individualisme...
De l’individualité à l’individuation. L’individualisme est une explication si fréquente des maux de la société (jusqu’à être parfois la racine du mal), que son usage interroge indirectement la fonction consensuelle, cette somme d’évidences sur lesquelles le plus grand nombre s’accorde. Or justement, la difficulté d’interprétation de ces vecteurs d’opinion, tient au fait qu’en général il se constituent non pas ce sur quoi les gens s’accordent comme on le croit, en y voyant une vérité issue du sens commun, mais bien au-delà des évidences, sur la manière au contraire dont ils servent à effacer des situations en puissance conflictuelles ; dans le partage de la représentation courante, cet usage caractérise un mécanisme de consensus qui par nature, résulte paradoxalement de la construction de non-dits et à mon sens, une dynamique de diversion. Celle de l’ignorance, comme une pratique sociale de la langue de bois. La fréquence d’usage du mot en renforce la légitimité en le vidant paradoxalement de sa diversité de significations, la généralité du terme employé autorisant alors chacun à en invoquer le sens à sa manière. Plus généralement, c’est bien sous ce statut et dans cette fonction qu’il faut considérer des termes qui, par une plasticité d’autant plus forte qu’elle sera vague et générale, ajoutera toujours un mieux à la constitution collective de l’évitement. L’invocation d’individualisme pris sous cet angle, demanderait donc à regarder quelles évolutions contestent empiriquement les équilibres en place, ceux qui tendent à persévérer, à se conserver, d’autant plus qu’en période de crise, la prise de risques que le sens commun imagine dans ce contexte, est augmentée. En gros, les mobiles des non dits. Voici donc, derrière un fait humain si général et intemporel, l’occasion en situation de voir une fois encore un signal faible, revenant à toute occasion sur une crise plus globale, générant par là même une production extrêmement féconde de facteurs de diversion. En conséquence, percevoir ces glissements pour remarquer qu’ils sont attachés en réalité à des objets non identifiés d’inquiétude, de phénomènes mal compris ou encore mal acceptés par les habitudes en cours. Le consensus répétons-le, ne se formant pas ce sur quoi les gens sont d’accord, mais au contraire sur ce qui ne les met pas en conflit, l’individualisme retrouve ainsi l’occasion de ne pas s’expliquer ce qu’il y a de violent dans les changements qui s’imposent malgré tout, dans ce qu’ils ont de déstructurant actuellement pour un environnement social en place, fragile parce que cristallisé. En somme derrière la stéréotypie consensuelle, se cache par hypothèse une pathologie d’évitement qui va jusqu’à la paralysie des élites politiques, qui elles n’osent plus rien. Des incantations suivent, auxquelles l’opinion ne croit plus. Le repliement supposé sur soi, renforce alors le stéréotype comme une conséquence normale, inéluctable de cette désaffection : l’incivisme.
Nationalisme et consumérisme. Le poulet brésilien, bénéficiant lui aussi pour ses coûts de production très bas des facteurs humains et économiques propres aux pays émergents, alliant espace, faibles salaires et modernité d’équipement, s’exporte en France. Comme au sujet de beaucoup d’autres produits, les agriculteurs locaux des branches concernées réagissent et tentent de se défendre par un protectionnisme bien compréhensible auprès des usines agro-alimentaires qui font de cette viande la base de leur alimentation industrielle. Exemple type d’un conflit vu comme deux effets totalement opposés de nos intérêts nationaux. Du point de vue du producteur il faut stopper un process destructeur d’une branche d’activité, de l’autre il faut permettre de jouer sur l’intérêt économique de la consommation, en ayant une offre la plus basse possible des produits, ce qui se comprend aussi, y compris en terme de niveau de vie. Évidemment, le rouleau compresseur du grand nombre et de la machine agro-alimentaire qui lui est associé se joue des petits producteurs. Les philodoxes, bien intentionnés, répliquent alors par la défense de l’industrie nationale, comme un fait naturel, avec ce dilemme insoluble à la clef : comment payer des gens précaires moins encore, chose impossible, ou baisser les charges contre des engagements qui, en appauvrissant les plus pauvres par manque de ressources de l’état, donneraient des atouts supplémentaires aux adversaires économiques de la nation, mis eux sous contrainte de produire encore moins cher pour des gens en perte de moyen. D’importer donc plus de « minerais ». Ceci étant le lit d’un sentiment national légitime est fait, qui ne demande qu’à être transgressé.
