Philodoxie
Philodoxie Comment parler de ce qui ne serait ni démagogie, ni populisme, mais découlerait d'une dépendance exclusive à ce que reflète l'opinion commune, sur la base de son objectivation constante par une autorité arbitrale tierce: la raison chiffrée? Assez manifeste dans notre vie politique quotidienne pour qu’elle puisse être représentée comme une catégorie à part entière, la philodoxie me parait distincte des deux premières auxquelles on l’amalgame souvent. Dénoncée dès l’antiquité comme culte de l'opinion, l'intermédiation actuelle des mass-médias ont largement contribué à populariser une trilogie opinion-statistiques-politique, assujettissant notre vie politique contemporaine à une structure très intrusive de l’investigation chiffrée. Avec la force qu’ont apportée les sciences statistiques, en ce qu’elles révèlent sur l’opinion, ce que l’opinion ignore d’elle-même. Cet outil nouveau conditionne l’information, tempère l’approche subjective de la représentation sensible des situations que tout citoyen, en passe de la dépasser devait à sa réflexion personnelle et à ses échanges. Ce nouveau tripode a introduit sur une construction des faits se revendiquant au-delà des filtres idéologiques et de la subjectivité par leur objectivation chiffrée, et inhibe tout effort sur cette base arbitrale. Il n'y a toujours qu'une conclusion à ce qu'impliquent les chiffres, puisqu'ils la contiennent déjà en eux-mêmes. Dans sa pratique contemporaine, la philodoxie développe une stratégie qui a toutes les raisons de privilégier l’enquête statistique. C’est en fonction d’un postulat voulant que cette science conditionne la seule objectivation des faits sociaux rationnelle, que se fait notre narration collective, selon la progression : enquête > interprétation > représentation (e>i>r). N’est plus accrédité comme unique valeur du juste, que ce que cautionne cette procédure d’investigation. En s’étant imposée comme pacification du rapport triangulaire entre l'opinion, l'expertise et la représentation politique, cette forme dominante nouvelle reste une des origines de la fin des idéologies, qui procédaient elles au contraire à une représentation du monde préjugeant les faits sociaux. Exclusion par ce fait qui a sans doute joué dans leur disparition, autant que l’échec des régimes qui s’en revendiquaient. Une sorte de révolution tranquille de la raison, supplantant celle d’une intention, finalement toujours trahie, installant notre perception des faits dans une sorte d’objectivité politique nouvelle.
À la suite de quoi, en admettant que la philodoxie soit ce qui oppose dans l’action décisionnaire politique, la rigueur de la raison à l’intention subjective, il est aisé de comprendre qu’il ne soit plus possible de l’amalgamer à la démagogie, qui s’en distingue radicalement. Parce que son principe fondateur repose essentiellement sur le contraire, i-e les sentiments subjectifs, auxquels répondent des discours politiques élaborés sur ce que l’opinion veut entendre, et non savoir. La démagogie dresse toujours en face de la raison, l’intention trahie du peuple. Ses praticiens politiques, les démagogues, s’entrainent à faire des promesses qui n’engagent que des émotions. De mon point de vue le populisme que l'on a souvent du mal à définir clairement, s'en distingue justement par là. Il présente des solutions qui sont celles du peuple, sous une forme suffisamment lapidaire et schématique pour qu'elles soient une réponse à son désarroi.
Mais il est une autre classe politique, dont on a vu sur plusieurs décennies, de quelle manière elle s’est organisée autour de la procédure (e>i>r), entièrement centrée sur la valeur décisionnelle de l'objectivation de la matière sociale. Ses réactions aux crises que nous avons vécues montrent que la classe politique qui a les commandes depuis un demi-siècle agit en parfaite conformité avec l’investigation statistique, qu’elle a en fait un pôle de sa connaissance, de son savoir politique. Ce qui n’engage en rien la valeur de cette science certes ; il s’agit d’un fait de modernité, d’un élément de connaissances certain. Elle en a hérité de son mariage progressif avec la gestion d’image, le marketing, les sujétions gestionnaires économiques, qui ont pour tronc commun cette investigation. Mais, sa retranscription dans l’usage politicien nous prépare t-elle à traverser d’autres bouleversements critiques, qui confirmeront je n’en doute pas, que la technopolitique (cf. « réinvestir le politique ») nous enferme en ce moment dans le plus restrictif des éveils de notre conscience ? Car la technopolitique renouvelle sans cesse la démarche discursive philodoxique sur son postulat fondateur et le transforme ainsi : lien valable entre le peuple (qui vote) et le personnel politique, ne peut s’assurer que si dans cette démarche l’interprétation > représentation la base de la communication, du partage, se limite à des données objectivables, à l’exclusion de toutes autres.
