Obligation-non obligation

25/11/2014 14:44

Obligation, non-obligation...        François, qui ne croyait pas aux discours outranciers de ceux qui présentaient les technocrates, énarques et philodoxes comme vendus à l’ennemi financier, se disait d’un autre coté qu’un engagement tenant plus d’un contrat moral assez flou qu’autre chose, animait cet entêtement à vouloir se lancer à la recherche de la croissance perdue.

Il gardait à l’esprit ce « principe d’obligation » dont la lecture de certains auteurs l’avait imprégné. Inutile pour ça de passer en revue une philosophie politique qui s’était de tout temps questionnée sur ce qui constituait la légitimité de l’état. Son rôle et la puissance qu’il devait incarner, ses limites, à travers une personne, un groupe, ou comme dans nos démocraties modernes, un groupe périodiquement élu sur ses intentions de mener la barque au mieux. Son « programme ». Un chef tribal, un roi, un tyran ou un état moderne ne représentaient que des variantes de ce principe fondateur. Quelle que soit sa forme organisée, la multitude à un moment donné, déléguait le pouvoir qui était le sien à une entité qui aurait pour tâche de garantir à chacun en retour l’harmonie, la paix et le plaisir d’être dans la communauté. Un principe qui, présenté de cette manière, tenait du banal bon sens. En poursuivant dans cette voie de l’évidence, il apparaîtra aussi que les constituants de ce principe gardent en nature une certaine plasticité, à la fois fonctionnelle et qualitative. Du roi à la république comme du divin au laïc par exemple, se souvenait François. Mais que dire alors, sans qu’on ne sente véritablement de « négociation » à ce sujet, sur de nouveaux enjeux entre le pouvoir et la multitude,  de cette perte de pouvoir du pouvoir, celui qui en dernier ressort figure l’ultime recourt de la puissance sur les choses de la république ? Quand on découvre après l’avoir soupçonné, la mise sous tutelle de ce pouvoir visible et constitué selon des règles longuement mûries qui est le nôtre, par des jeux de forces qui rompent son rapport univoque avec son territoire ? Une force à laquelle on consent ou pas mais en toute conscience quand il s’agit de construire l’Europe par exemple et qui nous échappe que nous le voulions ou pas, quand elle est fondée sur les exigences d’une sphère financière apatride. L’apparition d’une puissance tierce et hors des termes du contrat le détruit lentement, entame la légitime souveraineté reconnue entre les deux premiers protagonistes, et surtout le pouvoir arbitral de dernière extrémité qu’incarne l’état, obligé de la souveraineté populaire. Une évolution que craignait notre citoyen Normal.

 

La confrontation de cette obligation et de son antinomie, François la percevait par voie de conséquence à travers cette liberté que la philodoxie s’accordait de s’en dégager pour les impératifs d’une rente qu’il se représentait à l’abri de cette croissance sublimée, comme un cheval de Troie. Cette mission vaguement morale érodait peu à peu et sous raison du contraire, certains traits majeurs ayant fait jusqu’à présent la clarté de son contenu.

A l’inverse, hors du champ de l’engagement partisan mais celui du modèle citoyen, l’attention que chacun porte à la politique sous-tend d’une manière indirecte le respect du principe d’obligation. La qualité d’exigence que la multitude manifeste vis-à-vis de ses élites garantit l’excellence de la démocratie. Or l’érosion de visibilité qui se porte sur la structure organisationnelle, la défiance de la politique que provoque la désinvolture philodoxique, la perte de l’engagement partisan, les défauts de vocation de la base, parfois le désengagement consumériste, la recherche d’alternatives relationnelles, sont des signes et causes convergentes de cette érosion. Sans pour autant qu’il y ait une perte de l’obligation au sens où elle se trouve posée par les philodoxes. Puisque paradoxalement, la question essentielle qu’ils se chargent de nous faire partager, admettre, intégrer et reprendre à notre compte, est bien entre autre celle de la croissance comme une obligation majeure à notre encontre, qui capte l’essentiel de leur attention. Comme une version contemporaine et restreinte de l’obligation à l’économie, assurant en retour le pouvoir de redistribuer et ainsi remplir le contrat du bonheur consumériste. D’un autre côté, cette érosion comme amorce de déstructuration serait-il à lui seul un facteur suffisant pour s’imposer en dénominateur unique de cette perte de contenu ?