De nombreux faits exemplaires de ce type intéressent l’opinion, mais à la faveur de situations économiques et pour des raisons opposées, pénètrent une racine commune du statut identitaire. Le premier, le plus récent et à proprement parler politique, engage l’identité sur le terrain de l’individu « politique ». Le second, engage l’identité de l’individu « social » par l’expression de ce que l’individu peut être et les choix codifiés qu’il fait pour exprimer son moi. Bien que ces éléments se partagent et s’amalgament chez chacun, ils ne remontent pas aux mêmes sources. Dans un cas le rapport à l’autre passe par une construction collective volontaire, dans l’autre s’accomplit par une appréhension purement individuelle de ce qu’il doit être. En ce qui concerne le premier, le nationalisme, dire que l’individualisme résulte d’un repliement caractéristique dû à notre nature et par voie naturelle à une nécessité de se « clore » au monde global, nie l’évolution critique d’une mécanique démocratique que l’on veut absolument vider d’un conflit (sa difficulté de rapport à la puissance du monde) qui finit malgré tout par s’inviter. Cette négation en forteresse, s’appuie sur une interprétation du contrat individuel restreint à la clôture, l’exclusion de l’autre. En ce qui concerne le second, le consumérisme dont on a déjà tout dit, sous-entendant ce narcissisme invoqué à toute occasion, ne suffit pas à être probant. Derrière l’image se lit un discours pétri de créativité, captive certes de la mise en conformité à postériori des marques, mais créativité tout de même. Plus généralement, le consumérisme qui créé ce narcissisme déceptif, n’est pas le témoignage d’un individualisme latent sur lequel il s’appuierait, mais plutôt d’une sorte de manque à gagner en échec perpétuel, dans la mesure où il se propose comme mode exclusif d’expression. Cet individualisme consumériste, que le marketing par principe voudrait voir se reconduire en dépendance, dépasse les mécanismes déceptifs et s’en enrichit. L’identité y gagne en infirmant là l’individualisme commercial, sublimé et stéréotypique, et en en montrant un beaucoup plus autonome : l’individuation.
Sans que cela constitue une démonstration, appréhender le statut d’une telle notion dans son sens commun, éclaire sur la manière de saisir un exemple de lien entrouvrant sur le partage du le et du la, une fenêtre sur la consistance du le,: le rapport à l’autre. Dans le cas de l’individualisme, le discours règle donc un système de défense d’une conception particulière du rapport à l’autre, face à des pratiques qui tendraient à le redéfinir. La vacuité de la référence politique d’une part, qui n’offre aucune forme sûre de questionnement de l’identité, la force centripète de la technologie des objets augmentant à l’inverse la capacité –la puissance-, se conjuguent et créent les tensions héritières des mutations en cours. Ces dernières sont faites d’un conservatisme de l’individualité universelle, posé dans le principe républicain comme entité de référence ultime, dépositaire des libertés et de l’initiative, et à laquelle, dans une position très défensive, les défenseurs démocrates s’accrochent. La crise actuelle d’une référence perdue dans la confusion, laisse la place à des réinterprétations beaucoup plus lapidaires de son sens, issues donc conjointement d’un défaut de cohérence, et d’un rejet d’associations le liant à l’interprétation intrusive que le néolibéralisme en fait. Si le défaut de cohérence s’explique par des évolutions de fond qui déstructurent les prérequis de l’individu-citoyen, le nationalisme latent qui s’exprime en est un symptôme plus qu’une réponse, évidemment. D’autre part, l’intrusivité du consumérisme, celle du néolibéralisme dominant, contribue à produire le mal qui le ronge, en donnant les outils paradoxaux de sa réinterprétation, de sa fin à terme dans les dimensions qu’on lui connait aujourd’hui, mais en contribuant aussi à la même déstructuration de l’individualisme citoyen, au profit d’un citoyen-client-roi. On peut se demander enfin si la fiscalité n’y a pas apporté sa contribution, en sous-entendant un rapport d’argent liant le citoyen à l’état, d’une manière ressentie de nos jours non comme une contribution au bien commun, mais une ouverture à une somme de droits qu’en retour l’état doit fournir. La crise, dont la conséquence est que ce dernier ne peut fournir les prestations qui relèvent en principe de son devoir, essentiellement protection et sécurité économique de ses citoyens, fait courir à ce rapport un risque de déstructuration de l’obligation citoyenne, et en cascade à la notion d’individu telle que le postule la constitution démocratique.
