notes de Février
Vers une démocratie volatile ?
Ces lignes se terminent dans l'entre deux tour de la campagne présidentielle, après que soit consommé dans une obligation démocratique louable, la rencontre avec un peuple interrogatif de candidats partagés par la barre symbolique des 5%. Malgré le sentiment final qu'il s'agit d'un épisode important de la vie démocratique par le moment qu'il concentre de mise à plat de ce qui va ou ne va pas, principalement de ce qui ne va pas, nous voilà par les rhétoriques et les reportages, nourris malgré nous pendant les mois qui ont précédé cette date, de paroles d'espoir et de promesses de lavage de ce linge sale que nous portons encore en toutes occasions; social, économique, politique, pour en espérer enfin du propre. Un rituel vers lequel a convergé toute la palette de ce qu'embrasse le politique des rancœurs aux espoirs, de la fiction à la réalité, pour donner un résultat électoral qui ne fait qu'en lisser les excès. C'est une de ses fonctions, d'en construire périodiquement une nouvelle manière recevable et dite "consensuelle"; pas de faire des révolutions. Ce rituel cette fois fut particulier, car il a chassé la binarité installée. En la détruisant même, pour y substituer une version inattendue, faite de deux composantes distinctes, nouvelles:
Une première consistant à épouser le factuel comme condition rationnelle d'appréciation, et s'impliquer dans les intentions des candidats comme des propositions vraies ou fausses, livrées pour vérification aux jeux des différenciations programmatiques qui fournissent les paramètres discriminants entre candidats; faire sur ces bases un choix paradoxal qui se résume au final en ce que l'on croit. Cette catégorie de votes, qui habituellement visent l'aptitude des "partis de gouvernement", légitime les campagnes électorales, mais a perdu.
Une deuxième plus complexe, sous-entendant derrière cette légitimité, l'exigence d'une autre, qu'une lecture transversale compare hors programmes comme un autre jeu de différences; non entre protagonistes, mais en considérant la fonction rituelle en terme d'occasion de mesurer l'efficience politique beaucoup plus globalement, à l'occasion d'un bilan des problèmes qui ne se résolvent pas, malgré les alternances: finance, sécurité, équilibre des pouvoirs régaliens nation / Europe; et d'une exigence éthique qui tend à se diluer dans le formel. Cette catégorie de votes a repositionné la légitimité de ces mêmes campagnes sur la réintroduction préférentielle d'une demande d'éthique.
Bien que le rituel confonde cette différence, l'élection d'une personne ne fait pas celle des idées. C'est bien ce qui a fait défaut dans le bilan du binarisme des majors et les a assimilés de ce point de vue à un même magma politique, en les condamnant au titre d'inefficience d'une classe politique vue comme largement cooptée et repliée sur elle-même. La profondeur de vue ou d'un renversement de perspective qui offre une occasion privilégiée de lire de possibles signaux de la demande démocratique actuelle, arrive à plus de netteté. Car dévoyés ou pas, les thèmes de l'inefficience se sont s'invités pour témoigner d'une crise et sans doute amorcer les conditions de tensions d'un nouveau genre.
Si la multiplication des candidats conclut sur cette insatisfaction et la fin d’une bipolarisation de notre structure politique partisane née il y a des mois sinon quelques années, leur lente érosion matérialise aussi une véritable redistribution de moyens, où les campagnes classiques coûteuses éliminaient les candidats faiblement dotés et maintenaient la logique des grands pôles, que les médias amplifiaient encore. Les moyens de communication individualisables que sont les « réseaux sociaux » actuels y ont pris cette fois une large part ; dans quelle proportion, si l'on en croit la dialectique des buzz a-t-elle compté ? Est-ce déjà le signal durable d’une composante supplémentaire dans le rapport à la représentation de nos députés sénateurs, élus régionaux ?
Dans ce cas, la décomposition des majors aurait une autre source que la seule inefficience invoquée : la fabrication des consensus se déplace, en se voyant dans les faits de mieux en mieux associée à une expression directe de l’opinion, ne passerait plus par les canaux classiques des grands médias comme uniques facteurs actifs du débat démocratique, mais contraindrait le politique à prendre sa part dans cette forme communicative directe et immédiate avec l’opinion. Leur empressement à envoyer des messages-signaux qui s'attachent à leur personne conjointement à leur appartenance partisane en "tweetant", attestent ainsi d'une forme dissociée de l'engagement politique, entre position individualisée et discipline organisationnelle exigée par les partis.
