L'indignation suffit-elle?

11/12/2014 17:30

L’indignation suffit-elle ?…

      L’accumulation des alertes écologiques comme sociales économiques, morales, indignent. Les lancer est utile, sans être une condition suffisante pour provoquer leur coup d’arrêt. Quel engagement doit y répondre ? Le fond, la forme pointent un héritage d’actions ponctuelles en déshérence de finalité, abandonnées de relais politiques défaillants. Leurs échecs ramènent au besoin implicite d’une finalité visible, exprimée. Pour l’être, un certain nombre de conditions simples, sans même faire appel aux expériences de l’histoire, se posent d’elles-mêmes : ne pas rêver à un monde qui se reprenne, s’autorépare et résolve comme par miracle le problème qui nous est posé.  Même les plus abrutis ou égoïstes d’entre nous savent que notre mode de vie confine au suicide collectif et condamne les générations futures. Pouvons-nous continuer à attendre tous, ou pour une grande part des gens sensibles à ce dilemme, que quelque part en quelque lieu une élite particulièrement avisée du problème politique, puisqu’il s’agit de lui, repense totalement un jour une société reconçue selon d’autres modèles, nous permettant de trouver un équilibre harmonieux avec la matrice, et sauver la société ? Nous ne connaîtrons pas de perspectives révélées… Cet idéalisme nous présente une conception romantique de grands bouleversements n’ayant jamais recouvert quelle que réalité que ce soit. C’est le terreau de la philodoxie…

Les grandes révolutions imaginables en conclusion de ce suicide ne mettraient en face d’elles qu’une classe politique qui assimile son rôle à du  management d’entreprise ; une entreprise qui n’est d’ailleurs plus la sienne, la nôtre. Son champ d’action y exclue la fabrication de toutes perspectives, puisqu’elle n’en a pas l’autorisation économique...

Reste la multitude, cette grande question. En serait-elle  par contre à ce stade de maturation philosophique déterminant les changements? La fin des jeux d’influences de quelques-uns, l’élite, sur l’ensemble, la multitude ? La réflexion critique entrerait-elle  en rupture avec cette tradition des élites éclairantes? Par dépit ou par une nécessité beaucoup plus profonde ? Du virtuel du multiple (cette majorité silencieuse) au réel d’une fabrique du changement (les blogs et réseaux divers), s’amorce une évolution que je pressens devoir être une réalité future, balayant l’intermédiation de cette relation élitiste aux idées, sans doute bien érodée.  Si cette tendance s’installe comme une réalité durable, l’accumulation  de tous ces avis partagés relèveraient-ils d’une « longue traîne » si puissante qu’en cumulant de mieux en mieux l’opinion des opinions, elle  installerait une dynamique démocratique autrement plus efficiente que la nôtre actuellement?  Un motif de confiance en une résurgence antique de ce que fut le forum, sans évidement qu’il s’agisse de cela.

La rubrique « démocratie participative » développe les arguments selon lesquels les outils modernes doivent rapprocher les citoyens de leurs représentants, par un dialogue accru et permanent. L’adjectif « participative» indique bien d’ailleurs qu’il s’agit d’être consulté sur un problème conjoncturel, mais en gardant le sens unique des flux qui lie les citoyens à leurs représentants. Cette approche confirmera donc deux paramètres de la situation de l’élu : la couleur politique de son électorat, et son appartenance d’appareil avec sa ligne politique sur le sujet. Ce qui reste en deçà de ce que l’univers des réseaux permet déjà, puisqu’en principe il exclut l’activité « horizontale » du net et sa capacité à avoir une force virtuel de vote.  Entre le système institutionnel représentatif et sa forme modernisée, il ne pourra jamais y avoir qu’une sorte de mesure plus directe et simultanée de l’opinion, sans qu’elle n’ait de véritable capacité à peser sur les lignes d’appareils. C’est le fondement même de la représentation partisane. Cette pratique sans réel avenir introduit pourtant une situation politique nouvelle, que l’on pourrait envisager comme un gain d’autonomie à terme des éléments d’expression de l’opinion, chose inenvisageable jusqu’à présent. La relation étroite qu’entretiennent les médias comme la classe politique avec les éléments d’expression du net montrent une puissance à laquelle s’assujettissent déjà en partie cet univers, avec cette réserve vraie sur la fiabilité de certaines désinformations ou rumeurs incontrôlées distillées sur les réseaux. Mais l’essentiel reste l’installation dans nos vies de cette expression nouvelle et de sa capacité future à construire dans le temps long, une référence décisionnelle. Une opération complexe sûrement, qui peut faire douter.