Nationalisme. Le succès de tentations extrêmes droitières qui se joue actuellement dans l’opinion sur des thématiques comme l’immigration, le protectionnisme, l’antifédéralisme, sont en creux les thèmes du nationalisme. Une réduction déformante du factuel, qui fait de la lecture de la crise la convergence de facteurs exogènes, contre laquelle le peuple victime doit se défendre, pose que l’identité nationale constitue le lien, l’articulation de cette défense. La nation doit sa cohérence, donc celle des rapports entre les individus, à l’affirmation de ses frontières. Dans cet esprit, Nous et les autres dont fait aussi partie la classe politique, puisqu’alliée à nos nombreux ennemis comme l’Europe fédéraliste-colonisatrice, n’en sont pourtant que l’artefact. Les nationalistes d’Europe, qui devraient marquer entre eux leurs différences, s’allient au contraire, se rencontrent, échangent, participent aux élections européennes, avec pour dénominateur commun, un système de causalités assez allégoriques assemblées pour aboutir à cette exclusion de l’Autre comme vecteur de risque en toute occasion. Que les catégories en jeu soient abstraites, institutions, groupes, ou groupes de personnes concrètement identifiés, l’invariance de la construction argumentaire reconduit sans cesse comme une réalité finale le même système de mise en opposition : l’autre n’est que danger, risque, intrus pour le groupe constitué. Le prélude à « l’isolement » d’Hannah Arendt.
Mais le propos est ici moins de faire une analyse dans la politique de ces tendances sans contenu, que de remarquer qu’à partir du moment où l’on ramène l’identité à une stratégie de manipulation exclusive de la conception de l’Autre (le mal qui franchit la frontière), le raisonnement se situe dans l’espace du le du politique, par le fait qu’il désigne ce plan –même empiriquement- comme référence fondatrice. Que l’exclusion trompe, est une affaire d’ignorance au sens où je l’entends ici. Car exclure l’autre n’étant pas un héritage légitime qui autorise à le nier, mais à le regarder par un effet de volonté, il y a bien tromperie quand cette même volonté canalise, réinterprète par la fermeture culturelle qu’induit l’affirmation de la clôture, la perception systématique du danger chez l’autre. Comme artefact de cette fermeture, le renforcement d’exclusivité se construit sur les exigences des liens entre les élus, ou plutôt, par absence de pollution présumée de liens sociaux ainsi reconstruits à l’intérieur de la forteresse permettre de retrouver le sens de leur pureté. Cet effort de volonté, qui fait l’essence du politique, est dévoyé…
Qu’y voir ? Outre l’explication morale à minima (c’est mal ou conforme aux mauvais penchants de la nature humaine), peu convaincante en politique, la montée d’audience évidente de vrais nationalistes peut encore dans ce cas se lire encore en creux, chez des gens qui eux ne le sont pas forcément, une fois de plus comme une facette de l’état de crise. Hormis la perte de puissance de nos appareils d’état face aux monde financier, ce dont il a déjà été question et que l’on évoque parfois maintenant dans les médias, il faut admettre également comme un aspect collatéral de cette perte, un repliement de notre démocratie que nous ne soupçonnons pas encore clairement, mais sur lequel beaucoup se joue, dont la caractéristique est de ne plus se renforcer que par le biais de son dispositif fonctionnel et procédural : c’est une cristallisation. Pour entretenir cette dernière, une thèse dominante simple et très consensuelle : limiter l’existence politique d’une démocratie à sa gestion pragmatique, sous légitimité de choix du renouvellement du contrat représentatif, remplirait une condition suffisante à sa pérennité. Avec ensuite cet argument légitime : l’idée d’une pacification consécutive à la disparition des luttes idéologiques en politique, affectant donc neutralité de statut aux déterminants du système de la démocratie, assurerait ainsi à l’individu et de l’avis commun, la vraie source de sa liberté, en préservant les citoyens des systèmes de pensée tout faits, donc potentiellement coercitifs et réducteurs de leurs libertés. La classe politique - la technocratie- ayant eu un rôle majeur dans cette évolution, en subit le choc en retour, en supportant la perte de sens dans l’opinion de l’antinomique relation gauche-droite, qui ne devient plus ainsi que le couple fonctionnel d’un renouvellement périodique d’équipes dirigeantes. Les deux camps s’étant d’ailleurs vidés de tout système référentiel véritablement politique, cette neutralité en serait donc l’expression technique aboutie, quoi qu’en même temps son danger. La sublimation de l’individu se trouvant projetée en conséquence au centre de ce montage, accroit donc le risque d’indétermination de sa qualité, en le faisant sortir comme on a dit de ses limites conventionnelles. C’est en se retournant contre cette neutralisation qui avoue sa faiblesse devant l’adversité, que le leitmotiv d’individualisme offre une brèche à tous les dangers. Dont celui de cette version du repliement qu’est le nationalisme.
