le syndrome du tri sélectif
Le syndrome du tri sélectif…
Je hais le peuple imaginaire de la politique, cette abstraction abandonnée aux désirs des patriciens de la république. Ce peuple-là n’existe pas. Et son arithmétique, faite d’entités statistiques composées, recomposées au gré de chiffres que leur rhétorique assemble pour les besoins du moment, reste une illusion. Comme une sorte de notion plastique et floue à l’usage de la philodoxie ; rien de commun avec ce qui vit. Nous avons là les racines d’un populisme mou, derrière la dénonciation de celui que l’on présente comme dur. Le dur cache le mou. Au temps du sénat romain ce peuple-là devait accepter d’être ce qu’on lui disait être, et payer cette fatalité. Nous sommes au XXIe siècle. Le décréter souverain, quand tout ce qui échappe aux politiques converge à le rendre dépendant, lui imposer une situation économique où la conclusion inévitable abouti toujours à lui démontrer qu’il doit payer, que tout est difficile et que l’on ne peut faire autrement, est évidement un mensonge par omission de transparence, qui ne le rend souverain que par convention théâtrale. Une théâtralisation du politique à l’avantage de la techno-politique.
Loin d’une dénonciation qui ne mène à rien, il faut admettre que la responsabilité de notre lente sortie de l’impasse ne tient pas à la seule action de gens que nous avons-nous-mêmes élus, c’est-à-dire auxquels nous avons donné mandat d’agir à notre place. Je supposerai, dans ce cas, que l’étiquette ou tendance politiques n’ont rien plus rien de vraiment déterminantes ; ce système de condamnation des uns par les autres sous raison ultime de l’alternance théâtralisée paraît assez dérisoire, face à la puissance à opposer aux forces qui s’installent dans le temps long, et qui déjà de manière assez récurrente, nous font sentir leurs effets. Est-ce comme ça que nous devons être un peuple, ou alors en sachant directement ce que nous voulons, hors d’un système d’une confortable délégation ? C’est justement une des caractéristiques de notre siècle que de nous en offrir les moyens, et ce en réactivité comme en échelle. Est-ce alors une raison pour en augmenter uniquement nos capacités de récriminations, d’amertume et de désarroi, de dénonciation et passivité ? Ou être convaincu de cette insuffisance, se débarrasser de cette fâcheuse habitude de tout attendre de gens qui ne peuvent eux que de moins en moins, en partageant autre chose que des revendications ? Notre responsabilité directe est désormais engagée par le fait même de disposer de cette parole rendue à l’échelle individuelle, et avec ces moyens énormes, de nous exprimer, de partager, d’apprendre à sortir d’une sorte de dépendance à un principe de délégation qui maintient une conception du pouvoir n’existant plus que dans la forme. Ceci d’ailleurs n’a rien de neuf ; depuis longtemps germent et opèrent dans le désordre d’initiatives individuelles, collectives et parfois organisées, des offensives de dénonciation et d’information, qui conduisent toutes à faire état de ce dépassement inexorables des constitutions nationales. Je ne suis sans doute de ce point de vue là qu’un spartakiste qui s’ignore, comme tout ceux qui lacent des alertes, dénoncent, relayent des faits, informent d’abus, manifestent une indignation quelconque: notre outil social de communication est de nature à générer une forme de spartakisme.