En conséquence de quoi, l’émergence explicable de la technocratie actuelle, qui se joue avec toutes les nuances d’un combat factice propre à l’alternance, traduction à minima de notre image démocratique contemporaine (au hasard droite-gauche, ou ailleurs conservateurs-progressistes), a généré ses principes philodoxiques. L’intermédiation chiffrée constitue son levier de crédibilité. Elle instrumente en permanence un discours –en principe- juste et dénué de subjectivité, à l’adresse de l’opinion. Il résulte d’un acte d’interprétation, en aval de l’objectivation préalable de faits décrits. Les chiffres sont là, sans qu’il n’y ait donc jamais d’autres alternatives à ce qu’ils nous conduisent à en déduire. C’est d’une forme de connaissance objective dont part le raisonnement politique, par une procédure qui le rend incontestable, oui, mais !
Un fait plus ou moins bien perçu de beaucoup, je pense: la condition d’objectivité et rigueur des chiffres, apportent des informations certaines, mais dont nous déduirons tous très justement que leur interprétation peut varier, et même dans de très larges proportions. Le même problème se déplace alors sans se résoudre: car une interprétation objective doit contenir la preuve pertinence d’une représentation juste. Et comment faire ? Le rapport à ce qu’attend l’opinion des politiques lui s’étant déplacé, même enrichi de connaissances chiffrées, a introduit cette question récurrente nouvelle de la pertinence de l’expression finale politique, de la finalité de tout projet politique, dans la réponse à des attentes transformées en « besoins ». Programmes, projets, croissance, ont entre autre remplacé, idéaux, espérance, progrès, pour la restreindre aux impératifs du chiffre. Régression technicienne, dont l’effet est cet esprit de changement qui ne change rien, puisqu’il ne fait qu’aménager. Comment les chiffres pourraient-ils prévoir l’avenir ? Alors, par défaut de preuve de pertinence, l’expérience retourne à l’empirie, le champ véritable du politique, en nature et en système. Et l’aménagement des besoins aux impératifs des cycles électoraux, le temps de se battre sur de nouveaux projets.
Autre motif parmi les nuances qui différencient la philodoxie du reste : elle nous fait, et dans une large mesure par une instrumentation bivalente cohérente des mass-médias, partager l’origine de toutes ses données (ou presque), par ses commentaires. Sous la raison légitime que le citoyen informé soit ainsi personne mature, comme le réclame d’ailleurs le bon fonctionnement d’une démocratie moderne. Le partage de ces bases communes d’objectivation constitue alors le lien le plus solide que la technocratie puisse entretenir avec l’opinion, en vérifiant en boucle le postulat qui le traduit dans le langage courant, par: vérité des chiffres. Ce cap franchi, le consensus se jouera sur le terrain d’une suite à donner, logiquement induite de ce partage, dans une sorte d’idéalisme technocratique sans idéal, que le même langage courant accréditera de « projet de société », virtualité sans contenu, dans le champ restreint du choix que les chiffres imposent. Reste à savoir si, dans les faits, la pratique de cette boucle politique permet de négocier ce qui touche à la pertinence de nos modèles, de nos choix de vie et ce, sur le fond. Ou, en posant la question autrement, par quel biais en somme, l’objectivation pourrait-elle nous permettre de trouver comment et où situer, modeler une forme nouvelle de l’intention ? Ou en formule t-elle une en puissance, de toute manière ?
