La dictature de l'urgence

03/12/2014 15:41

la dictature de l'urgence:   (extraits de "2084,  ou mémoires de ma vie future"  à paraître j'espère...)

Un samedi de Février 2013.                                J’en étais là avec moi-même, émergeant d’une vague impression d’impuissance, regardant le sable sous mes pieds, la plage, une Méditerranée qui se donnait ce jour là des airs de lac, sans mouvements ni vagues. Un moment propice, sous un vague soleil d’une matinée naissante, à laisser partir mes pensées au large, dans l’ordre où elles venaient, par un calme quelque peu dérangeant ce jour là, peu vivant, hivernal, gris, résonnant avec le murmure terne et incommodant de la circulation . Je me sentis soudain partie d’une pâleur générale, une image où ne rôdaient que des figures. Couleurs, tenues, habitudes, manières et rituels resteraient aujourd’hui identiques à ce qu’ils seraient demain Dimanche, les autres jours, à la même heure matinale. Réel complexe, ingouverné, articulant habilement d’illusoires différences. Images d’hommes et femmes pourtant faits de cette chair éternelle qui avait traversé le temps. Je trouvais cette diversité d’apparences accablante, prévisible à force d’être démultipliée comme la variation d’une même condition. Une tendance inquiétante de cet anesthésiant bien-être. Envie de m’en évader. Mes préoccupations du moment, je le sais, allaient refaire surface. Effets banals des soupçons d’une contrainte que je devinais tout au plus, mais qui m’inquiétait. Conventions, discours tout faits, couleurs, gestes, paroles,  reconduisaient la part utile d’un jeu de rôles. Mais la paradoxale obligation des impasses dans lesquelles cette libération de l’uniformité diversifiée nous engageait, ce grand service que la forme rendait à l’oubli sans contrepartie de valeur réelle, nourrissait le spectre grandissant d’une liberté de se réaliser assassine de la liberté d’être, comme une obligation de nous éloigner de nos rêves. Une vie supposée délivrée désormais de tout enfermement partisan de l’idéal ne devait-elle pas présenter pour chacun, comme on le prétendait, l’opportunité vraie de sa liberté?

Je craignais l’inverse. La perspective d’une forme tyrannique est un mal qui avant tout paralyse l’imaginaire. On y surprend les fragilités humaines et triviales soumettre le clientélisme aux idéaux du dictateurMais si celui-ci n’est plus une personne, si en dernier lieu la puissance de cette multitude dont je fais partie retournait contre elle cette liberté sans désir ? La peur de la tyrannie du tyran ne deviendrait qu’illusion. En l’occurrence, rien de précis à craindre. L’inquiétude seule, confuse, tiendrait lieu de mise en alerte, comme toute brèche par où s’infiltre l’interrogation salvatrice. À mon sens. Je redoutais néanmoins le risque qu’instaurait en dictature la redoutable obligation pratique, l’urgence des pragmatiques enfermant toute chose dans la contrainte immédiate du faire ; je m’y sentais mal à l’aise, enfermé, coupable, comme ces pacifistes sur lesquels en temps de guerre, s’exerce le poids de la trahison. Nous avions vu l’idéologie, par besoin, explorer l’histoire pour s’affirmer ; c’était une lutte des rêves. Mais la pression de l’urgence pratique les ignorait maintenant beaucoup mieux que ne l’auraient jamais fait les trous de mémoire du 1984 d’Orwell. Cette urgence là cumulait ses ricochets sur l’instant.  Le pire s’annonçait comme cette cécité : ne voir aucune coercition sous la seule raison qu’elle ne fût pas incarnée, qu’on ne puisse voir le tyran. Et au-delà de quelles limites la discerner, si par ailleurs notre conception de la liberté s’en satisfaisait, en s’accordant sans cesse mieux aux impératifs d’un faire construit sur l’ignorance du risque de ne plus croire, de ne plus rêver? Cette question me traversait très souvent l’esprit : Big Brother renaissait en immense société de services. Qu’allions nous définitivement oublier, qui consacre notre abandon ? 

