Voir une société immature?
Vers la visibilité collective d’une société immature.
A l’horizon de ce que ma lorgnette me laisse voir, je ne ferai aucune découverte, sinon celle de l’évidence, en observant la ruralité être partout la situation originelle de toutes les sociétés… Nous sommes donc venus de la terre, avant de devenir urbains oublieux de cette extraction, techniquement armés au point de ramener à notre propos l’essentiel de toute préoccupation. Par un élan qui a depuis toujours accompagné cette évolution, un grand récit reformule inlassablement l’essentiel de ce qui nous anime, consolide les interrogations circulaires que l’accumulation de nos connaissances suscite sans pour autant en nourrir les termes. En fait les mêmes questions reconduisent celles que les antiques nous ont laissées en héritage, en friche aussi ; en reprendre et en mettre à jour les termes, ne nous ferons sans doute que peu progresser sur le sens de leurs réponses.
Les connaissances, les applications techniques dont notre vie se remplit, nous portent en même temps si loin de ces mêmes philosophes, que se faire une idée de cette distance est difficile à évaluer. À condition de l’admettre comme visible soit pertinent, la représentation d’un difficile dialogue entre nos connaissances fondamentales positives, scientifiques et le monde immuable de ces interrogations devrait alors se révéler assez efficiente pour comprendre de quoi peut se nourrir, se transformer l’héritage, ce d’une manière assez significative pour renseigner notre société sur ce qu’elle est et doit être. Même si dans ce dialogue, chacune des formes intéresse l’autre, et surtout si la philosophie investit l’univers des sciences pour reconduire sa quête, le crédit de connaissances transféré par la vulgarisation vers l’opinion n’est lui, pas clairement évaluable. Perte de sens, anecdotisme, confiance, défiance injustifiées ou exagérées, enfin contre sens sont des risques courants, que l’état des lieux permanent établis par les supports de vulgarisation peuvent entretenir malgré eux. Les données qu’ils reportent ne sont pas en cause, mais l’absence de ce dialogue avec le fondement idéologique de nos sociétés oui. Nous restons, citoyens du commun, livrés à nous-mêmes sur le sens de cette dialogie convictions/connaissances, voire croyances/connaissances.
C’est à ce titre que l’approche écologique, qui reste fondée et légitime par les racines scientifiques qui sont les siennes, ne trouve que des traductions lapidaires, mineures, et très en deçà le plus souvent des déterminants scientifiques beaucoup plus complexes à saisir et interpréter, que la traduction courante qui pénètre l’opinion. Le tri sélectif qui prend la forme de nos BA, est loin de compenser la course à la consommation de technologie nouvelle, qui elle est dangereuse du point de vue de l’exploitation des ressources qu’elle impose. La conviction écologique vue comme un effort de propreté et de modération est une naïveté au mieux, ou rentre dans cette dynamique d’ignorance qui nous évite cette contradiction comportementale de restriction, de renoncement, et au bout du compte de renversement d’une économie contraignant notre système social. Concluons que la conscience écologique ne peut aboutir qu’à une remise en cause fondamentale de modèle général politique. Ce que font les plus convaincus, mais sa vulgarisation est loin de ce résultat. Le brouillard opacifiant de l’addiction consumériste pousse encore fortement à ne pas regarder jusqu’au l’horizon logique de ce raisonnement.
De la même manière notre démocratie, qui reste affiliée à une définition mythiquement inspirée de l’antique, nous masque une version probable de ce que nous pourrions en voir de nos yeux dans l’actualité, si nous nous penchions sans filtre sur le problème. Le consumérisme qui gère notre mode de vie, a très vite adopté les principes de base de cette démocratie-là. Après la seconde guerre mondiale, fournir à tous les foyers une automobile, un lave-linge, puis un lave-vaisselle et développer un choix immense d’appareils domestiques était le sens même de la démocratisation de nos sociétés. Ce développement de « rattrapage » retraduisait pour son compte la libération et l’égalité des citoyens revendiquée dans les luttes populaires d’avant-guerre. Avoir tous droit à notre téléphone portable tient aujourd’hui du même principe, la lutte en moins. C’est un droit dans la démocratie consumériste. Intrusion remarquable et redoutable de ce schéma dans notre mythe démocratique, qui ne gère plus ainsi que son propre artefact. Car à ce prix, un contrat avec le diable a été passé, nous le voyons maintenant par ses effets sur nos économies nationales. Tout notre système social, cette fois pris au sens littéral de système, c’est-à-dire d’éléments en interaction selon des règles de base communes, s’est vu progressivement configuré dans une dépendance à la progression constante de cet épanouissement consumériste, qui lui à terme n’est pas défendable. Se pose alors cette question : comment acquérir, par les effets d’une opinion plus mature et prête à sortir de l’addiction, les traits communs d’un retournement de notre système, de sa reconfiguration, de son homéostasie pour parler savamment ? Plus politiquement, comment préparer un modèle démocratique reconnaissant un autre système que consuméristo-croissantiste ?