Ce qui a été particulièrement flagrant au sujet du cas F. Fillon. L'accusation des ténors lui faisant porter tout à coup la faute de la défaite, constitue bien un de ces dénie de réalité éthique dans lequel le "socle" Fillon a maintenu le poids de sa candidature contre eux; leur passivité est en cause à proportion de leur promptitude à se retourner contre lui; encore un signe qui a produit le dégagisme. Pourquoi ces responsables n'ont pas pris la responsabilité ferme et irréversible de le mettre hors jeu à temps? Ce qui les a rendus complices d'un inexplicable franchissement de Rubicon éthique accompli avec un cynisme peu commun : le dénie de sa propre parole, celle qui, par l'invention de complots et autres prétextes d’un dictateur qui s'ignore, le plaçait en coupable, selon ses propres prétentions à faire une intransigeante justice. Malgré les indignations profondes provoquées, le système général politique et médiatique a finalement bien absorbé cette manœuvre. La campagne a suivi son cours. Le peuple a donc tranquillement laissé passer cette caravane, vérifiant une fois de plus qu'on ne crédite de confiance que ceux que l'on estime et qu'on ne peut être inversement déçu par des gens à qui au départ on n'accorde aucune confiance.
Subsiste alors une certitude tenant en cette idée simple : une fois l’épisode électoral consommé comme rituel médiatico-politique auquel le bon peuple aura été convié, l'espace politique va se refermer comme parole publique et agitation, en laissant en suspend un certain nombre de traits ayant révélé les éléments de crises futures, mais voués à être dans le déroulement rituel classique, laissés pour compte. Une histoire de queue de comète en somme. Nous allons donc une fois les résultats connus, assister à
La lente déstructuration des partis qui tenteront de se maintenir sans y arriver, ce qui n'a pas une grande importance en soi, et
La recomposition du paysage politique selon des directions qui vont se confirmer il me semble à partir des signaux de mieux en mieux lisibles : l'exigence éthique, le déplacement des pôles de confiance chargés d'une capacité suffisante à parer aux difficultés à venir, vont accroître la distance entre le Eux et le Nous.
IL y a pour ça aujourd'hui convergence de moyens et d'exigences… Reste à savoir sur quelle longueur de temps et sous quelles conditions….
Nous ne serions donc pas à la fin d'un cycle enterrant le bipartisme, mais à l'éclosion d'une forme assez volatile de la consistance démocratique future, que la campagne a par ailleurs évoquée avec les référendum d'initiative populaires ou autres formules... L'installation d'une DEMOCRATIE VOLATILE, essentiellement se définira sur le temps long par le poids croissant de ce rapport direct à l'opinion, et un relatif et obligatoire gain d'autonomie, face aux problèmes fondamentaux qui ne seront pas pris en charge. Cette démocratie-là sera peut-être l'arme que nous aurons dans le futur, pour stopper les dégradations sociales qui vont inévitablement continuer d'être, en réinitialisant tout par la base... En partageant.