Ce qui est remarquable au vrai sens du terme je trouve, c’est de voir se constituer le palier suivant, par l’explosion de sites ou organes d’information relayant les mêmes types de colères, principalement contre le système financier, les tricheurs et la passivité politique de nos dirigeants, conjointement bien sûr à l’expression sous toutes ses formes de la dégradation écologique de la planète. Autant de fantassins en ordre de marche, une marche désordonnée mais probante, pour un combat contre un ennemi qui se protège par son inconstitutionnalité : en gros tout ce qui, dans des lois non écrites appelées « lois du marché » pratique le plus vieux des rapports humains au profit de la rente: le rapport de force, un archétype présocial du lien d’intérêt. Je pense à ce qui transparaît des négociations « Tafta », qui de ce point de vue ouvre un horizon de certitudes quant à cette prise d’assaut des souverainetés constitutionnelles. Un ennemi qui n’appartient à aucune loi ni nation, s’implante dans toutes, selon les seuls règles de la dépendance qu’il créé. Nous savons, ou nous sommes confondus par l’accumulation des signaux, pendant que les sommes concernées par la fraude, les fonds toxiques, le blanchiment sont faramineuses et augmentent. Nous avons là au moins, grâce à cela, de quoi identifier plus précisément l’un des contenus des facteurs d’une crise à redouter. Mais à distinguer. Laquelle, purement financière, multiforme ? Un certain nombre d’observateurs alertent actuellement sur les risques d’une nouvelle crise économique, dont on ne sait pas vraiment quand elle va arriver, mais dont on sait qu’elle a de très fortes probabilités de survenir. Susan George dans un article de « Où va le monde ? 2012-2022 une décennie au devant des catastrophes» (Éd. Mille.et.une.nuits, avec Y. Cochet, JP. Dupuy et S. Latouche / 2012) rappelait que dans le monde la totalité des fonds accordés aux banques, banques centrales comprises, avait été de 29 000 milliards de dollars : « En juillet 2011, le Governement Accountability Office (GAO) a publié le premier audit jamais entrepris de la Réserve Fédérale qui révélait des prêts et garanties d’urgence de 16 000 milliards de dollars aux banques américaines et étrangères (dont BNP Paribas, Société générale, Dexia ….) Un chercheur indépendant, James Felkerson, a publié en décembre 2011 une étude qui inclut les prêts de la réserve fédérale aux autres banques centrales de l’Europe et du Japon et qui arrive au chiffre total ahurissant de 29 000 milliards en prêts et garanties en relation avec la crise. » Il semble à priori improbable qu’il puisse y avoir une deuxième chance d’après (une nouvelle) crise pour ce système, sans de graves dommages sociaux « collatéraux ». Il semble par contre, (comme je le dis dans l’article sur Althusius), qu’il y ait à ce sujet deux « temps » qui cohabitent.
Le temps d’une vision paroxystique des crises, définissant un temps court, celles où surviennent les kraks eux-mêmes, et le temps long, celui que le temps court nous cache, mais combien plus déterminant, car lié à des disfonctionnements de fond dans nos organisations sociales, auxquels renvoie ensuite une évolution sur laquelle il devient indispensable s’interroger en priorité. La crise d’un temps T, celle que nous attendons, nous laisse supposer qu’après un pic justement paroxystique, les éléments qui en furent la cause se réparent sur les bases de l’expérience qu’on en tire. C’est comme cela qu’en ne regardant les effets cycliques des crises qui par définition se succèdent, nous ne voyons les évolutions sociales qu’elles provoquent que comme appartenant à cette dimension cyclique : le temps court. Cette vision justifie une croyance bien ancrée qui veut que chaque expérience murisse la réparation de ses propres effets, évitant leurs rééditions. Je pense cela faux. Faux en matière de marchés, comme les faits le prouvent ou le prouveront. Faux parce qu’il ne sera obtenue aucun retour de conscience réel des puissances industrielles pollueuses, pour la bonne raison qu’elles savent ce qu’elles font. Faux parce que face à ça seul le rapport de force fait loi. Une révolution pourrait-elle se faire sur simple demande d’autorisation au pouvoir en place ? Nous en sommes là, et concevoir les impératifs du temps long implique que l’on renonce à cette vision des choses. Pas de paroxysme, mais une accumulation d’une multitude de paramètres convergents et dont les principaux sont :
L’effondrement progressif de la représentativité démocratique, la dépossession de la souveraineté du peuple par des systèmes inconstitutionnels de mise en dépendance, par la formalité de la théâtralisation philodoxique, la perte du sens de la finalité de la vie sociale qu’impose enfin cet individualisme libéral, si loin de l’individu citoyen de la république,
La disparition, en fonction de ce qui précède, de la redistribution comme principe d’équité, et la disparition progressive du sens prioritaire en tout du bien commun, au profit des règles de l’économie consumériste et du principe polyvalent de la rente financière,
L’ensemble des problèmes écologiques connus et sur lesquels je ne m’appesantirai pas, enfin.
