totalement certaines ? La croissance comme impératif de la rente est loin de s’imposer comme ce qui motive la multitude; mais elle traduit cette alternative bloquée : nous limiter à faire de la croissance cette valeur ajoutée qui nous évite de tout perdre, ne rien changer de nos standards de vie. Il faut bien s’inventer les éléments de cette limite...

L’inaltérable boucle du diagnostic, répétée ad aeternam dans le champ clos et gardienné de la culture économique, est une dynamique qui pousse l’alternance technocratique à se représenter comme condition ultime de toute solution politique, avec ce bouclier si solide de la pression du court terme. À cela, l’organisation pyramidale ajoute la centralisation nécessaire à l’information orientée qui fait la compétence technique, celle de la complexité procédurale, bouclant ainsi la boucle.

Cette dynamique que François voyait se dessiner, pouvait bien être qualifiée d’ignorance. À la fois comme production et comme rôle de  diversion, résultat en quelque sorte dicté par l’urgente nécessité de ne jamais laisser les mécanismes de notre confort nous échapper. Écarter de nos esprits ceux qui les mettraient en cause. L’obsolescence politique qui en découle s’expliquant comme une conséquence dont on ne peut décrire le contenu par la seule prise en compte du factuel. L’usure de la politique renvoyant une fois de plus à la pratique philodoxale sur laquelle l’ignorance se joue, comme un découplage des attentes d’avec les intentions affichées. Avec en contre partie, au moment où l’intention en devient illisible, la dissolution de l’agrégation que le consensus aurait permise. Voir l’opinion s’éloigner, pour retourner à des formes qui ne portent pas cette contradiction, fait prendre des risques que la philodoxie la plus primaire peut représenter, notamment le repli « nationaliste ». Les relations exigeantes et volatiles qui lient la multitude à des élites s’obstinant à ne concevoir leurs missions qu’à travers un conservatisme technicien, ou comme mécaniciens d’un système à réparer à défaut de tout autre objectif, ont tendance à se répéter, à manifester une distance qui se creuse dans de nombreux domaines de la vie civile. La dynamique d’ignorance doit s’alimenter de plus en plus fortement d’implications illusoires que la philodoxie développe, comme une sorte d’addiction partagée. Penser en commun et à l’unisson cette voie unique qui paradoxalement, n’est donc pas imputable aux gens qui s’engagent, car l’engagement dans les structures traditionnelles politiques et para-politiques ne garantit pas non plus du fait d’ignorer. On y constate au contraire dans les impasses actuelles de la parole technocratique une sorte d’aboutissement académique, où dés lors l’engagement des militants politiques, outre la fonction «commerciale » qui est la leur, revient actuellement à relayer l’intégrité du système d’insuffisance d’une pensée à long terme, de la prise en compte d’une finalité dérangeante, contradictoire et à l’étroit dans le seul espace de la politique? Ceux qui ne s’engagent pas sont aussi victimes sans être acteurs de leur addiction. Mais cette lutte pour l’alternative d’options négligeables dans leurs différences que sont les affrontements partisans actuels, relèvent d’une vraie dynamique de pensée restrictive, d’une fabrique de l’oubli de l’essentiel. Éviter les efforts sur nous-mêmes en vue d’une solution radicale et efficiente  de la question climatique, au profit de la reconversion lente réintroduite dans le principe de croissance des conversions industrielles pour y aboutir, nous fera perdre cette course en nous endormant. Nous anesthésiant.  Mais en fonction de la pression en augmentation réelle de la dégradation des valeurs principales qui font le contrat social, de l’emploi aux conditions environnementales et perte de maîtrise de systèmes (financiers) néfastes à l’épanouissement concerté de nos sociétés humaines, la nécessité de répondre avec un cadre d’interprétation exprimant les prémices d’une finalité refondée apparaîtra, comme se le répétait notre citoyen avec insistance, plus vite qu’on ne le pense. Cette nécessité existe, mais reste actuellement trop centrée sur les alertes écologiques, qui en constituent une porte principale d’entrée. En fait nous ne sommes plus obligés comme avant par le principe d’obligation tel qu’acquis par éducation, l’apprentissage civique. Peu à peu, cette nécessité exige que nous nous en écartions comme un acte salutaire et indispensable à regarder le reste. Ce n’est pas qu’un problème de liberté. La désaffection pour l’adhésion politique traditionnelle que manifeste l’abstention électorale s’explique sans doute du fait de cette absence. L’engagement politique reste vraisemblablement soumis à des paramètres plus ambigus d’opportunités locales, familiales ou autres... C’est d’une refondation philosophico-politique dont il est nécessaire, et sous des formes probablement qui s’annoncent plus distribuées, plus partagées et directement comprises et assimilées par une partie grandissante de l’opinion. Et les moyens de communication et la diffusion des connaissances le laissent espérer tout au moins. Cette acculturation en route produit ainsi la non-obligation qui s’ensuit comme tout aussi légitime que son contraire.