Le vent d’Est soufflait légèrement, amenant des terres sur une mer calme et plate une épaisse couche nuageuse, comme toujours sous ce régime de vent. Sur une surface lisse, de toutes petites embarcations d’« Optimistes », les unes derrière les autres, promenaient à l’horizon une ligne de pointillés que quelques rayons détachaient d’un fond morose. Les percées du soleil, par alternance, apportaient par apparitions soudaines ces caresses chaudes qui effacent le picotement du froid sur la peau. Et ainsi de suite, dans une sorte de volupté qui contrastait avec l’inquiétude intime du promeneur que j’étais. Rien de ce qui m’entourait ne témoignait avec moi de l’incarnation d’une réalité préoccupante. Notre propension immémoriale plus forte que jamais à distraire chaque jour les soucis de l’âme par mille petites choses, jusqu’au recours à nos alter ego technologiques, nous offrait toujours mieux l’apaisement qu’on enracine dans ces images rassurantes des beautés du monde. Nous avions depuis peu dans le cadre étroit de nos envies, enfermé ces beautés dans un grand livre d’images. À feuilleter à l’infini.

Mais l’horizon de mes pensées ne se superposait pas à la ligne gris bleue que scrutaient mes yeux. Ces merveilles, celles de la nature, augmentées des œuvres que nous y avions aussi inscrites par notre patient labeur, formaient ce contraste terrible : nous assistions presque sereinement à la disparition d’une harmonie due jusqu’ici à notre relative faiblesse devant la nature. Ce compromis des corps et des âmes que toute construction trouvait avec elle, était un hommage. Depuis l’antique rituel des égyptiens, dont les prêtres déposaient des offrandes sous les fondations de leurs monuments, pour que la terre cicatrise, oublie, pardonne les blessures infligées, prenait sens, plus que jamais, jusqu’aux souffrances des mineurs. Il a suffi d’une génération, pour que le jeu se renverse, détruise cette distance que la durée nous imposait à nous-mêmes : celle de l’humilité. Basculement irrémédiable. Nous avons désormais dans nos bras les enfants de nos appétits de profiter, les moyens de la destruction de notre matrice. Nous serons bientôt des nécrophages, c’est la métaphore qui me venait à l’esprit, assis là sur mon bout de mur. Et combien de malheurs accumulés, convergents, émergeraient, dont certains d’une explicite insolence, pour d’autres encore ignorés ? Où étaient les vérités enfouies d’une histoire future que j’allais devoir traverser, que nous annonçaient entre autres de l’humaine condition, l’épuisement de la matrice, la rareté en tout ? Au fond, le niveau de la mer pourra monter d’un mètre ici même, dès demain. Ce que je verrais dans le quotidien, c’est un peu moins de côte, un peu plus d’eau pour me baigner, c’est tout. On s’y habituera. Ainsi se font les comptes de la fatalité.

Je n’étais pas le seul –Nous devait le vivre aussi- mais l’inquiétude fabriquait chez moi une insatiable curiosité, formant cette ronde de questions successives et récurrentes, sans espoir de réponses claires, situation que je supposais donc être confusément celle de mes congénères. Ce n’aurait pu être autrement : eux et moi sommes sûrement la même personne. Actifs, attentifs productifs, interrogatifs en face de ces connaissances qui s’accumulaient en nous éloignant si vite et si irrémédiablement de cet équilibre patiemment trouvé, inscrit jusque là dans le cycle naturel. Le glissement de la puissance si bien outillée du Je rendait difficile à comprendre qu’il nous éloigne de nous-mêmes, en éloignant le Je de l’autorité matricielle du Nous. Ce renversement allait avoir quelque chose de redoutable, puisqu’irréversible ; nous ne serions jamais à la hauteur de cette responsabilité nouvelle. Nous ne serions toujours que des mal-conscients. L’urgence pratique, voilà donc par quoi se formait en moi l’idée de la dictature infaillible dans laquelle le monde prenait tranquillement racine ; simple efficace, ancrée dans le quotidien et ses détails mystificateurs, ses obligations d’accomplir les gestes fonctionnels dédiés à un accomplissement qui ne serait jamais au rendez-vous de toute manière. Se vendre comme un outil de son propre épanouissement, découvrir l’horizon fuyant d’une individualité que cette dictature allait nous dérober, quoique la sublimant sans cesse, décevait. A moins de faire semblant de ne pas le savoir, sauver des instants trompeurs pour le peu de soulagement qu’ils apportaient, eux au moins, et les enchaîner sans relâche … Qu’il y ait une limite de temps à tout cela, aurait au moins pu rassurer.