Consumérisme. C’est en effet en point d’orgue de l’évolution culturelle de cette forme d’individualisme, fille d’une démocratie « à minima », que se conjugue ensuite la fermeture à l’autre, avec comme raison paradoxale la fermeture de l’autre que je suis donc pour part moi aussi. Les mêmes qui reprochent à l’autre de jouir en somme de ce qu’ils revendiquent pour eux, se voyant comme indirectement empêchés par la non-ouverture d’autrui d’atteindre le plein exercice de leur performance individuelle, reconduisent assez naturellement ce reproche-là au travers d’un certain nombre d’arguments récurrents, dont l’un touche les modes de communications, une forme de consommation nouvelle amenant les individus à s’isoler du reste du monde. En clair, en contribuant à la destruction du lien social, autre obstacle à la cristallisation du lien pur et exclusif que l’affaiblissement de cette démocratie nationaliste à minima réclame.
Il suffit pourtant de regarder avec un peu de distance et de sérénité ces discours, pour se saisir de la vacuité du paradoxe qu’est l’expression de ce stéréotype récent. Dans la palette d’arguments qui l’accréditent et contribuent à le justifier, tout ce qui est lié aux modes d’actions individuels avec comme cible d’évidence la pratique des réseaux, engage plus globalement son exact contraire, pour démentir finalement ce qu’instaure la forteresse. L’isolement n’est pas là; et s’isoler dans la communication (la thèse répandue), même sous couvert d’une attitude fortement narcissique, n’existe pas et infirme cette accusation d’une construction de l’individualisme. C’est justement d’une demande particulière de lien qui engage dont il est question, mais avec une forme nouvelle d’interlocuteurs. Cette forme-là n’est en général pas perçue par les générations non familiarisées avec les réseaux et le net, peu convaincues qu’il faut maintenant penser global pour penser local. Se frotter à une forme multiple d’expériences mêmes virtualisées, sociabilise un terrain d’expériences que les jeunes individus, très tôt, peuvent utiliser pour comprendre le monde qui les entoure. En ce sens la découverte, plus brutale souvent que ne l’étaient les voies classiques de l’apprentissage intermédiés par des processus d’éducation conventionnels (et leurs tabous) échappe au contrôle social de l’éducation. D’où l’interprétation négative, ou au mieux la suspicion positive faites à leur encontre par les partisans d’un système éducatif traditionnel, et les conflits qu’ils génèrent. Le fait que le lien narcissique, d’autant plus celui de l’anonymat partiel des réseaux, se satisfait en principe d’une absence totale de contrat soumettant ses rapports aux autres à la contrainte de réciprocité, comme l’impliquent des relations proches, physiques, tangibles des différents cercles de la vie de chacun reste un diagnostic de forme. De forme, car le rapport contractuel est sans doute d’une autre nature. Il n’y a qu’à observer les nouvelles générations utiliser sur leur téléphone ou ailleurs les applications dont ils sont habitués pour s’apercevoir qu’ils le font en général en groupe, partagent les jeux, et bien d’autres choses encore. Observer en somme que cette activité n’est que le support d’une activité assez sociable, parfois même assez primitivement tribale. Cette évolution n’intéresse qu’une petite partie des acteurs et analystes de la sensibilité sociale, mais nous continuons semble t-il (en parlant des générations séniors qui tiennent les rennes actuellement) à décrypter ces phénomènes avec des codifications figées il y a bien longtemps, le temps où les supports individuels n’existaient pas et où les rapports aux monde des individus ne jouissaient pas de cette ambivalence, pour ne pas dire de cette autonomie inédite. Il y a donc beaucoup à dire de cette confusion entre les supports individuels, leurs pratiques, et ce que l’on en déduit sur l’individualisme. Les jeunes générations ont sans doute une attitude beaucoup plus ouverte, libre et adaptée à ce que sont ces supports, en entretenant un rapport d’immédiateté sans