À la racine de cette construction, cette très antique question : comment se gère un consensus ? Comment des citoyens, constituant un groupe d’opinion s’identifiant comme ayant une analyse commune de problèmes conjoncturels ou plus fondamentaux, pourraient-ils transformer ce « partage » en force de décision et avec quelle légitimité dans le cadre étroit d’un système représentatif existant, comme actuellement ? On ne constate, en matière politique que de moins en moins d’accords consensuels issus de la confrontation des opinions, qui correspondent à ce que l’entendement commun lui prête : une construction d’actions nouvelles. Hors d’un recourt au fait majoritaire - le vote - les forums ou lieux d’échanges ont tendance à confirmer le regroupement de gens qui partagent en théories les mêmes opinions au départ et les gardent ensuite. Nous n’avons donc hors de ce principe pas d’outil d'une construction consensuelle jaugeant par la pratique du débat le niveau de notre exercice démocratique. S'en passe t-il plus sur le net qu’ailleurs? Cette question mettrait fin à l’hypothèse d’un gain d'autonomie progressive de l’opinion… À ce détail près qui engage une définition de la notion de consensus que voici: nous n’avons jamais en lui un processus synthétique capable de mettre les différences en phase ; mais au contraire un process inverse conduisant à  un travail d’élimination des différences, pour ne garder que ce qui évite de les gérer, faisant du consensus un vecteur de pacification par défaut ; avec une règle de proportionnalité : plus un consensus est large et numériquement réparti, plus les bases en sont sommaires, et souvent stéréotypiques. C'est cette pacification là mais avec un résultat toujours illusoire que la philodoxie, grande consommatrice d’évidences et de pragmatisme, tend à encourager.

Autre remarque d'importance: cette définition du consensus, qui le considère comme un process d'"écrêtage" de dissensions en vue de la pérennité de notre équilibre collectif, ne sous entend pas le renoncement ou l'interdiction de l’adhésion à des idées hors consensus; je retiendrai que la condition première qui la prépare va donc bien au-delà de la discipline stricte et institutionnalisée du vote qui met un terme au choix de la majorité, une fois le passage aux urnes accompli. Le consensus est volatile, mais puissant par sa permanence et ses invariants ; son champ de compréhension recouvre tout ce que le droit électoral, institutionnel politique ne recouvre pas. La confiance, l'intégrité des membres, la probité, l'éthique de la défense des citoyens, de leur intérêt, la clairvoyance, la solidité décisionnelle et le respect de la parole donnée, la tolérance, l'anticipation  et le décryptage du futur, ainsi de suite. Un simple manquement à un ou plusieurs de ces éléments viole cet équilibre éthique. C’est dans cette nuance que l’indignation se glisse, mais comme un choc sans espoir de réparation, sans perspective. Il est possible de remplacer un représentant élu, mais pas une perte de confiance, d'estime et de respect. Elle dépasse le vecteur seul qui l'a porté et fait tache sur son groupe, sa classe d'appartenance. Elle rompt d’avec les consensus en place, sans constituer pour autant un palier tourné vers quoique ce soit d'autre qui le répare.