 

D’autre part, l’effacement des interprétations marxistes, englouties avec le Mur, nous a laissé d’une certaine manière, orphelins d’un débat sur le capital, qui ressurgit malgré tout à l’occasion des crises que nous identifions. À l’image d’un certain François, un autre que notre citoyen mais citoyen comme lui, personne n’est l’ami de la finance telle qu’elle se présente, encore moins quand on découvre ce qu’en disent certains dans de nombreux ouvrages. Voilà sans doute une autre forme beaucoup moins perceptible à l’opinion, et qui exige, à propos du message politique si confus sur la croissance, de dissocier l’activité financière de l’économique. Il n’y aurait plus de capital industriel, au sens qu’on aurait pu lui prêter de perpétuer son propre capital, donc son autonomie. Or la finance est mal définie, sinon comme l’activité bancaire à laquelle elle est communément assimilée. C’est au niveau systémique que le jugement sur les processus doit être appréhendé.


Au fond, c’est dans un contexte de règles sans autres prescriptions que leur « écologie », i-e la façon dont elles réalisent spontanément leur état d’équilibre, systémiquement dit « homéostasie » que la recherche de rente se produit. Pour ce, l’innovation dans un sens très récent qui lui est donné, n’aurait d’autre objectif que de lui trouver de nouveaux moyens de s’épanouir. Si j’ai bien compris se disait notre citoyen ordinaire, c’est ce qui a produit les titrisations, les fonds toxiques ; une nouveauté qui a fait fureur en somme. Surtout dans sa chute, inattendue comme celle d’un bon roman policier. À cette nuance près que les victimes finiraient par être coupables. C’est entre autre pour moi, une leçon assez amère mais non la principale que je tire de certains ouvrages d’économistes dont l’ « Illusion financière » de Gaël Giraud, qui comme d’autres dressent un bilan qui vont dans le même sens. De quoi nous faire frémir... Je me suis plus longtemps arrêté, moi, citoyen ordinaire, dans l’illusion financière, sur la description des CDS (crédit default swap)[1] ces inconnus du public. Ce qui devient vite frappant, pour ne pas dire inquiétant, voire traumatisant, est de voir comment non seulement 2008 nous apprend comment le système lui-même n’est absolument pas maîtrisé par ses acteurs et fonctionne d’un élan aveugle, mais comment l’ensemble des informations supplémentaires qu’il donne nous apprend en plus, que les acteurs eux-mêmes en rajoutent, avec une impunité qui nous coûte directement ou indirectement, notre condamnation immanquable à terme. Sauf à prononcer le système hors la loi.

La financiarisation de l’économie, dont on parle souvent comme d’une fatalité dont une clique de comploteurs tisserait la toile, n’apparaît en réalité comme rien d’autre qu’un système aveugle, soumis aux appréciations fantaisistes, à la surenchère inconséquente et à la pensée autoréalisatrice. La dérégulation ne se règle pas, une fois de plus, sur la présence bienveillante d’une main invisible, mais sur la fantaisie des bruits qui courent, rien d’autre. Ce que développe G. Giraud en reprenant le terme de tâches solaires. En réalité, aucun acteur de la finance n’a intérêt à ce que la finance soit réglée sur la valeur réelle des forces tangibles de l’économie. Par incapacité mécanique qu’ils seraient de le faire (par incapacité d’évaluation semble t-il), secondairement parce que les bulles spéculatives (traduction personnelle des différents dispositifs financiers actuels) s’avèrent très profitables. En résumé, le monde de la finance vit d’un process d’endettement croissant de l’ensemble des acteurs –lui compris- dont il tire grand avantage, et qu’il a intérêt à voir se développer à outrance. Jusqu’au jour d’une grande fissure. Le moment où une dette souveraine, un acteur financier, un effet spéculatif sur les marchés révèlera l’incapacité d’un des dominos à ne pas tomber et retenir les autres. Ce qui est inquiétant, c’est que ces dominos n’existe que dans une réalité qui n’est que virtuelle, avec un impact non négligeable sur notre réalité.