Conclure sur la crise du temps long (dont les concentrations, le Tafta, les stratégies agro-alimentaires font partie), fait craindre que nous assistions à l’émergence déjà sous nos yeux d’un tiers peuple, je veux dire par là un peuple mondial qui sous cette condition d’évolution globale du resserrement des richesses et de leur concentration, sera définitivement laissé pour compte, autant constitutionnellement qu’économiquement. Une partie de ce tiers-peuple coule déjà périodiquement en Méditerranée. Laisser évoluer les choses, revient à consentir, à être de plus en plus victimes de promesses impossibles à tenir. Peu importe le degré de naïveté ou de plus ou moins grande mauvaise fois des responsables politiques et affairistes dans cette affaire, car ils n’auront jamais la puissance d’ignorer et de jouer de cette passivité – ou patience- que peut avoir la versatile multitude.
Dans cette affaire aussi, le pire des dangers qui nous guette est de continuer à croire, pour des raisons qui nous arrangent sans doute mais qui se révèleront, j’en suis persuadé, illusoires, à une croissance qui sous-entende redistribution des richesses. C’est le propre de la philodoxie que de nous mobiliser autour de cet axe. Or, tel que le système économico-politique se configure actuellement, une croissance assurant une maigre redistribution de confort signifiera de plus en plus qu’une autre croissance, celle de la rente, se fera dans des proportions « ahurissantes » comme dirait Susan George. En nous faisant courir le risque d’ailleurs, de voir ces excédents de richesse ne plus savoir comment s’investir, nous faire prendre le risque d’un krak cyclique annihilant les bénéfices antérieurs, en fait le peu de redistribution acquise, en ajoutant au passage de nouveaux contingents de laissés pour compte. En ne connaissant pour ça que ce qu’on appelle parfois une croissance en tôle ondulée (succession de mouvements faibles de croissance/récession).
Dans cette affaire toujours, la crise du temps long se joue de cette division convenue des termes, court terme, moyen terme et long terme, dont on ne sait d’ailleurs vraiment étalonner les durées relatives. Le temps long est ce qui permet de regarder ce qui se passe et d’en tirer en situation les conséquences. Le temps long s’expose et se mesure déjà en montée des eaux, augmentation de la pollution, assèchement des sols, pollutions industrielles et chimiques, déstabilisation des régimes en transition politique, recrudescence durable des foyers de conflits armés, fragmentation des territoires, migrations sauvages, dégradation de la qualité alimentaire, etc.… Comment pourrait-il y avoir de ce point de vue, des termes courts moyens ou longs ? Temps court et temps long se superposent sur les mêmes sujets : leur lecture seule doit dissocier dans les faits les paramètres qui se différencient. Le renversement de tendances dans une élection nous renseigne sur son temps court, celle de l’abstention et de ce renversement. L’insatisfaction que les deux traduisent appartient au temps long, comme paramètre récurrent, et nous signale une désadaptation du système de réponse en contenu du politique. Mais la dépendance rend esclave des paramètres du temps court, celle de la dictature de l’urgence.
Sommes-nous victimes d’un syndrome du tri sélectif ?
J’ai souvent affirmé, dans mes notes diverses et dans réinvestir le politique (le livre), que notre culture du non dit résultait d’une dynamique particulière ; j’ai baptisé ça ignorance. Le tri sélectif est l’image correspondant le mieux actuellement à notre dynamique commune d’ignorance : un syndrome somme toute inquiétant à notre sujet, nous, peuple abandonné, composé d’une suite de symptômes qui se dessinent pourtant de plus en plus nettement là sous nos yeux, et nous empêchera bien, à un moment donné, de les maintenir dans le champ de la fatalité. Ces symptômes tiennent à peu de chose parfois, les mêmes qui peuvent être valorisées au titre de l’échange fluide, facile et libre de toutes informations, idées au autres contenus. Cet excès de « bruit » produit des aberrations peu lisibles, mais qui sont cette part de la dynamique.