1 Un art politique par défaut.
La ré-émergence de la pratique philodoxale contribue, comme les autres courants interprétatifs de l’organisation sociale générateurs d’action, à définir cette catégorie globale insaisissable du politique, en le définissant là encore par défaut. Elle constitue, comme la démagogie par exemple, un mode structurel du rapport de l’opinion à elle-même. Au-delà de cette condition première, un mode de ce type est toujours restricteur, reflet d’une image imparfaite, partielle surtout. L’accumulation des investigations chiffrée dans notre procédure e.i.r n’apporte à ça aucun remède, car sa complexité de données butte justement sur ce qui nous intéresse alors. Dans e.i.r, leur multiplication ne facilitera pas de représentation plus pertinente des faits par un simple automatisme d’addition de données. À tous les niveaux, les facteurs d’interprétations probables dénoteront dans le politique l’intrusion souterraine et nécessaire de l’intention. Risque que l’on exprime par ailleurs souvent dans l’interprétation des données en sociologie, par sa nécessaire révision de pertinence épistémologique ; ce que tout principe politique ignore comme dit, car tourné vers l’action, empirique par nature. Pourtant, si les chiffres nous indiquent tel ou tels états de l’économie, de l’opinion, alors serons-nous censés en déduire un profil logique d’action, en cohérence, puisqu’induits de ce qu’ils impliquent. Mais si les chiffres révèlent un état, dont l’état de l’opinion indique qu’elle en attend le contraire ; alors l’effort philodoxique, usant d’une pédagogie de l’objectivation, devra porter sur la conviction. C’est dans l’interopérabilité des différences, le lissage des contradictions que ce mode devient efficient, redessinant une causalité mineure du rôle de l’intention ; dans ce paysage, l’inspiration philosophique ou historique n’ont plus court. Tout se réinvente dans l’instant sous la pression de ce que l’enquête livre de la réalité : les chiffres issus du présent n’ont pas d’antériorité historique, et cette dernière est laissée au libre choix de l’interprétation. Souvent inutile. La technocratie conjugue ses variantes sur un registre sans référence, sinon la règle pragmatique de la reproduction mise à jour de ce qui marche, bien sûr.
2 Un être collectif?
En s’inscrivant dans cette simple distinction d’articles le et la, l’assise générique de notre philodoxie devient théoriquement plus compréhensible. Le, qualité ontologique de l’être collectif renvoie au système. La, ce que incite ce système à organiser, pour assurer sa permanence, sa stabilité, pour nous en l’occurrence, celle de la démocratie. Pour ce qui nous intéresse ici, la manière surtout dont, par principe, la collectivité va déléguer le pouvoir de le faire à quelques uns, la forme légitime d’exercice qui prévaut. La philodoxie reste inscrite dans ce système légitime. Comme modèle de relation à l’opinion tous les modes reflètent le politique. Démagogique, philodoxal, élitiste, tyrannique, où chacun le transpose dans un registre implicite de la relation humaine. La relation à l’opinion, la part de ce contrat que l’élu verbalise sur ce qui se fait, doit se faire ou a été fait, articule en les adaptant au moment, une forme symboliquement issue de celle de la nature ontologique du le du politique. En quelque sorte la consistance de l’Autre. L’idée est simple au fond, qui consiste à rendre toute communication recevable en se fondant dans le moule de ce que les évènements, modes où transactions sociales en cours fabrique. Mais avec une particularité qui distinguera fortement chaque mode de l’autre. On s’adresse toujours à l’autre « en fonction de». Des évènements, d’une crise, d’une difficulté, de besoins, etc. … Le « fonction de » détermine la transaction. Celle-ci ne sera pas la même entre populisme, démagogie, philodoxie, sur un problème de pauvreté ou d’urgence alimentaire. De la palette xénophobe à l’empathie bienveillante, le « fonction de » agira sur ce que l’on traduit dans le sens commun par système de valeurs. La philodoxie aura tendance à aligner le sien le sien sur ce qu’elle sait de l’objectivation de ces tendances. Démocratie oblige, on épouse l’avis majoritaire, celui que la vision courante de l’Autre implique.