L’échelle, ce rapport de force de l’humanité au monde que nous ignorions depuis toujours, devrait suffire à nous rendre victime de l’urgence pratique. Maintenant que dans un mouvement inexorable, je voyais comme tous la nature ne plus exister que comme un moyen d’accomplir notre parcours, je perdais de vue la matrice de notre existence, les rêves que je lui devais, la retrouvais rétrogradée au rang de système d’utilité… Le terme d’environnement, en triste héritier de cette mort consacrait la fin de la nature en gérant un nouvel état : l’artificialité en tout. Prix de l’échelle, irritant renversement terminologique qui nous protégeait désormais de nous-mêmes, de notre inconséquence. Abandon du dépérissement de la nature à la cérébralité des bien-pensants, comptables de l’inavouable et inéluctable coup final de la puissance de l’urgence pratique. L’échelle des besoins, des envies, des appétits et même du minimum vital. Il nous était certes offert d’être plus optimistes, de concevoir ou rêver que notre science et ses découvertes futures nous protègeraient de cette perspective lugubre. Vite secondaire, cette liberté paradoxale de nous arroger la matrice, ne réduirait jamais l’impact du nombre. Elle conduirait à faire de l’artificialité notre condition première. Tout ce dont nous avions moissonné de ce rapport millénaire à des forces magiques, divines ou surhumaines expliquant le vivant, serait irrémédiablement condamné. Nous ne cultiverions que de la synthèse. La science en cette matière reste une inquisitrice indomptable, armée de la seule certitude logique. En  ne pouvant plus ignorer quoique ce soit sur n’importe quoi, en écartant tout arbitraire possible, elle nous amènerait à déserter les territoires de nos doutes, là où naissent nos rêves. Nous n’aurions plus d’histoires à nous raconter. Cette  minuscule marge du faire ne nous concèderait plus d’autre option que celle de notre capacité à éviter les catastrophes. Le terme d’environnement ne défendait déjà plus la nature dont nous nous sentions modestement fraction, mais en consacrait notre anthropocentrisme par son utilité mise à nu. Je ne souhaitais pas que cette inversion finisse malheureusement par éclater à la conscience de générations futures, comme celle d’une irréversible perte.

         Je venais ce matin-là de mettre la dernière main à la dernière ligne d’un ouvrage commencé sous l’effet d’une impulsion, par le recollement d’une suite de notes, dont le principal travail avait été de les reconnaître comme un tout, une sorte d’objet cohérent, me disant que cette mise en ordre aboutirait bien à me faire saisir quelque chose au vol, comme une réorganisation de mes idées plus que d’idées en elles-mêmes… Mais la leçon était là : un supplément d’acuité n’apporte pas forcément les réponses aux questions simples qui en ont été à l’origine. Même mieux armé, il me semblait en être toujours au même point, avec cette question continuant, encore plus puissamment que jamais, à s’imposer: où échoueraient les rêves que nous poursuivions, pour toujours renaître, s’évanouir sous la contrainte de l’immaîtrisé, pour renaître encore, si nous n’en voulions plus  cette fois?