1 Parler vaut action : les commandes et les clicks = virtualité…Depuis un certain temps, les machines sortent de notre espace physique, jusque chez nous. Quand elles seront connectées, dans peu de temps, elles seront plus autonomes, presqu’auto-organisées. Elles auront leur espace physique propre, sans intervention directe du type de celles que nous avions avec les outils traditionnels. Cette histoire-là résulte d’une longue prise de distance d’avec cette très longue relation que nous eûmes avec nos objets de production. La robotisation dissociera cette nécessité longuement établie de l’intermédiation du corps jusqu’à la matière. La commande d’action vaudra désormais action. Le monde politique déjà, en agissant sur des paramètres qui se veulent rationnellement installés dans le fonctionnement social, ne fait maintenant rien d’autre que d’observer une distance de même type : agir sur des leviers que lui tend le peuple statistique, ne voyant rien de cette distance que l’appréhension quantitative du mal social introduit entre le sensible social et la réduction fragmentée des catégories qu’ils en font : multiplication d’affichages, d’effets d’annonce, de production de « projets » déshabillés, et pour cause. La permission d’agir n’est là. Déjà…
2 La production du non-dit : lier la croissance à la reprise de l’emploi, donc la régression du chômage n’est pas prouvé. Parler des liens de cause à effet entre reprise et diminution du chômage laisse entendre qu’il ne serait pas que structurel. Ce qui reste à démontrer. Nous savons par ailleurs que la recréation de sociétés nouvelles et innovantes, mieux armées face au futur par leurs équipements et leur organisation, ne créeront guère d’emplois, pour une première raison immédiate : le coût de la main d’œuvre, et une seconde, plus fondamentale : la numérisation puis la robotisation progressive de toutes les tâches impliquant actuellement de la main d’œuvre ouvrière, réduiront considérablement le nombre de gens au travail, enfin, la spécialisation des tâches sera telle qu’elle ne permettra pas de réintégrer le gros du contingent des travailleurs non qualifiés. Ce qui autorise donc, sans être excessivement pessimiste, à envisager que notre système de mise en équilibre tout entier, ce qu’on y associe de notre « modèle social », soit dans les faits partiellement remis en cause, puis totalement à terme.
Nous entendons ce qui est d’autant plus facile à accréditer que dans le fond nous le souhaitons tous, c’est-à-dire le contraire, que la croissance produira la reprise de l’emploi et la régression du chômage. Sauf une énorme erreur de ma part, je ne le pense pas. De même que je ne pense pas que la croissance puisse revenir à des seuils tels, qu’ils permettent de revenir à nos défuntes trente glorieuses. Nous aurons des effets dans tous les sens de cette « tôle ondulée », suffisante à toujours faire renaître des espoirs qui trompent, périodiquement, pour intégrer les effets de masque du temps court dans le temps long, puisque derrière ces diagnostics du temps court se cachent les non-dits du temps long, ceux que les nouveaux arrivants, nos enfants, en voyant arriver un jour la facture de cet escamotage, payeront d’un prix élevé. Laisser dire nous rend complices d’une arrangeante fatalité.
3 La dispersion médiatique, crée du « bruit », ou : les abeilles sont au sommaire…Nous avons eu, avec les média télévisuels, un formidable espace de démocratie, qui n’a cessé de se fermer à son propre exercice. Peut-être cet instrument est-il devenu potentiellement obsolète, trop configuré par la passivité du rapport qu’il implique ? J’ai vu, moi qui suis de la génération du papy-boom d’après guerre, la naissance d’un monopole télévisuel qui rendait en curiosité, malgré ce qu’on pouvait lui reprocher par ailleurs de conformisme, ce que les gens attendaient en découverte du monde extérieur et d’eux-mêmes. Nous avons aujourd’hui une télévision entièrement formatée à la culture massive des héros nourris au Mc Do, avec les standards de référence qui vont avec. Faut-il le regretter ? Pas du tout. Sous la pression concurrentielle de cet espace de nouvelles pratiques et de liberté qu’est Internet, il est logique que ce canal désormais classique soit relégué au rang d’une sorte de miroir, contraint à devenir le reflet de ce que nous sommes basiquement, « populaires », du point de vue patricien, sous cet argument imparable des contraintes de rendement économique. Aller vers tout ce qui peut faire audience, dans un mélange constant qui enchaîne les programmations les plus diverses et les plus confuses. Parfois, comme les clandestins de Lampedusa, de Sangatte, les abeilles sont au sommaire… Comme le reste, pointé comme problème, encapsulé dans une suite vite enchaînée, pour que son invocation n’implique pas sa dénonciation. Nous cultivons par cet intermédiaire, l’art des questions suspendues en l’air, et qui le restent. Les médias audiovisuels ne font là aussi, par leur utilitarisme, que trahir une facette supplémentaire de notre culture majoritaire du non-dit, différente de celle des nomenclatures, mais qui lui ressemble.