L’émergence philodoxale, peut se voir comme une résurrection contemporaine coïncide plus particulièrement avec le renforcement des techniques, toutes les techniques de communication, adaptées à la relation politique. La philodoxie se rend ainsi co-substantielle à la technopolitique. En s’accordant parfaitement avec le culte de l’investigation chiffrée de la vie sociale, elle active donc un process politique beaucoup plus globalisant, en confirmant constamment ce que l’opinion conçoit d’elle-même. Jusqu’à subir l’accusation, comme actuellement du manque de courage en face de cette même opinion, vérité, même terrible, dont elle estime qu’elle aurait sans doute besoin, en finissant par penser d’elle-même qu’elle lui serait salutaire. Les mass-médias aident largement à aller dans le sens contraire, grâce à leur position de relais, d’intermédiation du débat, nécessaire à l’efficience philodoxique. En codifiant l’échange selon ses propres critères d’efficience : l’audience. Le jeu s’inverse alors. Il faut confirmer, pour être admis dans ce jeu, ce qui est attendu par le public.
Hors cette situation largement et diversement décrite, et plus fondamentalement, nous y voyons la connaissance statistique y arriver comme une réalité. Sans jamais renvoyer aux questions qu’elle pose. En ignorance totale de cette question épistémologique préalable : les statistiques ne photographient-elles que les questions, au mieux ? Les précautions prises par l’institution, n’y suffisent pas. Elles ne règlent qu’un rapport avec une certaine déontologie. Pas celui de l’impact qu’elles ont sur le public. Il a fallu attendre que l’abstention électorale devienne flagrante et accuse la classe politique toute entière, d’une certaine manière la philodoxie, pour que les sondages, autrement dit les questions posées aux « échantillons représentatifs », abordent cette thématique. Tout le problème d’une vérité légitime, qui puisse se former sur ces bases, réduit notre espace décisionnel à cette idée acceptée par tous autant que nous sommes, d’un déterminisme presque mécanique de la déduction, dont l’objectivité condamne l’induction subjective. Si tels ou tels chiffres, dans tels domaines sont ceux que nous connaissons tous par le système médiatique, comment puis-je moi le politique, prendre une décision autre que celle que nous impose leur réalité, celle que tous, vous partagez d’ailleurs ? Mais l’induction en disparaît-elle pour autant ? Justement tout est là. Car il y a, du fait même de la nature du politique, cette emprise de l’empirisme de la totalité, conduisant nécessairement à la transgression des déterminismes induits par les chiffres. Ou par retour des impératifs de cette totalité beaucoup plus ouverte si l’on veut, à un arbitraire de la décision ? Là pèse de son poids Fortuna, consacrant là le juste retour du sens multiple de l’intention, qui souvent dans le champ de la stratégie politicienne, dévoile la vraie source de l’arbitraire. La technocratie, en investissant la complexité de notre organisation sociale moderne, tend à éliminer l’idée même de cette dimension et diabolise les facteurs de cet empirisme. En apparence évidemment ; l’argument de l’abolition de tout artefact idéologique sous raison d’arbitraire, vise de cette manière à affranchir les acteurs d’un risque politique. En principe la raison (chiffrée) commande et l’intention s’y soumet ; devient-elle ennemie des évolutions utiles? Nous en avons un cette sociale démocratie centriste virtuelle, d’inspiration dite de gauche, socialistes en principe, échouant en permanence face à une intention sociale affichée et une raison technocratique qui finit toujours par l’emporter, en est excellent exemple, cultive le changement sans risque d’en engager un véritable, et va d’échecs en échecs. Condamne sa propre « manière « philodoxique. Nous entrons avec elle dans une réalité tellement cristallisée structurellement, que nous ne pourrons jamais envisager d’en sortir, sinon par une limitation des rêves que nous entretenons sur nous-mêmes. Le vieux réformisme progressiste comme le conservatisme social, le second sabot de cette technocratie, s’exerce désormais sous le contrôle d’un sous-entendu majeur : il n’y a pas d’erreur à voir dans les pannes sociales et économiques maintenant confondues, mais de simples sujétions de réparation ! Question de mécanique. Au contraire d’une décision faite d’intentions, dominée elle par le risque. Beaucoup trop de risques... Nous vivons en fait par les deux bouts de notre bipartisme, un conservatisme pragmatique-progressiste, qui nous évite de fissurer un système cristallisé.