conséquence, une culture de l’éphémère qui engage une sorte de jeu qui les rend peut-être assez vite plus réalistes qu’on ne le croit sur la nature vraie des relations sociales, de l’autre. Les codes changent, et la lourdeur de ceux d’avant bien sûr sera amenée à disparaître. Pour en finir, ajoutons que non seulement les supports changent les délais, sans parler d’une contraction du temps un peu similaire à celle des temps de transport en l’espace d’un siècle, basée sur la performance des objets, mais les procédures s’apprennent, se démultiplient, se jouent et évoluent très vite dans le sens d’une véritable culture algorithmique. A-t-elle disqualifié effectivement les autres, faites de ces intermédiations humaines qu’elles transformeront sans doute profondément en retour ? Une disqualification en forme de révolution générationnelle en route…
Quel rapport avec la démocratie ? Insoupçonnable en principe, mais en transposant la métaphore de la longue traîne, c’est bien la multiplication de ces micro-évènements en apparence anodins sortis d’un espace virtuel mais présent, qui vont sans doute être déterminants. C’est une pratique qui se rode d’individu à globalité, par la somme des autres auxquels on s’adresse, et qui débordera sur l’espace du politique. Celui sur lequel il faut miser contre la fermeture. Car en touchant à une évolution dans la forme du rapport à l’autre, le rodage est en puissance essentiellement politique, dans la forme et les rituels, la fabrication du rêve et des idées … Le personnel politique ignore ou cache comme il peut cette dispersion, son inadaptation ; ou l’ignore sans plus, du fait d’une véritable difficulté existante il est vrai à voir ce qu’indique, parmi la multiplication de signaux faibles de ce type.
C’est toujours avec la même insistance qu’on verra la technocratie expliquer comme lors des élections municipales récentes, la montée progressive des abstentions, comme l’échec d’une problématique d’intermédiation plus ou moins bien accomplie. Comme une question de message mal rédigé. Oui, mais lequel, quand le propos reste obstinément confiné dans la strate de la politique ? La version académique des analystes jouera la carte de la défiance des politiques. Une fois de plus, la déception est là, mais sans perspective d’effacement. Concevoir les procédures de la représentation politique comme immuables est bien l’obstacle en filigrane, et la qualification d’individualisme sied bien à cet académisme. Encore un effet d’ignorance.
Enfin sur un plan longuement commenté, disséqué de notre quotidienneté, la pression consumériste –autre principale malédiction- met des « tendances » en compétition, jouant sur l’ostentatoire, le prestige et relèverait une forme sociabilisée de ce même narcissisme, associé à l’individualisme. Autre paradoxe, car là aussi, il faut constater que la richesse de codes comportementaux, langagiers et culturels est d’une certaine manière, au contraire, avec les moyens actuels de production, d’une très grande richesse et autonomie; mais il s’agit d’assemblage. Les grandes « marques » en tout courent à l’inverse après cette réalité, en fragmentant les produits, pour mieux en maîtriser ses codes, et les rhabiller de logos prestigieux, dont la seule discrimination proposée repose en fine sur l’argent ; triste retranscription que cette course de vitesse permanente, qui n’affecte en rien cette autonomie, vraie maîtresse du jeu. Le procès du consumérisme reste un procès paradoxal, mais n’est pas l’essentiel à faire, sinon qu’il mène, par la capacité de la production à l’hyper fragmentation, à cerner au plus près les besoins individuels. Elle touche là ce plan de confusion géré au mieux, où il reste toujours possible d’affirmer l’individualisme comme une logique tendancielle « à persévérer dans son être », au moins un effet collatéral de cette tendance, sans être plus exacerbé dans ce cas, qu’à d’autres époques. Seuls seraient en cause les moyens à disposition pour l’exprimer. Là encore, l’individualisme ne qualifie qu’une forme, sans constituer de réalité probante.