4 L’actualité, dans le contexte que je viens de décrire, s’impose comme la seule dimension narrative de notre société. La mise en histoire disparaît, au seul profit d’un récit exclusif d’une forme narrative fondée sur ce qu’est l’ensemble iconographique qui nous entoure. Une image en une seule dimension, deux tout au plus, mais sans profondeur possible : une surface sur laquelle l’œil se promène. Cette dimension exclusive parce qu’excluant tout autre, a l’inquiétude comme moteur. L’anxiété, ce sentiment qui ronge et pousse à « aplatir» l’image pour qu’elle ne crée pas de perturbations incontrôlables et surtout engageantes. Il ne s’agit pas de diversion. Il s’agit d’une réduction, à laquelle nous participons, en enchaînant aussi facilement cette succession de faits « aplatis » sans autre recul qu’un vague prétexte de submersion par les contraintes de la vie moderne. Mais la lucidité n’a besoin que de quelques secondes pour s’exprimer, pourvu qu’on veuille bien la laisser émerger librement en nous. L’anxiété ne peut pourtant pas être mère de tous les vices ; le système philodoxique, qui intervient essentiellement, au sens où j’entends ce mot, pour ajouter de l’illisibilité à la confection du récit et trouver par là son utilité, a depuis longtemps trouvé l’instrument terrible de ce qui l’accrédite : la technicité de plus en plus sophistiquée de l’investigation du réel, ce sur quoi je reviens souvent, l’objectivation par les chiffres des problèmes sociaux. Voilà comment aplatir dans le plus parfait des consensus les effets de l’anxiété, de la réduction de tout à la dimension unique de l’immense complexité du réel, qui comme la connaissance de la machine à vapeur ou celle d’une centrale nucléaire demandent une qualification autre que le simple entendement populaire. Notre anxiété, ainsi déléguée, peut-être transformée en déception, et, soyons honnêtes, nous permettre de botter en touche. Nous avons tort…
5 La technicisation occultante : pour poursuivre sur ces données je prendrai l’exemple grec, qui préfigure assez je suppose, la nature de la crise future. Voici un pays qui élit tout à fait normalement une jeune génération politique qui, si j’ai bien compris, s’est construite sur des bases essentiellement réactives et d’autodéfense provoquée par la souffrance du peuple grec. D’après les premières thèses qui sont parvenues aux oreilles de la pensée commune et qui continuent de courir, cette situation serait due à un petit boutiquier, ou plutôt une multitude de petits boutiquiers fonctionnaires et tricheurs divers s’étant tous abstenus de payer leurs impôts. De toute évidence les grecs détiennent seuls les clés de cette pratique, que nous ne constaterions jamais chez nous ; du moins je crois, que jusqu’à hauteur de 80 milliards. Mais le temps passe, et cette facilité narrative devenant plus difficile à développer, le problème grec a commencé à disparaître du système narratif grand public, sans que soient effacés des événements préoccupants de la vie des intéressés, et continue à en être un. Sur ce, le parlement Grec a demandé un audit (cf. Althusius 2 avec les déclarations d’Éric Toussaint) qui remet beaucoup de choses en question sur l’origine vraie (qui reste malgré tout à confirmer) de la dette grecque, et notamment le « recyclage » (blanchiment selon le terme consacré) de fonds douteux de la part de banque européennes, américaines. La position austéritaire de la communauté a de quoi être remise en question comme attitude punitive, et encore mieux celle de l’acharnement. Il est possible aussi, même si cela relève d’hypothèses extrêmement audacieuses, que la Communauté (institutionnelle et libérale actuellement aux commandes s’entend) vise par là la déstabilisation du gouvernement élu, non conforme à ses attentes. De nombreux avis défendent ce type de thèse. Si l’audit du gouvernement grec confirme un certain nombre de tricherie et illégalités, il sera intéressant d’observer ou les institutions européennes décideront de mettre le curseur de l’austérité : aider ou pas le gouvernement à mettre en route son plan de résorption de la pauvreté (20% de la population). Nous verrons surtout une lutte exemplaire pour les autres populations du sud, mettant en jeu la souveraineté d’un état, donc en principe d’un peuple, quand la loi du marché ne s’applique pas dans les conditions optimum pour lui. Ce, au moment où je trouve personnellement regrettable que soit à la tête de la Commission un homme qui a été premier ministre d’un pays montré du doigt par l’ensemble de la Communauté des citoyens d’Europe, pour ses tricheries, on ne peut appeler ça autrement, qui spolient ses propres partenaires de la Communauté, qui sont pour la plupart en difficulté.