Comment dans ce contexte, évaluer le stade de maturité de nos sociétés, nos états et nos systèmes politiques, enfin leur aptitude à effectuer ce retournement ? Comment le personnel politique qui prône la croissance comme le retour au paradis perdu, va-t-il progressivement revenir à la réalité de sa perte totale de pouvoir à terme, sur ce qu’il revendique comme sa mission : la maîtrise de l’économie nationale ? Comment va-t-il, avec un retournement conjoint souhaitable de l’opinion, préparer nos systèmes sociaux à un mode cohérent et acceptable de vie pour les générations futures ?
Nous sommes actuellement en face de ces questions, au plus fort de notre immaturité. De la séparation progressive de la technicité et de l’archaïsme politique, qui conduit notre dispositif politique courant à se soumettre totalement aux exigences de règles consuméristes, base d’une économie transnationale sur laquelle son autorité ne pèse plus. Car en ce moment, seules la perspective d’une transformation utilitaire de ce qu’invente globalement la société –on aura compris mon point de vue- fournissent au politique les axes concrets d’un rapport positif à l’opinion, chacun des deux d’ailleurs, restreignant le rôle du personnel élu à une prestation de service ciblée: perpétuer le confort d’avant, le parfaire. Il est évident que l’on ne bâtit pas une démocratie avec ça, encore moins si, évidemment, comme moi, on envisage comme probable que la croissance ne revienne pas. Pas chez nous en tous cas, et plus du tout à terme. Malgré ce, le système politique sans évaluer sa performance, qui n’est, toujours de notre point de vue qu’un effet d’ignorance du reste, se jauge par le nombre croissant et malheureusement probablement incompressible, de ses laissés pour compte. Le chômage est un signe majeur de l’inefficience de cette boucle économique de la croissance consumériste, au sujet de laquelle les gouvernements successifs, toutes recettes et tendances confondues ne peuvent rien. Sans doute faut-il cesser dès à présent de courir après.
Le premier acte de maturité serait de cesser de rêver, d’opérer sur ce plan une révolution des esprits, de celle qui précèdent assez régulièrement les grands changements. Comme il n’y a rien à attendre d’élites qui sont pour des raisons de position dans la politique sur des dispositions contraires, la question reste entière. Ou plutôt complètement inédite, si l’on considère que de nouveaux moyens, qui se testent actuellement sous la forme des réseaux sociaux, vont faire entrer l’opinion dans une autre perception d’elle-même et de sa capacité à opérer pour ainsi dire « horizontalement » les retournements d’idées nécessaires à sa préservation future. Il s’agit là d’une évolution à terme. Il faut laisser mûrir les alertes, dont les traducteurs sont maintenant innombrables, consommer notre fin des pyramides, cet archaïsme hérité des sociétés tribales et qui ne nous a jamais quitté dans la représentation subjective et institutionnelle que nous avons de toute organisation, puis renforcer ce que le langage adopte maintenant comme la « longue traîne », cet effet d’accumulation numérique d’initiatives individuelles, qui balayent par le nombre une accumulation d’artefacts contre lesquels les hiérarchies pyramidales ne peuvent lutter.
Le collectif, quand il est le peuple, devient une personne, allégorie. Cette entité n’en est pas vraiment une, sinon dans l’invocation politique, qui a souvent fait recette sur ce schéma. La modernité réclame d’y substituer l’impact de la révolution numérique. L’effet longue traîne prépare un être collectif qui, à la différence d’une personne abstraite, conceptuelle, se trouvera appréhender par chacun comme structures, systèmes de relations, règles empiriques subjectives revenant aux questions fondamentales, basiques de la finalité. Nous serons obligés d’y arriver, car les tensions extrêmes que nous préparons nous-mêmes, nous y amènent… Comment faire autrement ?