Une tristesse sans objet véritable suit ce genre d’expérience, sorte de conclusion en abandon d’une part de soi, de cette chose produite dans l’intimité, puis livrée à l’appropriation d’autrui. On se vide. Une sorte de dépression post-natale… Et cette matinée y répondait : elle annonçait un jour sec. A ce propos curieusement, m’était venue plusieurs fois en mémoire le lointain souvenir de Winston, héros éprouvé d’Orwell, de sa lente perdition dans une liberté investie de sa soumission à l’arbitraire. Se sentir conforme apporte donc un bien-être qui vient à bout de nos convictions contraires. Mais la dictature de l’écrivain et celle que je redoutais ne seraient jamais la même. Nous ne partagerions tout au plus que ce que nous inspirait ce mot : soumission. Finalement, la perspective lugubre de l’univers Orwellien s’était éloignée de notre réalité. Pourrions-nous nous croire pour autant, définitivement sortis de la logique d’une tyrannie mue par la seule nécessité d’une non-histoire ; nous en tenir à ça serait nous cacher notre crainte grandissante d’affronter d’autres de ses raisons. Dans le récit de Winston, la culture de la peur rendait par elle-même son monde faillible. Dictature trop patente, entretenant ses paradoxes. Une liberté assurée par l’esclavage ne peut pas être forte, nous le savons. Le mystère qui entoure un dictateur dont on ne sait rien, le rend justement plus terrible par l’imaginaire qu’il mobilise. Il y a donc de toute manière une histoire. On ne peut jamais faire complètement fi de l’utilité du rêve. Les paradoxes de Winston, « La liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force, la guerre c’est la paix » ne garantissent aucunement l’avenir du tyran d’un quelconque danger. Surtout pas celui du recours indispensable à l’intelligence qu’exige l’oppression, car son exercice conduit immanquablement à la contrepartie d’une nécessaire liberté d’être pour l’exercer. Et pour être, il faut une histoire. Toutes les dictatures ayant besoin d’être pour exister, le monde d’Orwell s’était d’ailleurs éteint six ans après la date de la mort psychique de son héros, lorsque le Mur était tombé. Son contraire serait une toute autre histoire.

J’avais cette année-là 23 ans, le même âge que la chute du Mur. Je ne pouvais donc faire autrement en tout, que supposer.  Je me disais que l’avancée en âge a ceci d’inquiétant, que quelle que soit la vie et la manière dont on elle aura été remplie, les rêves qui ont plané sur chacun de nous comme une masse nuageuse, changeante et vaporeuse, sont ceux que l’on regarde en relisant notre histoire, dans le concert des fictions humaines accomplies en parallèle. La mienne restait à faire. Je levais le nez pour les voir, faits de la force insaisissable de leur mouvement. Je suppose que les gens qui ne rêvent pas ne connaissent pas le malheur de cette soustraction, ni le bonheur de leur fréquentation. S’être trompé peut être aussi parfois la pire des vérités à reconnaître. Le temps de nos désirs collectifs au contraire, ne se prévaut pas de l’âge, car il persiste à travers les générations qui se succèdent. Leur fin est hors de propos. Le collectif ne se définira toujours que par une durée qui nous dépasse. Il se donne, inlassablement, le temps de reconstruire le rêve…Le sens des nôtres ne s’inscrira toujours que dans sa durée.  

                Mais que rien ne renaisse, alors tout s’atrophie. Dans un élan que nous avions en parti rêvé, nos connaissances, notre puissance nouvelle nous attribuerait désormais la responsabilité totale de l’avenir. Mon âge pourtant ne me permettrait pas –sauf miracle- d’être assis là en 2084, cent ans après Winston pour voir quel mur serait tombé, regarder mes rêves perdus ou accomplis, les nuages restants comme autant de craintes, espoirs ou appréhensions de ce qui allait être.

Voilà ce qui taraude continuellement cette personne fusionnelle, le «  Je comme Nous »: deviner, prédire. Sans que rien d’extérieur ni rien de plus puissant ne vienne sanctionner nos évitements, nous réussissions enfin à prendre sur la nature ce pouvoir qui nous rendrait si seuls, fait de cette solitude menant à la tyrannie du pire. Pour la fuir ou pour la combattre, l’esprit devait pouvoir s’évader, en qualifiant son résultat d’espoir. En 2013, l’affection que je portais aux enfants, comme ces anonymes à bord de leurs Optimistes, cristallisait surtout en moi une inquiétude sans clarté pertinente; leur laisser un héritage que Je comme Nous voudrais solide était le nuage de passage en ce moment. Assez noir. J’observais ce siècle depuis la date fatidique de 1984 à laquelle la vie de Winston s’était perdue dans le magma des esclaves de l’arbitraire, en cédant à ce besoin de vérifier cette interrogation : la terreur de l’urgence pratique aurait-elle été contournée, dépassée ? Aurait-elle au contraire gagné, en imposant la violence permanente du faire, pour gagner du temps sur cet illusoire bénéfice d’un plus de mieux-être sans profondeur humaine? Ce qui l’emportait en ce moment, c’était bien cet irréversible changement de règles, échappant par sa si complexe diversité, à notre entendement. Voilà comment tout changeait donc, sans que l’on ne s’explique vraiment comment, ni pourquoi. Seules désadaptations, dégradations, ruptures émergeaient et nous envoyaient ses signes inquiétants. Comment construire avec ça, sinon faute de mieux, déléguer cette tâche aux raisons de l’imaginaire ? Me raconter une histoire déjà connue et la voir aller au pire, ce que l’avenir proche il est vrai, m’entraînait à déduire de la crise en cours, durable sur le fond, fugace dans la forme, me voir entraîné dans ce que je pressentais d’un moment présent qui donnait à réfléchir, dans sa persistance à rester immobile, surtout, devrait sublimer la force du rêve. Je n’en voyais pas à partager. Ceux qui s’interrogeaient ne cherchaient qu’un autre horizon à l’utilité. Guère plus…