Bien des phénomènes de la vie sociale, qui relèvent au départ des prédicats du bien commun peuvent être ainsi infléchis par les rapports qu’impliquent ceux du consumérisme. Je suis souvent tenté de les réinterpréter me demandant si la très lourde fiscalité n’en est pas une bonne illustration ; outre le fait d’être contre productive, n’est-elle pas devenue un rapport d’argent liant le citoyen à l’état d’une manière ressentie de nos jours non comme une contribution au bien commun, mais une ouverture à une somme de droits qu’en retour l’état doit garantir (« avec tout ce qu’on paye ») ? La crise, dont la conséquence est que ce dernier ne peut fournir les prestations qui relèvent en principe de son devoir, essentiellement protection et sécurité économique de ses citoyens, met ce rapport en danger, et déstructure l’obligation citoyenne, par-là même la notion d’individu telle que le postule la constitution démocratique.
Le syndrome de Laurel et Hardy. On pourrait spécifier le couple oppositionnel nationalisme-consumérisme par son appartenance à cette dialectique de l’identification/différenciation, source par laquelle théoriser plus généralement sur le statut de l’individualisme, en y ouvrant ainsi tous les aspects de la vie courante, des aspirations réactionnelles de l’exclusion et du rêve de liens purifiés comme on l’a dit (l’identité par la différence), jusqu’à la mise en compétition directe des individus en période de forte tension de l’emploi comme aujourd’hui, l’expression codifiée de sa personne (l’identité comme différence), enfin la multiplication des expériences en réseau (la multiplication des différences comme identité). Cette antinomie se joue à l’intérieur de que ce qu’il y a de mobile dans la relation à l’autre telle que les outils du moment le proposent. Nous sommes en période de leurs profonds remaniements. Ils ne font pas qu’évoluer, ils remodèlent aussi nos pratiques…
C’est lors d’une relecture de Jung, (« Présent et avenir ») que s’est formée pour ma part la conception d’une alternative plausible, sorte de contre-explication, de symétrique à cet individualisme. J’aurais pu, pour qualifier le syndrome me servir aussi du couple de Don Camilio et Pepone. Car si l’on veut expliquer la nature du glissement qu’offre la neutralité fonctionnelle de notre démocratie et le nouveau système qui s’ouvre à l’expression individuelle, c’est dans un vieux conflit qui fait l’objet de la démarche de Présent et Avenir qu’il faut en chercher l’origine. En tous les cas par ce que j’en comprends. Résumons-le dans un partage en nous, parfois conflictuel, entre croire et savoir, notre Laurel et Hardy ou notre Don Camilio et Pepone, dans sa version latine. Nous sommes là, au cœur de notre sujet. L’individualisme dénote une erreur d’interprétation, un glissement dont l’individuation connoterait une nouvelle forme en gestation, et porterait pour ainsi dire mieux la substance de son nouveau sens, une nouvelle articulation entre croire et savoir. En clair, l’individuation serait faite d’un remodelage en cours. Sous l’effet de la convergence de nouvelles pressions (positives) qui pèsent sur l’individu, celle des chocs culturels, des « crises de valeur », de l’impénétrabilité des connaissances actuelles (comme la physique quantique, la génétique), des outils numériques, les nouvelles fonctionnalités des objets et la créativité presque réactionnelle qu’ils réclament de nous à toute occasion, nous voilà dans les conditions grandissantes d’une autonomie qui nous échoie incidemment, brutalement. Avec ce sentiment anxiogène que ne pas la gérer comme l’attend la société globale, dont les conséquences peuvent être dramatiques pour tout un chacun.
Individuation. Accomplissons-nous déjà la dynamique nouvelle d’une évolution consacrant finalement pour l’avenir cette obligation d’être un individu nouveau, ayant en charge directe la reconfiguration du partage entre croire et savoir, dans une auto-pédagogie permanente d’un dosage sur lequel les voies institutionnelles de l’éducation, les instances de l’apprentissage traditionnelles n’auraient plus de prise ?
Ou s’agit-il uniquement d’une transition qui ne nous amènerait finalement qu’à reconcevoir les territoires respectifs de l’exercice de l’identité, dans cette dialectique identité/différence ? Ou la différenciation, du fait de la multiplication des vecteurs de manifestation à son service, ne se porterait plus sur une axiologie partagée et codifiée de la même manière par tous, mais au contraire totalement créative et éphémère, dans laquelle l’importance de la multiplication de la forme des codes relationnels trouverait une nouvelle dimension ?