Les prémisses Ceux qui auront plaidé pour une démocratie plus directe, un 49.3 citoyen, une constitution révisée ou une VIème république, nous livrent implicitement, au minimum les clefs d'une désadaptation de la représentation républicaine, sinon celles de son échec définitif. Le récit du moment pointe l'isolement ou la désinvolture, le désintérêt de la classe politique envers ce qu'elle-même appelle le peuple. Le point de rupture du lien que les citoyens entretiennent avec elle semble à beaucoup, atteint. Il aura donc fallu, pour en arriver là, que s'ajoutent aux effets lents et durables d'une crise de l'autorité de l'état les scandales très symboliques d'une disjonction de la classe politique d'avec ses devoirs. Est-ce pour autant la fin d'un mode de représentativité abouti et universel? Reconnaître en puissance une certaine obsolescence à notre organisation démocratique et en proposer une nouvelle remise en ordre, n'épuise pas le fond du problème. Ce n'est pas tant l'aboutissement de décennies de mauvaises habitudes de la classe politique arrivées à leur paroxysme qui nous y amène, qu'une société qui a bougé autour des politiques, en transformant la structure relationnelle que nous entretiendrons désormais avec eux. En mettant au passage un terme à la bienveillance dont le peuple faisait preuve à l'égard du charme discret de leurs tripotages bourgeois. Le retour en force du terme peuple lui-même, dans la rhétorique politique de campagne, est un indice de l'émergence de sa nouvelle puissance. Réformer ou repenser le lien fondateur entre citoyen et sa représentation apaisera sans doute les raisons conflictuelles de cette impasse; mais le réviser équivaut à revoir une fois de plus et en amont un rapport qui dépasse historiquement la nature du pouvoir républicain, démocratique : le principe d'obligation. Il faut entendre par là ce qui définit les devoirs réciproques entre puissance d'un petit nombre constitué et accepté par la collectivité pour en assurer son fonctionnement, sa défense et cette dernière. À l'opposé d'un principe d'obligation fondé sur le droit divin monarchique, celui de la démocratie le transfert à la représentation temporaire et élective d'un peuple dépositaire du droit. En un mot, refonder le contrat que le mandant passe avec son élu, conçu comme un lien chargé de réciprocité. Une souveraineté populaire qui fait actuellement un retour en force. Un retour qui s'appelle: information en réseaux et par voie de conséquence, autonomie et réappropriation du récit social. Or la conception de la représentativité dont nous avons hérité mettait en jeu un peuple en voie d'émancipation et la nécessité d'élites qui s'y consacrent et lui soient dévouées, par conviction et culture philosophique. Notre histoire de la laïcité, de l'éducation, de la santé témoignent de l'action de gens qui, à leur époque, ont appliqué la force de leurs convictions. Évidemment, il serait difficile de trouver dans la technopolitique actuelle de telles figures. La rupture présente, inimaginable il y a peu, si elle n'est pas le résultat d'un choc des scandales, révèle t-elle un gain d'autorité dans les mains ce que par commodité conceptuelle et par conscience de cette nouvelle puissance, la technopolitique se remet à appeler le peuple ?
Une autonomie nouvelle ?… En réalité, ce gain de maturité culturelle et informationnelle imprévisible il y a vingt ans, bouscule et disqualifie les relations du peuple et du "système" telle que la rhétorique de campagne les entend. L'affirmation d'autres structures –en réseau- s'auto-réalisent pour devenir sans cesse plus puissantes ; au point d'aboutir à forcer indirectement les médias, à l'inverse de leur tendance naturelle, à contribuer presqu'involontairement à leur audience; le monde politique, organiquement lié à eux, prisonnier de sa logique marketing, voit ses vieilles habitudes se retourner contre lui-même, jusqu’au dénie d’un système qui a néanmoins toujours représenté sa raison d'être, dont il prétend vouloir sortir à tout prix. À un degré tel qu'il est probable que cette énergie des réseaux s'affirme comme la réelle nouveauté politique de ce début de siècle, en commençant d'ailleurs, dans les pays européens, par être le vainqueur invisible des campagnes.
Sans doute devons-nous ne pas nous tromper sur l'avenir de cette révolution discrète. Elle est sûrement appelée à se développer sur le long terme avec une efficience durable. Sans doute en vivons-nous le tout début, en regardant s'opérer ce changement de considération à l'adresse du "peuple". Sans doute enfin ne le voyons pas nous-mêmes, car nous en sommes déjà les acteurs évidents d'un univers qui nous paraît naturel. Le fait que je m'exprime comme tant d'autres ici de ma propre initiative et moyens, en comptant m'adresser à un autrui que je ne connais pas, fait de moi l'égal d'un élu au moins sur le plan de la prise de parole. La multiplication des initiatives relativise donc la sienne, ne lui laissant comme différence que la part institutionnelle et pratique parfaitement respectable de pouvoir dont il est investi. Mais ce qui est important c'est que ma parole se trouve moins captive du poids de mon rôle institutionnel et ses dérives. Il se mesure surtout par plus de liberté dans le fait que je m'adresse à autrui en posant qu'autrui est Autre, i-e partie de cette continuité d'un réseau qui s'exprime sans intermédiation, sinon celle d'autres Autres encore. Cette confrontation s'apprécie mal pour le moment, où une campagne électorale survalorise le caractère institutionnel et pyramidal de l'instance politique. De deux choses l'une: ou l'on considère cette étape comme la réédition d'une invariance intemporelle, un axe supplémentaire de son expression, ou comme un épisode révélateur et porteur de signaux dont l'impact pour le moment, sur fond de crise, nous échappent partiellement, mais indiquent une potentielle rupture d'avec la nécessité d'assujettir le rapport politique entre citoyen et son mandant à une fonction organisationnelle institutionnalisée.