De la même manière, s’attacher à défendre la croissance comme seul système économique plausible devient une sorte d’optimisation du risque, ou plutôt celle de ne pas risquer d’être le domino qui tombe. En ce sens, se tenir dans la norme rend-il la dette plausible et d’un autre côté, on peut en émettre l’hypothèse, donne t-il de l’attractivité par exemple aux CDS, en garantissant donc la dette d’attaques « à la grecque » ? On pourrait comprendre alors qu’il ne s’agisse pas d’un aveuglement purement idéologique et technocratique (ça doit exister chez les libéraux) mais également du souci de ne pas être celui qui « tombe ». Or d’après ce que j’en comprends, n’importe quel pays ou institution peut, sous des motifs irrationnels, être victime... Tous les maillons de la chaîne sont faibles, à des degrés divers, mais fragiles tout de même ! Une fois de plus, la drogue croissance nous le fait ignorer…

Il est enfin assez aisé de comprendre que les motifs de fragilisation se
multipliant, et qu’avec les transitions à faire d’urgence, ce qui se trouve suspendu sur nos têtes, finira bien par tomber. À moins qu’un jour trop chargé et alourdi de dioxyde de carbone, le ciel lui-même ne concrétise nos craintes gauloises ! Bref, les motifs de maintenir la croissance telle que nous la concevons n’ayant, quelque soient les axes prescrits d’une réalisation improbable, aucune incidence réelle sur l’économie bienfaisante pour nos systèmes sociaux, nous plonge dans un virtuel illisible. L’opinion, peu informée et croyant ce qu’on lui en dit, ne sent pas cette irréalité, dont certains experts pourtant, contraints et poussés par une certaine montée du doute et des craintes, vont sans doute commencer à parler. Mais là encore se jouent les exigences de cette virtualité : inquiéter l’opinion, inquiète les politiques, qui inquiètent les marchés, qui ont peur de la culbute. Il faut donc à tout prix sauver le soldat croissance pour ses effets anesthésiants... Ceux des marchés vus par la philodoxie.

Voilà une boucle d’ignorance qui n’est pas seulement faite, comme on le disait, d’égarements idéologiques, mais, contrairement aux artefacts de l’idéologie qui se donnent l’explication du monde pour essence, de cette construction inverse de la réalité, pour en arriver, finalement au contraire de ce qu’elle nous tend à nous imposer : nous ne savons pas pourquoi encore, ou imparfaitement pourquoi la croissance est un leurre. Un leurre, non pas une erreur. Un leurre qui nous fait oublier ce à quoi la réalité, qui nous réserve sa mauvaise surprise à terme, devrait nous contraindre à porter la responsabilité générale de l’écosystème humain ; appelons-le tel pour nous permettre d’en embrasser simultanément tous les aspects, ceux de nos connaissances, ceux de l’inversion par l’artificialité environnementale qui va être la nôtre, ceux de la disparition du travail comme assise de l’autonomie, de la croissance enfin comme source de la redistribution équitable elle-même. Peu importe. Les financiers ont intérêt à ne pas voir le risque de son inexistence, pas plus que les politiques, et le peuple lui-même, qui en retient que la croissance, c’est s’acheter un peu d’espoir de plus chaque année !

 

 


1 Un CDS est une sorte de système de réassurance multiple sur des produits qui eux ne sont pas en propriété du détenteur de CDS. Vous assurez donc un « bien » tiers en ayant donc parfois intérêt à l’ « accident » qui vous rapporte. L’exemple de Lehmann B. et de la Grèce est significatif de cette pathologie.