"L'espace-qui-est-entre-les-hommes"...
Entre les hommes... Paradoxalement, c’est au nom d’une prudence systématique qu’il faudrait prendre le contre-pied d’un optimisme technologique et non scientifique, celui-là même qui a pris le relais de notre espérance dans un progrès plus global. Le principal de la réflexion devrait restaurer le principe selon lequel tout ceci ne serait pas sans conséquences sur le système général de l’organisation sociale. Ou qu’il l’est comme le montre ses impacts négatifs, entre autre ceux que l’on a décrit. Énonçons-en la raison principale, pensait François, raison somme toute très primaire et simple : la nature du progrès technique n’est plus mécanique. Ce qui influait les systèmes physiques de la société ses capacités à la puissance productive, systémique, reflétait l’inventivité de la mise en œuvre de cet acquis mécanicien. Les procédures d’usages liées à la limite de performance mécanique, ne varierons sans doute pas beaucoup, mais changeront de nature. Nous perdrions notre rapport direct avec elle, les objets devenant non pas intelligents mais autonomes. Ceux qui ont été étudiants à l’époque de François ont eu à bricoler leurs « deuches ». Nous n’y pensons plus aujourd’hui. La distance est immense maintenant avec cette « physiologie » des objets. Une rupture millénaire qui s’annonce.
Le fait d’établir un lien direct entre ce nouveau statut de l’usage de notre environnement utilitaire et la transformation profonde de nos principes de démocratie ne tiendrait pas d’une extrapolation si hasardeuse. En premier lieu, la tendance homogénéisante de la libéralisation du monde n’a de meilleur associée que le système dominant d’une démocratie universellement exportable. Au moins du point de vue des plus forts qui le conçoivent de cette manière. On peut supposer que cette évolution tendancielle à s’exporter et s’imposer avec le temps, nonobstant les variantes interprétatives de différentes cultures, révèlera par lui-même des invariants qui en préserveront le tronc commun. On peut par ailleurs supposer qu’au-delà de l’affirmation libérale des dominants, c’est effectivement par un syncrétisme culturel que le lien démocratique se révèlera à lui-même. Souhaitons-le pensait François. Régénérant le principe d’obligation dans une acception plus large que le nôtre actuellement (le respect des cultures minoritaires par exemple), nous aurions à terme une « obligation démocratique » universelle polyforme mais en même temps désoccidentalisée. Ce qui ne sous-entend nullement une gouvernance mondiale, bien au contraire. Nous allons sans doute vers son inverse, pour une raison fondamentale tenant à l’ancrage biologique des humains : l’identité dans un rapport de proximité. Encore une hypothèse hasardeuse.
L’alternative actuelle, qui assimile souvent le libéralisme économique à la nature humaine et en la respectant comme la meilleure traduction de la démocratie, a de forte chance à terme de produire sa sortie probable de toute pertinence, comme conséquence de sa propre crise : il n’y a pas d’affirmation vraie de la nature humaine qui la rende légitime. Tout à une fin est aussi une composante de cette nature-là, y compris pourquoi pas l’affirmation des droits de l’homme dans l’acception universaliste des dominants. Prôner l’égalité pour tolérer l’inégalité sous raison que la liberté pour chacun d’avoir sa chance est un pas vers une crise : celle du mensonge. L’universalisme lointain ne pourra jamais qu’approfondir les inégalités, à l’inverse de l’argument que ce libéralisme dans son idéal, met en avant. Toute équivalence à un modèle libéral ne sera sans doute plus assez efficiente en regard de nouveaux types de production, de rapports de production, et surtout de distribution du travail. La preuve s’en constitue maintenant. La recherche de la liberté et de l’égalité des hommes telle que jusqu’à maintenant ceux-ci veulent les vivre et l’espèrent, restera bien dans le temps uniquement amenée par une construction de leur volonté, et non la mécanique idéaliste illusoire du dominant. Voilà comment, malgré la fragilité de ses éléments d’hypothèse, une évolution possible plus optimiste faite de patience peut nous rassurer : celle de la volonté collective progressivement réaffirmée dans la conscience de la crise, autre que celle des philodoxes. S’il faut parler d’invariant comme ce qui en resterait de primordial pour l’avenir, il s’énoncera par la primauté de la volonté, y compris de la volonté individuelle à vouloir l’articulation des éléments d’une l’égalité de fait, de terrain, autant sinon plus qu’une vérité fondamentale ou naturelle la justifiant. Comme si les hommes qui naissent libres et égaux en droit ne le faisaient plus que par l’action directe de leur volonté commune. Comme si toutes les exceptions, dérives, manquements à son évidence n’étaient in fine corrigée que par l’action volontaire, finissant ainsi par être sa vérité, l’acte fondateur explicite dans l’esprit des hommes. Quelles que soient les procédures mises en place pour cela, consensuelles et de droit. Son équivalence économique, qui n’assure en réalité que des conquêtes si relatives et par là conteste en permanence dans les faits cette vérité première, est comme on le répète, à la source de la crise politique, pour ne pas dire de toute crise politique. Cette dernière ne peut en fin de compte se vérifier que s’il s’agit bien d’une tendance à être, clairement perçue, gérée par l’opinion, et reprendre un rôle d’une importance autrement plus capitale en face des enjeux qui apparaîtront à un moment donné, que cette simple équivalence : la primauté du politique comme volonté d’accomplir. La primauté de la solidité de cet « espace-qui-et-entre-les-hommes ». En un mot, il n’y a pas de naturalité qui soit naturelle dans ce domaine, mais un désir de la voir être. Dans la formulation de ce problème, réinvestir le champ politique en tant que référence générique si l’on peut dire, le temps compte, non seulement comme délai, mais aussi actuellement comme enjeu du vouloir.