En conséquence de quoi, il est normal qu'aucun des candidats n'y réfléchisse à la faveur d'élans rhétoriques inscrits dans la fébrilité militante des campagnes, parce que tout vise le contraire; une forme de contrainte sur l'organisation institutionnelle pèse beaucoup trop sur les sensibilités politiques pour ça. Certains de nos dirigeants le sentent sans trop savoir quoi en faire, d'autres restent inscrits dans un schéma d'éternité de notre démocratie représentative, enfin d'autres encore le retranscrivent dans une "démocratie participative" qui se propose d'enrichir les vertus du statut quo des moyens numériques. Par contre si l'on y voit le signal faible d'une puissance de la multitude à laquelle Spinoza n'a évidemment pas pensé, son renforcement dans le temps comme contre-autorité plutôt que comme contre pouvoir, induit la question de l'ajustement de cette puissance à celle de l'institution.
Requalifier la démocratie par son principe d'obligation? Nous disposons maintenant d'une capacité réelle à avoir une réflexion collective, sur ce que j'appellerai la voie d'une " démocratie volatile" … Nous sommes au seuil de reconnaître maintenant et sans doute majoritairement que notre démocratie, difficilement envisageable comme restant figée dans des procédures de la délégation ou de la représentation telles qu'elles existent actuellement, finira par agir sur ce système au point d'en inverser le lieu d'autorité, sans que notre organisation politique actuelle nous laisse envisager la persistance d'un jeu équilibré entre les deux. C'est au contraire un doute important à propos d'une incompatibilité avec ce qui compose le principe d'obligation qui se trouve là engagé.
D'autre part, le moyen terme a tendance à disparaître. Le long terme fait figure de promesse ou rêve incertain. La rapidité d'évolution des paramètres qui font l'avenir recèlent trop d'indéterminations. La temporisation justifiant une intermédiation quelconque entre les faits et l'opinion, pour accéder à une construction raisonnée et collective du réel, bute au contraire sur un lien d'immédiateté entre les citoyens et leur exigence politique. Une contrainte pour l'action politique en sollicitation constante de l'urgence, sans pouvoir imposer le recul du temps long, de la réflexion collective indispensable en temps de crise. Un vrai danger qui une fois de plus fait le lit du pragmatisme, donc du conservatisme, et nous éloigne sans cesse des urgences vraies, comme le changement climatique. Encore une brèche ouverte au profit du populisme aussi. Tous les dangers nous guettent, mais aussi l'espoir que s'efface cette vieille conception démocratique d'un peuple qu'il faut guider et éclairer, tant le monde est complexe et donc difficile à comprendre; rengaine également obsolète, car bien au contraire, les évolutions de ce monde de la rente le rendent de plus en plus lisible : les riches continueront à travailler pour eux, les pauvres à sauver leur peau.
Nous voyons donc s'avancer un monde politique en crise parce qu'en crise relationnelle avec ses concitoyens, en crise avec eux-mêmes aussi. La technopolitique y a ses raisons avec ses fautes, telles qu'on en voit maintenant surgir les conséquences, populisme et démagogie. Le monde politique invoque actuellement le peuple d'autant mieux qu'il constitue potentiellement un censeur autonome par les nouveaux moyens qu'il pratique. Comme une crise d'adolescence mettant en cause l'autorité parentale, découvrant les limites d'une autorité censée être instruite des subtilités du réel, mais inefficiente. Car un sentiment revient en toute occasion et tue les messages messianiques d'hommes providentiels: ce monde les dépasse.
Un bienfait pour nos désirs de requalification de la démocratie. Celle qui en nous mettant au pied du mur nous oblige à la réflexion positive, à sortir de l'indignagnan-tion.