D’un autre côté, réparer cette mécanique constitue une action de réorientation restreinte à la fabrication de la stabilité sociale. Et si enfin nous reconnaissons cette particularité du lien qui unit l’opinion à son personnel politique sur ce mode-là, il faudra reconnaître qu’elle s’enferme du fait même de ne rien induire, dans une situation tautologique. La circularité fermée qui va de l’enquête à sa représentation est le fondement même du rapport que la technocratie politique entretient avec son opinion. Pour être plus précis, le concept de tautologie qui connaît des définitions variables, doit être ajusté à l’interprétation politique que nous en avons ici. En logique propositionnelle, c’est la procédure selon laquelle toute valeur des prédicats fait de la proposition, une proposition vraie. En rhétorique, les déplacements sémantiques multipliant les variations de sens sans aucun enrichissement informatif de l’argument, conduisent à une reformulation simplement différente de la même idée. Dans le cas de notre analyse de la matière politique, qui ne se limite pas à un contenu de discours, la tautologie s’inscrit dans un rapport de coénonciation visant à obtenir de l’opinion qu’elle reconstruise par elle même la pertinence énonciative d’éléments informatifs toujours identiques, énoncés par lui à l’aide de moyens argumentaires différents.
La vérité des chiffres s’inscrit en fait dans ce rapport, suivant ce schéma : sur un même thème, les différentes sources de données chiffrées convergentes (issues de « e ») aboutiront à une des propositions implicitement vraies (qui fera le « i »), en fonction de laquelle la seule et même conclusion que l’opinion tirera avec ses représentants aboutira à confirmer la représentation du système (« r »). En somme, si les enquêtes sur la croissance révèlent des chiffres divers voire en contradiction, leur énonciation conduira à l’éclairer comme proposition vraie de toute manière. Les débats d’experts, en sont un exemple permanent. Aucun ne conclura à partir des chiffres, sur l’inutilité, obsolescence de l’idée de croissance. Une manière presque quotidienne en somme de renouveler l’état des lieux sans apports informatifs d’un niveau politique réel. La redondance est une constante de cette tautologie.
Et la crise installe là le meilleur révélateur qui soit de l’appétit de cette diffusion de données chiffrées. Elle l’amplifie, inquiétude de l’avenir oblige. Tous les artefacts économiques soigneusement quantifiés, accréditent sans autre alternative conceptuelle, cette panne mécanique, en nous conduisant par une grande abondance à l’exercice de cette tautologie. Le diagnostic de la panne fait remède. Qu’il ne puisse renvoyer pour certains qu’à une réflexion critique sur nos modèles économico-politiques, sera implicitement classée préoccupation idéaliste, hors sujet. En attendant que l’évidence rompe le cycle de la tautologie actuelle. Pourtant, les raisons d’une sorte de phase critique de la complexité instrumentale, systémique de nos sociétés, de son économie, se multiplient, où les interdépendances mises en place sur le principe de croissance sont telles, que nous ne pouvons en rectifier quel qu’aspect que ce soit, sans risquer un effet domino. Ce qu’évite la tautologie philodoxique, puisque s’impose naturellement cette conformation auto-suffisante du diagnostic. La technocratie en clôturant ainsi son univers référentiel, élimine toute référence externe, éthique, philosophique de son action, élément productif éminemment dangereux par temps de crise.
Il n’y a rien d’étonnant donc de voir l’importance que les pragmatiques-progressistes accordent à la croissance, comme facteur central d’équilibre social, pour s’en persuader. Cette insistance opacifiante ne tient pas à une mise en condition cynique ou programmée quelconque. C’est d’ailleurs au nom du développement, ce concept légitimant de la croissance, devenu inadmissible pour notre avenir écologique, que cette dernière continue à être soutenue ; impossible à invoquer l’abandon d’un concept légitime devenant soudain «idéologique » et non recevable. Par défaut, garder cet équilibre nous fait donc pratiquer la croissance pour la croissance, situation en puissance fortement charpentée par l’effet tautologique. Le peuple, qui risque déjà, et encore plus en cas de rupture, accompagne bon an mal an cette boucle récurrente d’un schéma séduisant dans l’immédiat, voué à l’inefficience à plus long terme. Il partage –vaguement- la raison chiffrée si complexe que les élites débrouillent pour lui. En se convaincant avec nos politiques que nous sommes en panne, en voie de difficiles réparations. Bref nous participons tous pour le moment à la forme anesthésique d’une sorte d’invention illusoire de la réparation durable. Éviter la chute des dominos avant qu’un seul, une banque, une bulle par exemple, des secteurs d’industrie, ne tombent et nous entraînent dans leur chute.