Comment nos sociétés nous permettraient-elles de si bien nous accommoder de cinq milliards de pauvres regardant vivre dans une modernité aisée, un petit milliard d’individus se partageant quelques sanctuaires bien répartis sur la planète ? Le reste entre deux eaux. Grâce à la dictature de l’urgence qui fait justement passer tout ce qui n’en relève pas, si loin. Les journaux ne cessaient à cette époque de rendre compte et sublimer avec une persévérance remarquable le récit de fortunes qui se gagnaient à la marge, de ces dérives inexplicables à l’entendement commun. Tel financier gagnant quatre milliards de $ par an, tel autre un peu moins, ainsi de suite, se distinguaient en héros ; pour nous, cette dérive hors d’atteinte portait un nom : insolence. Comment aurait-elle pu être légitime, sinon au prix de l’illusion qu’il s’agissait d’une loterie à laquelle chacun pouvait gagner ? Comment ignorer qu’une loterie gagnait beaucoup en redistribuant peu ?  Parce qu’elle pervertissait une règle de base du système de tous les dangers : détourner l’espoir.

Un pauvre ne se nourrissait alors que de que huit dixième d’hectare, alors qu’il en fallait neuf et demi à un honnête consommateur biobobo d’un pays riche : « empreinte écologique » oblige. Cinq planètes terre seraient nécessaires à bien nourrir le monde ressasse l’exemple connu. Insondables raisons du marché. Exploiter une partie de la planète dont une moitié vouée gaspillage de ce qu’elle produisait, valaient hygiène et bien être de ces biobobo s’amendant dans le tri sélectif. La réponse avaient toujours été d’une extrême simplicité : les bénéfices intermédiaires.  Combien de temps continuer à vivre bien pour les uns, se contenterait de l’ignorance de la misère des autres ? Un soupir attristé, une vague parole suffisaient en général à renvoyer toute gêne au pays du fatum. Celui-là même qui nous ramènerait aussitôt dit à cette croissance qui faisait la crise de la crise. A cultiver l’urgence qu’il y aurait à en sortir pour conforter l’ignorance du reste.

Tout paraissait simple ; il n’y aurait pas de place pour tout le monde. L’inertie nourrirait le mal qui nous ronge. Qui, parmi vous, passants si paisibles, se rendait vraiment compte de la progressive, lente, et inévitable disparition d’un mode naturel, encore présent dans nos esprits comme un allié, un matrice éternelle? Peut-être y pensiez-vous, même souvent… Je voyais alors une grande diversité dans la façon de raconter cette histoire, des petites histoires à l’Histoire. Toutes avaient leur importance. Elles contribuaient à lutter contre cette opacité si bien installée dans l’enchaînement du factuel de l’urgence, cette permission que nous nous donnerions toujours mieux d’effacer les traces de notre mauvaise musique intérieure. Si nous consignions depuis que nous possédions l’écriture, relisant nos textes inlassablement, nous racontant ce qu’ils nous cachent et aiguisant notre conscience comme pour nous préserver de tels malheurs, chercher à comprendre devrait être une exigence nourricière ; en nous permettant de nous fondre dans cette continuité millénaire, par laquelle de cette manière, chacun trouvant le sens de ses rêves, y trouverait le moyen de ne pas ignorer.