LE BILAN D'UNE TROMPERIE
Matinée de Février, calme, douce et nuageuse. Derrière les vitres d'un café du 8e à Marseille, je relis les lignes qui suivent. Dehors pas loin et à l'écart dans l'angle de deux immeubles, un homme modeste immobile et simplement vêtu, tient à la hauteur de la taille un écriteau en carton où est écrit de sa main: "retraité dans le besoin". Le choix des mots n'est pas anodin ; plutôt inhabituel. Le petit homme regarde le sol. Autre indice d'une déchéance récente. Sur mes notes, je viens d'écrire en titre "indécence", celui que je donnerai au texte de ce matin, pour résumer ce que ce petit Landerneau politique replié sur son nombril nous fait découvrir de lui-même, en ce mois de février 17. C'est le mot qui m'est venu à l'esprit, et que la présence de cet homme confirme. La colère supplante l'indignation. Froide et rancunière, solidement ancrée, sans désarroi.
Par coïncidence, un hebdomadaire de philosophie me pose, derrière la vitrine de mon kiosque habituel, cette question: "Peut-on être bien dans un monde qui va mal?" … Les nouveaux arrivants du monde de la misère croissent en nombre et diversité. Jeunes et retraités viennent compléter le paysage de la pauvreté que la tradition avait paisiblement installé dans les esprits comme la rançon de la condition humaine. Mais ces pauvres là n'ont soudain pas la même distance qu'ont avec nous les précédents; car ces issus du rang nous représentent et appartiennent à nos peurs, notre confuse appréhension de l'avenir: le déclassement. Alors, voir les tricheurs persévérer dans leur revendication d'un univers qui les mette à l'écart de tout, lois comprises, nous fournit une étrange allégorie de la politique; on y voit le visage gris et fripé de la décomposition du monde du double langage, de la démagogie, de la philodoxie, s'essayer au sourire de la probité, de la vérité et l'exigence de l'effort d'autrui.
Un bond du lamentable à l'indécent. Un tel contraste avec le chemin du précaire au dénuement que beaucoup trop de gens connaissent provoque lassitude et écœurement. Ce qui se passe tourne au carnaval. Un carnaval des Tartuffes, ou au minimum, des impuissants. C’est égal, cette dénégation de la légitimité de la justice et de ses représentants, développée par un Fillon pour s’affranchir d’une position de justiciable et s’autoamnistier de tout compte à rendre, justifier ainsi le reniement de ses propres promesses de départ en cas de mise en accusation, montre à quel point les hautes sphères se considèrent au-dessus des lois et surtout, ne conçoivent pas que ceci puisse cesser.
Je vais dans des pays parfois plus ou moins lointain faire mon travail, où le niveau de richesse n'est pas celui de l'Europe. Tant s'en faut. Il y a là, "au naturel", une forme de pauvreté qui, livrée à elle-même, c'est-à-dire à sa capacité inventive à se trouver les moyens de survivre, se retrouve sur des standards qui se répètent, comme aider à se garer, ouvrir des portes, porter des bagages, etc. Cette forme de rémunération de la misère sans tendre la main, ou en avoir l'air, je la constate ici maintenant. Elle n'est pas l'affaire des immigrés. Cette invisibilité des pauvres se rappellent à nos regards sans exister pourtant dans la campagne, plus centrée sur ceux qui ont de beaux costumes que ceux qui n'en ont pas. Question d'audience, la pauvreté n'a jamais passionné personne. Elle n'est pas médiagénique ! Pourtant, cette forme occultée et silencieuse va s'inviter dans le temps en introduisant des ruptures politiques qui ne sont pas celles de notre culture des conventions.
Les courants silencieux.