 Ce qui m’amènera à adhérer à un système de pensée se fera toujours sous la condition pour moi de conserver vivantes les différences sur lesquelles j’ai transigé pour adhérer, et que je puisse les faire valoir comme un droit de réserve en cas de rupture de ce qui m’a fait adhérer. L’indignation est donc un choc en retour de ce non-respect. Ce que l’on constate tous les jours actuellement dans les réactions de l’opinion face à ce qu’elle vit comme une trahison morale de la mutation non avouée d’une gauche de pouvoir en social-démocratie. Mais cette indignation-là n’a d’autres perspectives que la colère. Et si jamais tout ce qui la compose se fabrique presque réactionnellement sur fond d’alertes, de renégociations sociales de fait, de crises, risques de récession, de tricheries affichées sans conséquences pour les fauteurs, alors effectivement le consensus politique ne repose que sur la dimension stéréotypée de déceptions et de rejets. Les chimères du contenu négatif de la peur, le repli, l’exclusion, apparaissent.

Or, en l’absence de solides modèles d’un futur rendu lisible, il est logique qu’en conséquence nul moteur d’action ne puisse être  activé. Une classe politique universellement intoxiquée d’économie, des diversions raisonnées vers le pire proposées aux peuples inquiets, une inertie de l’ensemble du système tel qu’il nous handicape de sa rigidité, enfin une science qui ne pourra pas tout pour être ce sauveur de dernière minute, font le vide que découvre tout besoin d’un recours, que l’indignation provoque. La philodoxie remplie ce vide de ses « Nous comprenons la colère de nos concitoyens, mais… », et  par ce mais étouffe toute perspective, par l'invocation du fatum. Ou son autre nom: l'austérité, comme il y eut autrefois la rançon du progrès. Vieille histoire…

En admettant que les grands changements se sont fait par la négative, soit par le rejet de ce que l’on n’admettait plus, soit par des situations de violence intenables, raisonner sur le plan de la « puissance de la multitude » conduira à admettre que le plein accord consensuel et positif de notre imaginaire ne fut donc jamais la règle. La révolution tunisienne représente bien le prototype d’une révolution orpheline de modèle. La fin par le suicide à tout prix d’un peuple contre un régime qui n’autorisait finalement que ça ! Pas de consensus sur le net mais le net comme centre d’irruption.

D’où de mon point de vue, cet aspect rassurant de l’importance du terrain du politique, de « l’espace-qui-est-entre-les-hommes » d'Hannah Arendt. La destruction de cet espace comme elle le craint par les dictatures, n’est sans doute jamais abouti. Comme si entre les hommes, se tendait une relation résistante et élastique, qui une fois trop tendue reviendrait en force à son état naturel. Tout, dans ce « du» peut paraître abstrait au départ, contraint néanmoins à transférer l’origine vraie du changement ou du bouleversement sur le plan éthique, et non de celui d’une quelconque mutation structurelle de la société (comme changer de République par exemple). C’est à cette condition éthique que reste assujetti l’ensemble de ces préalables, qui s’imposent au fond comme autant d'attributs de la finalité, celle qui réside dans cet espace que les tyrannies même douces veulent détruire, en en faisant la question probablement la plus difficile à poser dans le débat public. Il la traverse sans arrêt, mais ne s’y arrête que rarement. Car la finalité est implicite aux actes ou sinon philosophiquement explicite, donc abstraite du quotidien, du vécu. Elle fait pourtant le politique, sa noblesse, notre force si nous l’investissons comme ce qui nous définit d’abord dans notre rapport à l’autre. Tout est là, dans le fait politique qui reconnaît entre autre, dans l’individualisme consumériste, l’amorce d’une dictature parfois décriée comme un isolement au sens d’Hannah Arendt, mais le plus couramment comme aliénation, ce qui revient au même. Après la sphère du consommateur, celle du citoyen, par la force des dérives philodoxiques, est en route sur le même modèle.