Mon hypothèse, abstraction faite de l’échelle de temps nécessaire à la confirmer, reste quand même la suivante : l’arborescence en actuelle explosion des connaissances et des technologies se développe à un point tel, qu’elles vont induire par nécessité individuelle, une créativité personnelle sans commune mesure avec ce que la conformité des conventions sociales, basées sur les relations interpersonnelles acquises, nous ont autorisés à agréer. Ce qui ne présume en rien que nous allions vers une disparition de cette conformité, d’une certaine manière structurante aussi de la différenciation. Mais la part de démultiplication de la puissance personnelle obligera, en même temps qu’elle contraindra (dans la vie professionnelle principalement) à cette gestion créative de la réalité quotidienne, en atténuant par là-même la frontière entre exercice d’un métier et vie personnelle. Tout ce que nous voyons se transformer en fait dans la production, la distribution, l’administration, en grande part du fait des procédures numériques, attend de nous une logique nouvelle, nous laissant le plus souvent relativement maître de la situation. Très souvent d’ailleurs, c’est un axe nouveau de la relation de l’individu à l’approche consumériste, où l’on voit les organisations configurer leur offre en s’appuyant sur cette plus grande liberté. La téléphonie actuelle en est un excellent exemple. Ce que l’avenir laisse prévoir d’une « ubiquité » à terme de tout le dispositif robotique et informationnel, de l’ensemble du virtuel, ce monde où les objets eux-mêmes se substitueront à l’accomplissement pratique de notre quotidien et plus, c’est une activité principalement fondée sur ce gain sans précédent d’autonomie personnelle face à ce que sont pour nous les obligations collectives.
Outre cet aspect pratique de la transformation probable de notre organisation de vie, et le fait que la production capitalistique ne pourra plus y correspondre, c’est sans doute l’ensemble de la pyramide de ce qui fonde depuis la nuit des temps la part du le du politique qui aura subi une mutation telle qu’elle nous mettra en rupture avec ce que nous connaissons. Nos rapports aux autres, allant tout de même par un syncrétisme en cours vers une sorte de fusion culturelle globale, en seront sans doute bouleversés. D’autre part, la virtualité ne sera probablement pas ce monde inversement symétrique de la réalité dure et concrète, mais au contraire la masse de données disponible livrée à chacun dans le déroulement de son quotidien, reflétant la puissance des objets qui l’entourent, et sa capacité à l’exploiter au mieux, et donc faire preuve à tout moment de cette créativité dont on parle. La liberté de faire et de choix ne s’exercera qu’au prix de cette faculté de construire avec l’univers facile et immédiatement disponible du moment. Si l’on tient cette évolution pour probable, nous ne pouvons ignorer par ailleurs que les moyens, les matières, les métiers et l’intelligence de ces dispositifs auront une forte incidence sur l’organisation du couple économico-politique. Nous ne spéculerons pas sur l’incertitude qui pèse sur la reconversion juste du capitalisme actuel, car il peut se faire en nous laisser en héritage la puissance des monopoles actuellement en voie de constitution dans ce domaine avec de telles échelles de puissance que l’ensemble des systèmes politiques et sociaux pourraient en être pervertis. Là encore, l’affirmation volontaire des essentiels du le, sera déterminante. À quoi voulons-nous arriver ? Telle sera la question qui nous préservera d’une nouvelle forme coercitive de « l’isolement ». Autrement dit, porter en nous le désir de notre rapport à l’autre comme uniquement dépendant de notre volonté à l’exclusion de toute autre chose, et jouir de cette créativité pour l’affirmer en permanence.
Bien que rien ne soit apparent de nos jours, nous ne pouvons y voir une raison de ne rien voir. La réfutation de l’individualisme tel que le lit l’interprétation traditionnelle des valeurs touchant l’individualité, comme on l’a vu, conduit au moins à s’interroger sur un état de crise à son sujet. Pour le moment, dans l’accomplissement du cycle de la virtualisation dont on parle, l’individuation peut apparaître surtout comme une pression supplémentaire sur l’individu. Les outils sont naissants, imparfaits, avec pourtant un horizon de leur perfectionnement très proche. Nous avons des crises à traverser, proches elles aussi. La philodoxie nous dit qu’elles ont une solution. Sans doute mais elle ne sera pas la leur. Un bouddhiste n’a aucune raison de voir dans le monde moderne auquel il participe le fondement du politique dans les dilemmes opposant Platon à Aristote. Et l’individu en sera différemment vu.