Une nouvelle disjonction L'opposition artificielle droite – gauche aura géré depuis des années l'horizon définitif et éternel de notre culture politique ; bicamérisme, bipartisme, ont fini de proposer un équilibre conçu comme un rapport binaire en simplifiant sa gestion politique au point de la vider de toute substance : émiettée, effondrée sur elle-même, la non différence de tendances politiques minutieusement élaborées dans un souci de pérennité de l'alternance se sera lentement révélée au grand jour. Une caste, épanouie dans l'idée de la reproduction ad aeternam d'une démocratie considérée comme aboutie, invariable dans une forme qu'il suffit d'apprendre désormais dans des écoles politiques spécialisées, a pensé naturellement qu'il ne resterait plus qu'à convoquer le peuple pour lui faire confirmer l'éternité binaire d'alternatives convenues. Mais voilà, en n'opposant que de faibles variantes à un même surplomb de la transnationalité économique générale –mondiale- qui s'avère dans les faits la plus forte, le triste spectacle de ce que la politique doit au politique, s'est transformé ; la lassitude du peuple, sa marche encore invisible vers une sorte de démocratie des réseaux ne nous permet pas encore de mesurer la différence entre ce que ce droit non dit de l'économisme dégrade, et ce que les états ne peuvent plus réparer de cette destruction. L'accumulation constante des signaux de lassitude et d'incrédulité qui en relèvent rendent la crise actuelle mieux lisible justement parce que la nouvelle donne communicationnelle se renforce. Ce sont donc des moyens de diffusion qui au contraire de la concentration de l'information créeront la structure logique de l'ensemble des signaux, car cette faculté d'édition est atomique en étant individuelle. On ne peut imaginer d'échelle plus élémentaire de l'initiative sociale. Je pense la binarité du schéma politique obsolète et définitivement révolu. Les grandes tribus vont essayer de le faire durer en se recomposant sur un schéma qui, depuis plusieurs années, n'est plus dans la tête des gens. La limite, la ligne de disjonction n'est plus horizontale, entre droite et gauche, mais désormais transversale, ce que consacre la redistribution des tendances et affiliation, changement de camps dans les partis.
Instabilité et brutalité politique … À vrai dire, ce qui lie les hommes politiques aux faits qu'ils décrivent ne m'intéresse que peu. Le même mouvement de recul prudent, que je dois à mon incapacité à entrevoir une substance quelconque susceptible de nourrir ce lien, me saisit inévitablement. Une difficulté qui me rappelle une réflexion de Lacan je crois, se demandant si finalement on ne faisait pas l'amour qu'avec soi-même. Les hommes politiques que nous avons sous les yeux le font. Mais il y a plus grave. La nouvelle disjonction s'opère sur une fracturation de richesse et patrimoniale, avec un écart qui s'accroit sans cesse. Et qui risque d'être irréversible. La lutte des médias et de leurs journalistes ou débateurs vedettes, est saisissante de réalisme de point de vue anticipateur de la violence qui se prépare : l'une d'elle parlait à propos de l'électorat de FN de fascisme et d'une France coupée en deux. Comme s'il s'agissait de préparer une diabolisation des pauvres, qui investissent leur déshérence dans ce qu'ils croient les défendre. Ces gens qui déclarent la France coupée en deux se chargent tranquillement de fournir les couteaux. Les autres subissent ces jugements comme des condamnations liées à leur statut.
Ce lien à la réalité de position dominante est justifié par une fonction miroir, répondant en reflet à leurs désirs divers, qui abondent tous dans le sens de la conservation. L'effet d'une théâtralisation envahissante de la politique le dramatise, et la mise en scène fait diversion. Toujours est-il que derrière ces hommes, actuellement très marqués par leur configuration presqu'académique et scolaire d'une démocratie de forme qui s'efface sans doute définitivement, se lit en filigrane une déroute que la langue de bois bien apprise qui la restitue dans sa forme leur ôte toujours plus d'audience. Car il y a fausse et vraie crise. Celle du miroir qui se brise n'est pas grave; les épisodes privilégiés que sont les élections comptent; mais pour eux, comme on le fait à propos d'une procédure nécessaire, tout ceci continue à être un rituel auquel se conformer. Avec cette conséquence que finalement, d'élections en élections, le dialogue échoue. Nous ne risquons par cette fausse crise qu'une petite déprime post-coïtale… La vraie par contre, c'est tout le reste, l'accumulation de tout; la disparition de la redistribution des idées politiques qui accompagne la perte de redistribution économique. Une dépossession sur les deux tableaux de ceux qui espèrent le plus: les gens modestes, confiants, honnêtes, mis à l'amende à la moindre petite faute, et qui voient la spéculation, la fraude financière, fiscale, les gaspillages institutionnels et les enrichissements personnels s'accumuler à l'écart du droit qui leur est imposé à eux.