Il faut plus que jamais, que le citoyen ordinaire comme lui François Normal, se découvre au centre de cette mutation probable de la démocratie, retrouvant ainsi d’une manière nouvelle la résonnance qu’elle pouvait avoir dans l’antique. Sa relation directe au pouvoir. Nous rééditons sans doute en ce moment la situation qui l’a faite. Car c’est avant toute réflexion, lorsqu’on échange pour s’organiser, que les points de vue sont confrontés, que la démocratie est pratiquée, avant même qu’elle n’émerge comme principe et théorie dans les consciences. La croyance actuelle comme quoi de l’affirmation démocratique naît une organisation démocratique se trouve actuellement en défaut.
Bien des interrogations actuelles nous ramènent ainsi à l’état primitif de sa recréation. L’exercice de la délégation, de la représentation, du contrat moral du politique s’en trouveront totalement retournées. La puissance de chaque citoyen, augmentant du fait de la démultiplication de sa capacité à construire son « audience» personnelle, de sa visibilité dans la communauté, s’affirmera préférentiellement dans cette contestation. Notre conception progressive de la démocratie et de son système, formée dans l’expérience personnelle plus directe, exigerait ainsi des formes assez mobiles d’organisations qui pourraient devenir en quelque sorte relativement modulables et changeantes. Traduire en continu ce qui émergerait de l’avis général exprimé en brut, et surtout en simultanéité, si elle n’est dévoyée, pourrait devenir la norme. Ainsi, les lois, le droit, se verraient en quelque sorte contraintes à l’asynchronicité, la réversibilité de leur contenu et leur structure. Supposons par ailleurs, et ces choses sont en tests actuellement, qu’en progressant encore, les sciences statistiques, s’appuyant sur une puissance pratiquement infinie des calculateurs, aboutissent à des systèmes experts qui donnent au jour le jour, un peu comme le fait la météorologie actuellement, la manière dont les populations réagiraient à tel ou tel évènement, anticipant plus profondément les évolutions systémiques et qualitatives de nos sociétés. Un atout à double tranchant, pouvant contribuer au meilleur, ou générer le pire. De forum et d’échanges dont nous ne connaissons pas encore la forme s’en suivrait une continuité ininterrompue du « débat démocratique ». L’organisation à grands frais de shows dans nos média, avec représentants, experts, auraient d’autres nécessités, moins électorales (disparues) toujours handicapées de ce délai de retard (même s’il s’amenuise), une philodoxie que l’opinion ne tolérerait plus. Voir se mettre en place un modèle de société auto-organisée aurait des chances constituer la tentation que certains pourraient également supposer utile ou naturelle en fonction d’un fort déterminisme social. À quoi il faut constater de la même manière, que réaliser l’égalité des hommes ne peut s’organiser par un effort sur elle-même et restera, jusqu’à un stade sans doute lointain et idéal, le résultat d’un effort de volonté que l’on ne peut céder à un automatisme fonctionnel : celui du désir. Sans préjuger par ailleurs de ce que toute auto-organisation peut contenir de potentialités coercitives, de rigidité, donc d’entraves à cet empirisme utile à l’appréciation de la liberté.
Le décodage de la situation actuelle du moins pour ce que j’en perçois en Europe, amène à cerner précisément à travers le premier parti qui soit, celui du vide, l’absence de contenu dans ce que les technopolitiques appellent leur « offre » : cultiver la croissance comme le terme de la redistribution heureuse, et de la concession, contre le système général, de petits bonheurs. Les élections européennes qui laissent dévoiler l’importance du vide, projetant les isolationnistes niais sur le devant de la scène, accréditent la manifestation du désarroi, et non de la désillusion, de la déception, comme on l’entend. Il n’y plus de socle à cette « offre » de la technocratie non plus. En résumé, l’opinion forme des doutes sérieux sur le retour de la croissance, comme en traduisant symboliquement quelque chose qui s’éteint, patine, va vers sa fin.
François savait, en retournant à sa condition normale, que l’essentiel à retenir était de parfaire pour partager. Il concluait sur ses souvenirs de Cuba, voyage qu’il avait fait il y a quelques années, plus de quarante ans après avoir découvert Saint Domingue, sa voisine. Il y avait retrouvé quelque chose d’insulaire et très particulièrement caribéen. Mais il n’y avait pas là-bas que la beauté du Malécon, qui comme partout dans le monde en déployant son rivage avait accueilli son destin et renvoyé ses espoirs. Il y avait quelque chose de particulier et totalement humain dans cette résistance chantante à l’adversité que les dominants imposaient, sur des motifs que l’histoire actuelle rend totalement absurdes et qui aurait ravi ceux qui comme lui, avaient en tête l’enjeu qu’il y avait dans l’espace-qui-est-entre-les-hommes. Dans ce pays privé de tout, les gens sont fiers d’une résistance à l’adversité. Ils n’ont rien, bricolent tout, font vivre des objets que nous trouverions ridicules de voir réparer et entretenir. À un point tel qu’une partie des cartes postales qui en partent racontent cette histoire-là. Les benêts qui les envoient ne savent pas ce que tout ça représente de force humaine, sans se rendre compte que ce qui ne se photographie pas, c’est cette mécanique du lien, de la complicité, de la culture et de la fierté de maintenir cette résistance, qu’ils fêtent encore abondamment, accomplissant un geste débarrassé du bruit de l’histoire, mais appris pour toujours. François l’avait vu comme une authentique leçon « d’espace-qui-est-entre-les-hommes ».