Nous consommons sans doute actuellement et ce jusqu’à une éventuelle crise finale, l’échec principal de nos démocraties modernes: nous être laissés assommer par une anesthésie croissantiste dont nous émergeons péniblement aujourd’hui et n’avoir su faire à temps de la redistribution l'axe directeur de la société ; c’est-à-dire considérer au départ son produit général comme relevant par principe du bien commun. De lui avoir préféré sa concession au privilège légitime de la propriété individuelle. Vieille histoire, que l’histoire un jour ou l’autre débarrassée des oripeaux de dictatures du prolétariat et autres, devra réintégrer par une remise en cause de la propriété par la condamnation de ses abus comme un obstacle au bien commun. Une exigence éthique majeure ayant sa source dans la question nouvelle des ressources et leur redistribution. D’une certaine manière sauver la démocratie comme cela reviendra, en préservant ce qui reste de force de l'éthique commune de la multitude, à sauver tout le reste, tout ce qui en dépend: la cohérence économique, la cohérence écologique ou encore celle de la question du pouvoir, de la représentation politique et des obligations réciproques du citoyen et du pouvoir. La première qualité de ce bien commun réside très simplement et avant tout dans ce que nous voudrons pour l’avenir, ce qui pourvoira cet espace entre les hommes. Que peut l'indignation face à cet édifice à construire?

L’éthique n’ayant ni dimension temporelle ou spatiale, ne s’exerce que de par la reconnaissance qu’ont les hommes de leurs ressources propres pour la mettre en œuvre. Nous ne sommes que plus ou moins loin, conscients ou pas de ses exigences. Nous pouvons par ailleurs et sans démonstration savante, constater le fait d’une convergence de ce que la constitution et nature mêmes du système actuel nous impose, pour prédire que nous allons essentiellement vers une guerre des riches et des pauvres. Derrière ce postulat qui n’est outrancier qu’en apparence, se cache le fait que la restriction qui s’annonce, globale et universelle, vise une dissymétrie de distribution telle qu’elle préserve, au nom de la liberté individuelle, celle de conserver au mieux pour les mieux placés la jouissance de ressources décroissantes et toujours économiquement plus inaccessibles. Une redistribution selon laquelle progressivement, le seuil de fortune personnelle nécessaire sera de plus en plus élevé. En somme, sous cette hypothèse absurde, une guerre des riches et des pauvres, dans laquelle bien-entendu de mauvais esprits nous voient déjà engagés… Restons optimistes!

Mais voilà, si la croissance dont on nous fait miroiter le retour ne revient pas, comme il se dit de plus en plus fréquemment, ou selon des taux à moins de deux pour cent dans les vingt ans à venir, ce qui ne revient à rien, le postulat de ce conflit n’a tout à coup rien d'exagéré. Il franchit la frontière des territoires de la lucidité. Et voilà, sous prétexte de lucidité une lutte des clases rééditée, à dimension universelle et directe et sans la diversité de ses composantes d’autrefois ; classes paysannes ouvrières, petites bourgeoises, bourgeoises et aristocratiques. Juste un affrontement pour le partage des ressources convenables, de la sécurité alimentaire, de la sécurité sanitaire, équitablement réparties; non suivant le niveau de fortune.

Finalement au-delà de l'indignation, à quoi faut-il adhérer ? À quel système d’idée, entendu par là à quelle vision de l’avenir soutenue par quelle conception éthique pouvons-nous nous référer pour réorganiser préalablement dans nos esprits sinon dans cet imaginaire qui nous fait défaut, une conception de cet espace entre nous ? Refonder ces conditions éthiques majeures, devraient-elles être à la source de la remise en œuvre de la condition démocratique, en reconsidérant la redistribution selon un  principe d’équité, le seul nous rendant libres. Mettraient-elles en cause des effets de seuils à l’acte de propriété ? Fin à l’appropriation abusive ?