Le premier paradoxe est pourtant là! C'est à l'occasion de lutte pour cette conquête du "pouvoir" ou plus modestement dit dans ce contexte de mondialisation, de conquête de la position suprême à la tête d'un état, que l'échec s'affirme. Les hommes qui luttent pour occuper la place ont amené avec eux ce qu'ils produisent depuis des années sans s'en rendre compte: la déstructuration transversale d'une dialogie héritée de partis constitués autour d'une philosophie de la société; une disjonction comme on l'a dit non pas entre partis comme avant, mais à l'intérieur des appareils. La voracité subie d'une homogénéisation du monde que les bons élèves de la politique ont intégrée, les a détroussés de leurs idées. L'ennemi qui était bien la finance, n'a pas distribué ses coups là où on les attendait. Dans ce qu'on appelle le débat démocratique, l'hostilité théâtralisée de copains-adversaires sortis des sommets de chaque "famille" rompt avec la situation des militants de terrain à qui on demande de n'être qu'un club de supporters, avec parfois ses ultras.
Le deuxième paradoxe complique tout, en renforçant le côté personnalisé des diatribes. Les affaires de quelques-uns additionnent un catalyseur de plus à la fabrication du compost politique actuel. Nous sommes alors dans le symbole, comme dans les fables… L'opinion, les gens communs vivent un conte extérieur à eux, à la société qu'ils espèrent, avec ses lots de trahisons, compromissions, réhabilitations, bannissements, soumissions, et autres ions négatifs qui nourrissent surtout les grands gagnants de cette histoire: les médias et instituts de sondages, mais enferment toujours plus les voisins-adversaires dans cette matrice commune de l'incompréhension de ce qui se passe. Cette personnalisation du "débat" porte à croire que les hommes agissent, et s'opposent. En réalité pour l'opinion, ils se disputent, se jalousent, se détestent ou se méprisent en se conformant à ce que leur dicte le cours des évènements; plus simplement l'opportunité. Combien avons-nous d'exemples dans les oreilles de discours blanc un jour, noir le lendemain? Ou en mémoire des injures d'un soir se transformer en compliments du lendemain !
Le troisième paradoxe n'aboutit qu'à l'énoncé d'un truisme: la fonction présidentielle, sublimée par les candidats eux-mêmes pour mieux se mettre en situation de nier au copain-adversaire la capacité d'occuper le poste en compétence et valeur intrinsèque, ne nous montre en face que des hommes dans la diversité –parfois la médiocrité- du caractère humain, sans plus; vu comme ça, tout devient tout à coup petit. L'incarnation de la fonction à travers l'homme qu'on devine prend le pas sur son message. Comment faire autrement, sinon être réduits à sentir les choses, et surtout savoir comment fonctionne notre chambre d'écho personnelle au discours de chacun? Le fait de rentrer en résonnance avec l'un plutôt qu'avec l'autre…Quel est le sens des choix que je fais ? Renvoie t-elle à une préférence éthique avant tout ?
Évidemment, l'intérêt des candidats, pour éviter les risques de débordement de la composante subjective, réclame de revenir sur le terrain normatif. Les "projets de sociétés" d'avant et maintenant les "programmes", sont revendiqués comme les outils de l'appréciation de chaque citoyen. Le primat de rationalité atténue le risque du phantasme. Chaque épisode électoral s'entoure pour ça d'un environnement notionnel. L'"offre" politique dont on parle comme devant se renouveler, ajoute un indice de plus d'une appartenance de la politique à la dimension des stratégies marketing ; en l'absence de fond. Certains mots d'ailleurs en remplacent d'autres; chaque campagne a ses chouchous: peuple a actuellement toutes les préférences. Les modes ne sont pas que pure forme. Pourtant, la politique conçue comme une offre rend la raison tributaire de cette subjectivité incontrôlable; l'offre s'adresse à nos désirs. Un paradoxe de plus; le peuple sait-il qui il est? …
Stocker fait les courants silencieux … Des faits disséminés dans le temps et sans liens immédiats retrouvent toujours du sens, lorsque nous sommes conduits à les agréger pour reconstruire l'actualité. Les médias comme les réseaux sociaux sont un outil remarquable de stockage de ces produits anodins par lesquels du sens émerge. En particulier sur la versatilité de toutes sortes de conduites, de paroles, et témoignent en général d'un degré assez sophistiqué de l'adaptation des discours aux opportunités personnelles de carrière et d'approche d'un système de pouvoir. Cette dispersion du stock en réseaux devient redoutable, car cette idée très commune comme quoi l'actualité s'enchaînerait avec une telle intensité qu'elle ferait oublier les petites anecdotes, s'avère fausse. Le stock est là, son accès immédiat, et la classe politique a fait cette erreur commune de se croire de ce fait à l'abri. La campagne électorale nous en offre une belle illustration, et dédouane les médias de l'accusation de "trou de mémoire" qu'on lui fait souvent; les jérémiades des politiques ne visent pas les bonnes cibles et révèlent une belle ignorance: ce sont les réseaux qui pèsent et non plus leur influence personnelle dans les médias. Ce sont les réseaux qui stockent: Nous. Ce fut le cas de l'affaire Fillon.
