Individualisme... individuation
Outre cet aspect pratique de la transformation probable de notre organisation de vie, et le fait que la production capitalistique ne pourra plus y correspondre, c’est sans doute l’ensemble de la pyramide de ce qui fonde depuis la nuit des temps la part du le du politique qui aura subi une mutation telle qu’elle nous mettra en rupture avec ce que nous connaissons. Nos rapports aux autres, allant tout de même par un syncrétisme en cours vers une sorte de fusion culturelle globale, en seront sans doute bouleversés. D’autre part, la virtualité ne sera probablement pas ce monde inversement symétrique de la réalité dure et concrète, mais au contraire la masse de données disponible livrée à chacun dans le déroulement de son quotidien, reflétant la puissance des objets qui l’entourent, et sa capacité à l’exploiter au mieux, et donc faire preuve à tout moment de cette créativité dont on parle. La liberté de faire et de choix ne s’exercera qu’au prix de cette faculté de construire avec l’univers facile et immédiatement disponible du moment. Si l’on tient cette évolution pour probable, nous ne pouvons ignorer par ailleurs que les moyens, les matières, les métiers et l’intelligence de ces dispositifs auront une forte incidence sur l’organisation du couple économico-politique. Nous ne spéculerons pas sur l’incertitude qui pèse sur la reconversion juste du capitalisme actuel, car il peut se faire en nous laisser en héritage la puissance des monopoles actuellement en voie de constitution dans ce domaine avec de telles échelles de puissance que l’ensemble des systèmes politiques et sociaux pourraient en être pervertis. Là encore, l’affirmation volontaire des essentiels du le, sera déterminante. À quoi voulons-nous arriver ? Telle sera la question qui nous préservera d’une nouvelle forme coercitive de « l’isolement ». Autrement dit, porter en nous le désir de notre rapport à l’autre comme uniquement dépendant de notre volonté à l’exclusion de toute autre chose, et jouir de cette créativité pour l’affirmer en permanence.
Bien que rien ne soit apparent de nos jours, nous ne pouvons y voir une raison de ne rien voir. La réfutation de l’individualisme tel que le lit l’interprétation traditionnelle des valeurs touchant l’individualité, comme on l’a vu, conduit au moins à s’interroger sur un état de crise à son sujet. Pour le moment, dans l’accomplissement du cycle de la virtualisation dont on parle, l’individuation peut apparaître surtout comme une pression supplémentaire sur l’individu. Les outils sont naissants, imparfaits, avec pourtant un horizon de leur perfectionnement très proche. Nous avons des crises à traverser, proches elles aussi. La philodoxie nous dit qu’elles ont une solution. Sans doute mais elle ne sera pas la leur. Un bouddhiste n’a aucune raison de voir dans le monde moderne auquel il participe le fondement du politique dans les dilemmes opposant Platon à Aristote. Et l’individu en sera différemment vu.
Dans une conception plus recentrée sur la structure individuelle, les analystes ont perçu, comme Jung l’a fait autour du mot d’individuation, l’incidence indirecte de l’autonomie relative que cette démarcation de l’individualisme représente. Sur le plan de l’unité personnelle, l’individuation est un process qui désengage l’individu des pressions et du conformisme social, et le libère de la norme inhibitrice ; de ce fait, la relation et la perception de l’autre représentent le gain principal de l’individuation, dans une plus grande autonomie personnelle, relationnelle et sociale. L’autre est reconnu en tant qu’autre. Chez Jacques Ion, l’individuation produit l’abandon d’un engagement traditionnel (les impératifs pyramidaux du « nous » des structures organisationnelles) au profit d’un engagement « distancié » qui recentre l’individu vers une action tout aussi importante mais basée sur des ressources et moyens personnels. L’action se fait sans renoncement à soi, mais comme on l’a dit, sans que cela ne représente un quelconque individualisme, qui lui nie l’autre, ou le relativise largement.
Dans ce cadre, il n’est pas surprenant d’interpréter alors, l’éloignement de l’opinion de la politique, de l’offre de son personnel, non par une désaffection, mais par un désengagement naturel consécutif à l’autonomie distanciée qu’implique l’individuation. Les moyens qui en ont permis l’amorce sont énormes. Ils ne feront comme on le suggère, que s’amplifier. Et l’individuation par là-même, à travers les jeunes générations. C’est en fait, d’une manière que l’on peut raisonnablement tenir pour probable, l’ensemble des paramètres historiques du « principe d’obligation », cette forme contractuelle qui lie exercice du pouvoir par des représentants et citoyens, qui va être remis en question sous la forme qu’il connaît actuellement : la représentation parlementaire, principalement. La voie procédurale extrême par laquelle se fait la relation parlementaire est antinomique à terme avec celle que prennent les citoyens pour établir leurs relations sociales. Cette évolution s’accomplira sans doute en l’espace d’une génération, si ce n’est moins. En attendant, le personnel de la politique, de la technopolitique portent un regard essentiellement égocentré sur leur système, entre autre en battant leur coulpe quand aux défauts de messages qu’ils adressent à l’opinion. Une façon de rester au centre d’une structure partiellement excentrée, hors de ce jau nouveau.
Consensus et mass-médias. Un dernier train de considérations incite à opposer, à travers la nature de la construction consensuelle, l’individuation comme une négation en puissance du fonctionnement sociopolitique des mass-médias. Une théorie du consensus qui se veut avant tout celle que contient la construction d’un amortissement ou d’un évitement de la violence issue de la constitution sociale (construction de ce par quoi on choisit d’éviter les conflits), attribuent donc aux mass-médias, vecteurs privilégiés de l’expression du grand nombre pour le grand nombre, un rôle de mise en œuvre des règles qui en découlent, à savoir : plus une idée est répandue, plus elle est dénuée pour faire nombre de ses nuances et particularités de sens, qui elles naissent de la conjoncture, de la situation particulière, précise. Par le fait du nombre le message médiatique s’en trouvera donc réduit à l’essentiel de ce qu’il peut émettre de recevable pour être entendu. Il ne s’agit pas forcément de stéréotypie, mais d’un recentrement de problématique sur des paramètres essentiellement narratifs, ceux du récit événementiel de la politique, vu comme le degré ultime de toute activité sociale. Il répond en cela au recentrement de la classe politique elle-même. Par ce biais, et avec toute la richesse informationnelle et éditoriale dont disposent ces vecteurs, nous avons bien un évitement d’une mise en cause de cette politique-là en face de l’autre, la potentialité d’individuation, et le désengagement citoyen qu’il amène progressivement. Incapacité à lire une évolution encore peu visible, ou penchant à recentrer l’écoute sur la mise en spectacle de l’actualité, pour laquelle il faut dire que les diatribes et scandales politique abondent, savant dosage des deux comme dynamique d’ignorance ?