On voit bien que le poids de l’engagement actuel, l’adhésion réactionnelle ou oppositionnelle n’est pas déstabilisante pour un dispositif dont l’inertie nous dépasse, puisqu’elle est faite conjointement de celle de nos intérêts immédiats comme de notre système général.

Le temps passe et le problème atteint des températures tropicales…

Nous engager avant que le système nous engage définitivement dans une voie que nous ne souhaitons pas, tel est bien le problème qui nous est posé actuellement sous de nouvelles conditions. Faut-il continuer à adresser aux philodoxes  notre indignation croissante? Ou compter sur nos propres forces ?

 

Insuffisance de l’indignation …     La pression croissante qu'exercent les alertes sur le réchauffement climatique,  les violences faussement dites civilisationnelles, l'isolement très organisé  du monde financier des risques qu'il nous fait prendre et l’émergence de leur convergence déstructrice pour la stabilité de nos sociétés, cette pression ne cesse de susciter des interrogations contradictoires sans liens véritables et explicitement articulés chez la plupart des citoyens. C’est sur la nature même de l'efficience de cette inquiétude qu’il faut s’interroger… En somme où et à quoi elle nous conduit.   Les alertes lancées ne sont évidemment pas une condition suffisante en soi pour que soit porté le coup d’arrêt nécessaire au réchauffement climatique ou aux violences et aux risques de sujétions qui s'annoncent .  Ces ennemis sont surtout ceux des générations à venir, avec en perspectives  la destruction d'un monde pacifié et d'épanouissement social. Le ressenti du monde futur a beau être contraire et noir, il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'une situation impreignée de subjectuvité, donc d'incertitude. L’adaptation à notre temps de différents modes d’action classiques, qui pose le problème de l'engagement ne se satisfait apparament plus de formes passées. Les réactions récurrentes autour d’enjeux généraux ou aux déterminations locales importantes témoignent en même temps d'une dissymétrie certaine entre les modes d'action ponctuels et les enjeux globaux qui font référence d'une part et d'autre part entre les "actifs" incarnant les réactions et l'opinion de l'autre. Il y a une réelle difficulté pour l'opinion a s'exprimer directement dans le champ social, d'autant plus que les médias et l'électoralisme actuels ne font que différer ou faire diversion à ces tendances. On le voit dans le monde agricole comme dans les villes avec les taxis ou lors des oppositions frontales pour raisons écologiques avec la jeunesse.  Un problème qui se pose à la fois dans sa forme et son fond ; en nous indiquant que ces actions, de plus en plus, se condamnent à n'être que des actions inachevées en déshérence malgré tout, résultat  d’une finalité qui ne peut s'exprimer que sous des formes fragmentaires. Les producteurs de viande le vivent, eux qui sont otages de concurences déloyales de distributeurs, mais aussi d'un problème sur lequel ils n'ont aucune prise: le chômage, la faiblesse économique de beaucoup de familles qui n'ont pas d'autres choix que celui des premiers prix en tout. Que peuvent les éleveurs contre ça?

 