On ne peut conclure sans évoquer la question de l’emprunt terminologique que constitue l’usage de « philodoxie ». Détournement sémantique ou réajustement ? Dans l’acception antique, platonicienne, la philosophie s’oppose essentiellement à la philodoxie dans la mesure où elle en constitue l’antithèse. Une dialogique met en opposition deux attitudes humaines en une sorte de symétrie inverse, la recherche de la vérité et celle du bien être. Ou celle du bien être comme obstacle aliénant l’amour de la vérité. Le philodoxe substituant aux questionnements essentiels du philosophe, le refus de le faire comme principe de vie. La mort spirituelle à la quelle s’astreint le philodoxe pour vivre selon la limite de la culture des sens, se transposerait aisément comme thèse de la mort de conscience à laquelle contraint l’hédonisme consumériste. Tant de produits de confort, tant de plaisirs divers et tant de facilités déléguées à des outils de plus en plus personnels, qui bâtissent cette dépendance laborieuse à la déception, de millions de gens que nous sommes, entrainés dans un dégrisement constant que des produits toujours plus performants, goûteux ou confortables vont nous permettre d’oublier. Provisoirement.
Ce parallèle aisément fait avec notre consumérisme individualiste, ne préfigure pas l’exacte traduction possible de la philodoxie antique dans notre monde moderne. Le présupposé de l’individualisme, que j’ai personnellement du mal à cautionner comme chose pertinente, en l’espèce, demeure trop flou. Le consumérisme qui le décrète, instrumente cette notion, pollue en même temps la visibilité de la complicité technocratique. Rien n’est moins sûr que de pouvoir démontrer l’enfermement narcissique des individus. Car la conscience progressive dans l’opinion de sa propre déception, de la relative perte de sens de cette inflation, plaide pour une tension de conscience beaucoup plus complexe de ce qui y est vu. Ce retournement probable, cette usure dans le temps de cette abondance ne nous garantissant plus des maux qu’elle créée, aura à terme le mérite de nous éviter cette idée d’un philodoxe victime narcissique de sa mort spirituelle. D’en faire le coupable central d’une apocalypse climatique entre autre. Notre modernité exige un réajustement terminologique qui réoriente son sens philosophique initial vers celui d’une sorte de mort spirituelle comme pratiquée en collectivité, d’un oubli majeur de la société par elle-même.
D’autre part, la fusion que la technopolitique a opérée dans son champ interprétatif entre économie et politique, au point qu’elle n’interprète plus la société que comme un système économique à gérer, et que certains s’attaquent au dernier rempart du sens du collectif, le sens de la primauté du politique sur l’économique. Un nouveau symptôme de la faiblesse philodoxique, qui ne trouve plus, dans l’enfermement tautologique et sa pragmatique, que la force de reculer. À l’heure où l’on voit cette faiblesse se manifester par la déstabilisation constante des élites politiques s’étant à l’extrême exposées en amuseurs quotidiens d’un cirque médiatique lamentable, en piliers de médias comme il y a des piliers de bar, c’est un palier de plus qui se franchit dans l’ordre de sa visibilité. Il ne s’agit pas actuellement d’une faiblesse technocratique seule, ou de la victoire des ego narcissiques de sérail politique, mais d’un système formé dans son ensemble par le fait de nier le recours nécessaire à la puissance externe de ce que le politique exige, cette « Virtù » de Machiavel. La philodoxie est une antilogie du politique.
Le fétichisme de la croissance, caractérise notre situation actuelle semble dans l’impasse, dès lors que l’on prend en conscience de son non retour définitif, ou à des niveaux en « tôle ondulée » si insignifiants, que le résultat serait le même, handicapée d’exigences telles, qu’elle ne sera plus ce que nous envisageons aujourd’hui. Par défaut de ce recours externe à la Virtù, les philodoxes actuels ne peuvent aborder la question d’une rupture globale de modèle économicosocial donc politique, pourtant à notre porte. La philodoxie ne tient qu’à cette culture relationnelle du vide avec nos élites politiques, qui justement nous permet de l’ignorer.