En attendant, une part de la narration actuelle qui ne peut que reposer dans un premier temps que sur la technicité très sophistiquée des mécanismes financiers, aboutissent à cette confusion qui continue encore à rendre une opinion majoritaire fragile à ce sujet, et à contribuer à faire ignorer cet enjeu de souveraineté.
Sans aller vers des généralisations excessives condamnant l’utilisation des enquêtes et ce qu’elles apportent en informations statistiques ou celle de l’analyse de certains mécanismes, l’abus de complexité développe souvent en maintes circonstances un effet de bouclier qui là encore contribue à l’efficacité de la dynamique de l’ignorance.
6 la confusion souveraine : la parole qui vaut action, comme le miroir médiatique qui lui, vaut anesthésie, les effets d’actualité qui effacent la dimension de la profondeur et le bouclier de la complexification technique, ne contribuent effectivement pas à la clarification du problème de la souveraineté populaire dans nos démocraties. Elle apparaît confuse avant de prendre un contenu dont on ne sait de quoi elle peut être bien faite pour être populaire. La principale défense que l’on peut opposer à ça, consiste à démontrer que la fréquence des processus électoraux tend au contraire à conforter la démocratie comme modèle et mode de fonctionnement d’une collectivité. Qu’il faut au contraire l’étendre à des échelles les plus petites possibles et arriver en cela à une forme de démocratie participative, presque constante, inscrite dans un continuum fonctionnel. À quoi il est simple de répondre que tout cela existe depuis la nuit des temps sans que l’institutionnalisation de ce process naturel et spontané soit utile. C’est le fondement même de la vie en collectivité. Et c’est d’ailleurs ce qu’il y a de remarquable chez Althusius, puisqu’il défend ce point de vue de la liberté d’autonomie et de mode de concertation des consociatio « civiles », avant même de les voir comme des structures politiques. Je doute donc pour ma part, que l’institutionnalisation de la représentativité et de la prise de décision collectives soit en quelle que sorte probante pour assoir l’idée de souveraineté dans une démocratie.
L’exprimer comme celle du peuple dans des démocraties qui de nos jours ne font que des transactions avec elles-mêmes, gèrent des sortes de pis-aller, de compromis en compromis, reste un exercice à faire sans recul possible sur la nature même de ces transactions.
J’en vois deux. La transnationalisation de tout, le syncrétisme culturel qu’il entraîne dans son sillage, l’importance de la culture technique globale, et au plus fin, la transformation, la confusion de deux individus marqué chez chacun par l’expression de deux individualités distinctes. L’individualité populaire (le citoyen théorique) celle du citoyen appris par pratique civique, et l’individualité libérale (le consommateur), amené, par la vigilance qu’il sera obligé désormais d’avoir avec l’univers des objets qui s’exposent autour de lui, à gérer ce monde de confort comme un acte civique, voir citoyen. Ce qui est le principe même de l’attitude de correction écologique que nous tentons tous d’avoir sur notre environnement immédiat, auquel d’ailleurs nous intégrons notre propre corps. Cette expression des deux, coordonnée en nous comme une totalité, je l’ai appelée dans Réinvestir le politique (le livre), l’individuation, en prenant en compte toutefois la dimension de distance dans laquelle devait intervenir cette individualité à deux faces, celle de la balance entre savoir et croire, qui définit en quelque sorte le « désir » social ou de société des individus.