         Car le problème de la finalité est omniprésent. C'est son manque de lisibilité d'ailleurs, qui créé cet état d'impuissance à passer à l'action. Entrevoir pourquoi il faut s'opposer, au delà d'un factuel qui a certes son importance, fait défaut. Les crises -malheureusement- se chargerons de nous ouvrir des perspectives. Personnellement, je défends qu’un certain nombre de conditions qui paraissent simples, même sans faire appel aux expériences de l’histoire, se posent avant même de concevoir que nous puissions rêver, hélas, à un monde qui se reprenne, s’autorépare et résolve comme par miracle le problème qui nous est posé dans les vingt ans à venir.  Je postulerai ce que nous savons tous, même les plus abrutis ou égoïstes d’entre nous: notre mode de vie confine au suicide collectif et condamne les générations futures. Nous avons là, la matrice de tous nos maux. En conséquene de quoi, pouvons-nous attendre tous, ou pour une grande part des gens sensibles à ce dilemme que quelque part, en quelque lieu, une élite particulièrement avisée du problème politique, puisqu’il s’agit de lui, repense totalement un jour une société reconçue selon d’autres modèles, nous permettant de trouver un équilibre harmonieux avec la matrice, sauver la société, permettre aux générations qui suivent de partir sur des bases épanouissantes pour elles ? Il n’existera jamais de perspectives révélées, n'attendons donc rien… Parce que sur ce plan là la société évolue d'elle-même, et idéaliser l'action politique telle qu'elle existe  idéalise au mieux une conception romantique des grands bouleversements n’ayant jamais recouvert quelle que réalité que ce soit. Toute organisation politique en place est, par la nature de sa position,conservatrice. C’est le terreau de la philodoxie, que de rhabiller les faits…Les grandes révolutions que nous pourrions imaginer en prévention de ce suicide n'ont en face qu’une classe politique dont la tandance est de ne pas les vouloir, en restreignant  en plus maintenant son dans rôle de management entrepreneurial, et exclue de son champ d’action celui d’une fabrique de perspectives. Elle n’en aurait pas l’"autorisation" économique de toute manière... 

En serions-nous à un stade de maturation philosophique qui précéde les ruptures déterminantes, en attente d'une force collective qui elle réclamerait un autre moteur, par exemple une crise en fournissant l'ocasion? Ou cette maturation suggère t-elle plusieurs sujets de réflexions: est-elle sortie de jeux d’influences de quelques-uns sur la multitude ? Est-elle au contraire distribuée, diffuse, et en rupture avec cette tradition des élites éclairantes? Le virtuel serait-il le support composite d’une sorte de fabrique du changement, illustrant la réalité d’un « hypertexte » politique en construction , comme je le pressens, prenant le relais d'une relation élitiste aux idées sans doute bien érodées ? Alors, si cette tendance s’installe comme une réalité durable, l’accumulation  de tous ces avis partagés relèveraient-ils d’une « longue traîne » si puissante qu’elle cumulerait de mieux en mieux l’opinion des opinions, avec une dynamique en tous les cas autrement plus enrichissante que ce que font actuellement les médias?  Un motif de confiance en une résurgence antique de ce que fut le forum, sans évidement qu’il s’agisse de cela.

Il m’est arrivé au hasard de mes lectures et dans la rubrique « démocratie participative » de voir se développer les arguments suivants : on ne constate, en matière politique que peu d’accord consensuels issus de la confrontation des opinions. Les forums ou lieux d’échanges ont tendance à confirmer le regroupement de gens qui partagent en théories les mêmes opinions au départ. Nous n’avons donc pas d’outils consensuels qui feraient à travers le débat, l’essence même de notre démocratie. Il ne se passerait donc rien de plus sur le net qu’ailleurs. Fin de l’argument… À ce détail près qui engage l’interprétation de la notion de consensus : nous n’avons pas en lui un processus synthétique capable de mettre les différences en phase ; mais au contraire un process inverse conduisant à  un travail d’élimination des différences pour ne retenir comme admissible que ce qui évite de les gérer. Avec une règle de proportionnalité : plus un consensus est large et numériquement réparti, plus les bases en sont sommaires, et souvent stéréotypiques. Encore une situation privilégiée par la philodoxie.