L’inefficience grandissante de bien des situations serait en cause, y compris le poids propre de cette société procédurale cristallisée censée arbitrer pratiquement toutes les occurrences de la vie sociale. Voilà l’engagement relégué lui à la sphère particulière, à cette liberté laissée sous conditions d’exercer la volonté et initiative de l’individu seul. Cette individuation-là a en quelque sorte assassiné la vraie, faite de plus d’interdépendance, et la rendant plus complexe. L’obligation d’être dans cette organisation collective-là, fortement structurée par le modèle d’échange consumériste, commence par le durcissement des conditions de vie à rendre très abstrait la part de l’obligation citoyenne, le civisme, en face d’une obligation d’engagement de l’état défaillante ou illisible sur ce plan..

Comme le constatait souvent François, être un citoyen qui cherche à mesurer l’impact de son activité globale à un changement dont il sent qu’il est nécessaire, comme la question écologique en fournissait un excellent exemple, restait un dilemme presqu’intellectuel au départ. L’engagement partisan ou confessionnel restait une facilité restreignant à son avis considérablement le champ du problème. Trouverait-il dans les contraintes organisationnelles politiques qui lui sont offertes pour l’exprimer, la juste mesure de son envie de s’impliquer? C’est une leçon très générale qu’il tirait personnellement de la politisation de l’écologie ou de l’écologisation de la politique, pour ne reprendre que cet exemple. En fait, le risque écologique, qui se discutait et se négociait le plus souvent contre les états censés être liés par ce principe d’obligation majeur, en l’occurrence  celui de garantir l’avenir, se voyait minimisée à chaque instant par l’impératif que la force économique qu’il défendait au nom de la conception de ses obligations ; en relativisant toutes les autres, pour n’envisager qu’un redressement écologique admissible dans la norme économique, en créant donc de la croissance. Ainsi l’avenir de nos enfants courrait-il le risque de n’être garanti ni du côté d’une vraie solution écologique, ni de celui de cette illusion croissantiste. Présentée comme une attitude d’implication (discipline) principalement individuelle, la dimension politique de l’approche écologique n’a finalement intégré que celui de la politique, sans présenter de vision réelle dans l’espace du le politique, celui d’une finalité qu’il délègue à l’action individuelle. Autrement dit, à une catégorie fortement indéterminée puisque resituée à ce qu’il y a de plus difficile à rendre cohérent : la multiplicité des opinions. Ce qui n’incrimine pas obligatoirement l’ «offre » de l’écologie politique elle-même.

Nous savons tout. Le contenu des risques majeurs en est assez finement élaboré et connu, relayé par des scientifiques et associations qui portent l’information. Elles impliquent des solutions globales et immédiates. Par contre, les formes traditionnelles dans lesquelles la version politique de l’engagement politique de l’écologie  s’inscrit, remet elle-même en question cette mécanique. L’engagement parlementaire se soumettant aux impératifs de l’obligation générale du pouvoir, se retrouve pratiquement muet quand la jeunesse avec ses excès défend des causes qui deviennent symboliques de cet engagement. Nous sommes dans une véritable situation d’inversion de l’obligation originelle. Sans que nul ne sache quel doit être le contenu final d’une démocratie qui porte une vraie préoccupation d’écologie, en supposant qu’il s’agisse bien de ça. Doit-elle rompre, se demandait François avec la participation d’écologistes à une politique de croissance qui semble aller jusqu’à être une aberration totale,  si l’on regarde la croissance comme la source du dérèglement écologique ?

Où est alors le principe d’obligation ? Quel type de « contrat » nous lie aux gens qui revendiquent qu’on leur en donne la charge ? Le prix des tomates à court terme ? Une fois de plus se répondait François à lui-même, hors de toute expression de la finalité qui rende y compris cet aspect là des choses clairs pour la multitude et à commencer pour eux, il n’y aurait guère d’espoir de voir la philodoxie se désavouer. Urgence du court terme oblige, comme ce qui structure le système de la politique. Nos enfants, qui hériteront de ça, ont déjà par nos soins, des dettes…