La souveraineté du peuple, dissociée de celle de nation par le fait de l’évolution volontaire, la construction européenne, et économique de la transnationalisation, reste soumise à l’évolution de ces paramètres sur l’individualité. Non pas comme modèle de base unitaire constituant par accumulation la collectivité, mais bien par ce qu’elle implique de praxis en décalage avec le modèle actuel, et que nous masque la dynamique de l’ignorance. Je pense pour ma part qu’il y a toujours une remise en équilibre entre le croire et le savoir, l’expression du désir social, que les tendances politiques nouvelles dans les pays du sud semblent prendre en charge.
7 l’isolement : J’apprécie particulièrement ce mot, ce concept employé par Hannah Arendt dans le système totalitaire. Je n’imagine pas, à notre époque, un isolement individuel tel qu’il me pousserait à m’abstraire des liens que tout un chacun entretient librement ou par obligation sociale et économique avec le monde (nb. H. Arendt fait la distinction entre isolement qui se rapporte à la sphère politique, (la rupture de « l’espace-qui-est-entre-les hommes ») et la solitude, qui se rapporte à la sphère privée). Chacun peut mesurer par contre que la multiplication des outils que nous avons pour le faire, créent d’autres manières de les gérer, qui nous délivrent de certaines obligations qu’ils sous-tendaient antérieurement ou ont toujours sous-tendu dans leur sens collectif. Nous sommes entourés d’alter ego électroniques, qui, nous rendant puissants sur le plan de notre information et action personnelles, transforment les besoins que nous avions de l’autre. Ce gain d’autonomie, nous détachant du collectif comme organisme d’inscription et d’action si je peux dire, nous fait voir une entité désormais extérieure à nous, en tous les cas avec laquelle faire corps n’est plus une nécessité. Nous sommes entraînés progressivement dans une culture de la relation sans proximité, si l’on prête à ce terme le sens de lien direct sensible, mais sans qu’elle ne disparaisse vraiment. L’isolement tiendrait plutôt de cet état, de cette distance nouvelle qui me fait penser aux évènements de Janvier et de la solidarité envers Charlie. Ce lien direct avec le monde s’est révélé en tant que tel, où les individus, pris un à un, se sont accordés comme entités pour affirmer une collectivité, plutôt que comme collectivité qui s’affirme. Cette nuance témoigne de ce lien volatile et direct de sujets autonomes agissant en société. C’est un paradoxe dont, je pense, tout énoncé sur la souveraineté du peuple devra tenir compte.
Alors, développer une conclusion conduirait à commencer par poser la question suivante : pourquoi demander à des gens qui ne peuvent rien, dont on sait qu’ils ne peuvent rien, d’arriver à quoique ce soit, sinon pour cultiver notre propre ignorance ?
Puis, une autre question : sommes nous une société en rupture conceptuelle avec elle-même ?
Puis une autre : les crises vont-elles aider à réfléchir?
À partir de quoi se pose un autre problème : que faire ? Une des difficultés qu’il y a peut-être à y répondre, réside dans l’indétermination de cette rupture conceptuelle probable, qui traverse nos sociétés et concerne tous les fondamentaux de nos conceptions politiques. En fonction même de l’importance des éléments du temps long, je ne pense pas que les crises agissent autrement que par des effets de chocs dont on peut se demander s’ils seraient positifs. Sans doute révèleront-elles un jour, ce qui reste une hypothèse, que vouloir sans cesse restructurer nos vieilles républiques constitutionnelles tiendrait de l’acharnement thérapeutique. Je suppose aussi que le modèle révolutionnaire sera discret, s’appuyant sur une multiplication d’expériences reproductibles en fonction même de la puissance de communication de la multitude et de son désir social, de reconstruction de l’Autre comme soi-même pour être soi-même, et de l’équilibre universel à reconstruire. Ces modèles sont en partie naissants, il faut y réfléchir autrement qu’en termes consuméristes, c’est aussi simple que ça.