De divers points de vue du moteur, entre autre le problème de l’adhésion aux idées nouvelles, je retiendrai que la condition première qui fait préalable, ce qui la prépare, va donc bien au-delà de l’adhésion stricte. Puisque conformément à ce qui vient d’être dit, ce qui m’amènera à adhérer à un système de pensée se fera toujours sous la condition pour moi de conserver vivantes les différences sur lesquelles j’ai transigé pour adhérer. Qu’elles soient respectées.  La manifestation de toute adhésion ne constitue finalement qu’un résumé succinct de toutes les voies qui ont été prises pour y arriver… Mais si jamais tout ce qui la compose se fabrique presque réactionnellement, sur la base de chocs sociaux, de crises, alors effectivement le consensus ne repose que sur la dimension stéréotypée de déceptions et de rejets. Ce qui explique les adhésions de l’opinion aux chimères du contenu négatif de la peur, le repli, l’exclusion. Or, en l’absence de solides modèles d’un futur rendu lisible, si en conséquence nul moteur d’action n’est véritablement activé, comment se pose le problème ? Quel est-il actuellement ? Une classe politique universellement intoxiquée d’économie, des diversions raisonnées vers le pire proposées aux peuples craintifs, une inertie de l’ensemble du système tel qu’il en est devenu rigide, enfin une science qui ne pourra pas tout pour être un sauveur de dernière minute.

En admettant que les grands changements se sont fait par la négative, soit par le rejet de ce que l’on n’admettait plus, soit par des situations de violence intenables, raisonner sur le plan de la « puissance de la multitude » conduira à admettre que le plein accord consensuel et positif ne fut donc jamais la règle. La révolution tunisienne représente bien le prototype d’une révolution orpheline de modèle. La fin par le suicide à tout prix d’un peuple contre un régime qui n’autorisait finalement que ça ! Pas de consensus sur le net mais le net comme centre d’irruption.

D’où cet aspect rassurant, de mon point de vue, de l’importance du terrain DU politique tel que le définissait Hannah Arendt, comme celui de « l’espace-qui-est-entre-les-hommes ». La destruction de cet espace comme elle le craint par les dictatures, n’est sans doute jamais abouti. Comme si entre les hommes, se tendait une relation résistante et élastique, qui une fois trop tendue reviendrait en force à son état naturel. Tout, dans ce « DU » peut paraître abstrait au départ, contraint néanmoins à transférer l’origine vraie du changement ou du bouleversement sur le plan éthique, et non de celui d’une quelconque mutation systémique de la société. C’est à cette condition éthique que reste assujettie l’énoncé préalable, qui s’impose au fond comme celui de la finalité, celle qui réside dans cet espace que les tyrannies veulent détruire, en en faisant question probablement la plus difficile à poser dans le débat public. Il la traverse sans arrêt, mais ne s’y arrête que rarement. Car la finalité est implicite aux actes ou sinon philosophiquement explicite, donc abstraite du quotidien, du vécu. Elle fait pourtant LE politique, sa noblesse, notre force si nous l’investissons comme ce qui nous définit d’abord dans notre rapport à l’autre. Tout est là, dans le fait politique qui reconnaît entre autre, dans l’individualisme consumériste, l’amorce d’une dictature parfois décriée comme un isolement, terme d’Hannah Arendt, mais aliénation, ce qui revient au même. Après la sphère du consommateur, celle du citoyen, par la force des dérives philodoxiques, est en route sur le même modèle.

Nous consommerons sans doute actuellement et ce jusqu’à sa crise complète, l’échec majeur de nos démocraties représentatives modernes. Celui de n’avoir su faire à temps de la redistribution, sous une anesthésie croissantiste dont nous n'émergeons pas vraiment aujourd’hui, le capital de la société ; c’est-à-dire considérer au départ son produit général comme relevant par principe du bien commun. De lui avoir préféré la concession de la propriété de ce produit comme le privilège légitime même de la propriété individuelle. Vieille histoire, que l’histoire un jour ou l’autre débarrassée des oripeaux de dictatures du prolétariat et autres, devra réintégrer par une remise en cause de la propriété abusive, comme un obstacle au bien commun. Comme une exigence éthique majeure. D’une certaine manière sauver la démocratie comme cela revient, en préservant ce qui reste de force du bien commun, à sauver tout le reste, tout ce qui en dépend. La cohérence économique, la cohérence écologique ou encore celle de la question du pouvoir, de la représentation politique et des obligations réciproques du citoyen et du pouvoir. La première qualité de ce bien commun réside très simplement et avant tout dans ce que nous voudrons pour l’avenir, ce qui remplira cet espace entre les hommes.

L’éthique n’ayant ni dimension temporelle ou spatiale, ne s’exerce que de par la reconnaissance qu’ont les hommes de leurs ressources propres pour la mettre en œuvre. Nous ne sommes que plus ou moins loin, conscients ou pas de ses exigences. Nous pouvons par ailleurs et sans démonstration savante, constater le fait d’une convergence de ce que la constitution et nature mêmes du système actuel nous impose, pour prédire que nous allons essentiellement vers une guerre des riches et des pauvres. Derrière ce postulat qui n’est caricatural qu’en apparence, se cache le fait que la restriction qui s’annonce, globale et universelle, vise une dissymétrie de distribution telle qu’elle préserve, au nom de la liberté individuelle, celle de conserver au mieux pour les mieux placés la jouissance de ressources décroissantes et toujours économiquement plus inaccessibles. Une redistribution selon laquelle progressivement, le seuil de fortune personnelle nécessaire sera de plus en plus élevé. En somme, sous cette hypothèse absurde, une guerre des riches et des pauvres, dans laquelle bien-entendu de mauvais esprits nous voient déjà engagés… Restons optimistes!

Mais voilà, si la croissance dont on nous fait miroiter le retour ne revient pas, comme il se dit de plus en plus fréquemment, ou selon des taux à moins de deux pour cent dans les vingt ans à venir, ce qui ne revient à rien, le postulat de ce conflit n’a tout à coup rien d'irréaliste. Il franchit une frontière, du pessimisme à la lucidité. Et voilà, sous prétexte de lucidité une lutte des clases rééditée, à dimension universelle et directe et sans la diversité de ses composantes d’autrefois ; classes paysannes ouvrières, petites bourgeoises, bourgeoises et aristocratiques. Juste un affrontement pour le partage des ressources convenables, de la sécurité alimentaire, de la sécurité sanitaire, équitablement réparties et non suivant le niveau de fortune.

Finalement à quoi faut-il adhérer ? À quel système d’idée, entendu par là à quelle vision de l’avenir soutenue par quelle conception éthique pouvons-nous nous référer pour réorganiser préalablement dans nos esprits sinon dans cet imaginaire qui nous fait défaut, une conception de cet espace-entre-les-hommes, entre nous ? Refonder ces conditions éthiques majeures, devraient-elles être à la source de la remise en œuvre de la condition démocratique, en reconsidérant la redistribution selon un  principe d’équité, le seul nous rendant libre ? Mettraient-elles en cause des effets de seuils à l’acte de propriété ? Fin à l’appropriation abusive ?

On voit bien que le poids de l’engagement actuel, l’adhésion réactionnelle ou oppositionnelle n’est pas déstabilisante pour un dispositif dont l’inertie nous dépasse, puisqu’elle est faite conjointement de celle de nos intérêts immédiats, comme de notre système général.

Le temps passe et le problème atteint des températures tropicales…

Nous engager avant que le système nous engage définitivement dans une voie que nous ne souhaitons pas, tel est bien le problème qui nous est posé actuellement sous de nouvelles conditions. Faut-il continuer à s’adresser aux philodoxes, à l’institution, à un pouvoir de forme ? Ou compter sur nos propres forces ?

L'indignation prend, dans cette situation subie une place particulière. Plus qu'un palier prise de conscience ou culture du réactionnel, elle agit à chaque fois comme le marqueur d'une rupture éthique. Derrière la colère des agriculteurs, il y a plus qu'une situation économique. Il y a une rupture éthique de l'exercice d'un métier, de sa reconnaissance, une perte de lien, d'un espace-entre-les hommes particuliers. Il est un indice de faits similaires transposés dans bien d'autres domaines de notre vie sociale. Elle trouve en fait sa conclusion dans son existence éphémère. L'indignation suffit-elle?