Éthique, agrégation, totalitarisme autogéré
Ce séisme pour le système médiatique et politique en place que représente l'effacement sans doute définitif des partis de notre binarité d'alternance, ne fait pas que conclure une voie tracée par la Vème République qui fut conçue pour ça. Cette forme de stabilité disparue, c'est une voie indéterminée mais poussée par la convergence en un point unique et politique de trois facteurs décisifs. Le problème de l'équilibre écologique de la planète et l'universalité exigée des solutions sans unanimité de laquelle il n'y aura qu'un approfondissement du drame, le problème de la maîtrise de l'équilibre entre autorité dominante économique et autorité politique constitutionnelle sur fond d'exclusion grandissante de la majeure partie du continuum social, enfin celle de la constitution embryonnaire d'une nouvelle réponse démocratique, que des signaux faibles permettraient de définir comme des constructions fédéralistes plutôt que pyramidales, dans le souci de plus de contrôle rétroactif et immédiat de qualité de vie, permis désormais par les nouveaux modes de communication.
Sortir du factuel de la campagne et revenir à un éclaircissement de notions utilisées couramment ici apparaît donc comme nécessaire, notamment sur les notions de crise, pour savoir de quelle crise il s'agit précisément ici et de rente, qui est loin de n'être qu'un process financier.
Quelle crise définir alors ? Une crise le devient quand elle est collectivement identifiée, et ce comme une inadéquation insoluble entre des éléments qui font la finalité sociale d'une société dans laquelle le bien commun prime, et un certains nombre de marqueurs qui la menacent.
Ex.: la crise politique est peu à peu identifiée comme une disjonction entre la classe politique inféodée à la structure d'autorité néolibérale qui nuit à sa capacité à réguler, et le besoin d'un réajustement global à distribuer dans tous les compartiments de la vie sociale de la défense du bien commun.
Dans la représentation collective une oligarchie a tourné le dos à son mandat de défense du bien commun, dans nos états nation comme dans l'appareil européen. Les marqueurs sont en place, comme au sujet de l'évasion fiscale, la finance et les manquements à la redistribution sociale, résolus par l'austérité.
Quelle rente définir?
La RENTE 1:
L'actionnariat de l'investissement (exigences de retour sur investissement des capitaux) n'a historiquement cessé de croître passant en 1950-60 de 3% à 20% environ actuellement.
Cette exigence de la rente l'a rendu nomade du fait de son extension et bloque dans les pays les plus développés le développement. Pourquoi?
=> Le process est endogène, et pèse sur les facteurs marginaux de la valeur ajoutée, donc sur les salaires et la qualité des produits, les marges de fournisseurs, etc. …
=> La rente se transnationalise dès que cette marge n'est pas suffisante à répondre localement à ses exigences et redistribue sans cesse les pôles industriels en fonction des taux de marges espérés principalement sur la masse salariale, qui constitue toujours la variable majeure.
La RENTE 2 :
La deuxième assise de la rente est la manière dont elle se sociabilise; son développement ne peut se limiter à son champ, mais doit agir sur son environnement et sur des paramètres d'organisation principalement liés au consumérisme; sont tous les services induits pour que le système global marche (services bancaires, par exemple, par le crédit et autre), et les grands secteurs actuels en sont les services télécom, la grande distribution, les transports, etc. …
La rente progresse aussi dans ces secteurs en en faisant des activités configurées sur le même modèle consumériste global jusqu'à "surveiller" aussi dans une phase finale les services d'état qui, en période de difficultés, ne sont plus mis à contribution dans un esprit Keynésien, mais à l'inverse vus comme contributeurs supplémentaires de l'extension de ce modèle.
D'où la situation conflictuelle dans laquelle se trouve actuellement les agents politiques qui font la navette entre la haute administration et les responsabilités dans le privé ou organismes mixtes, d'étude et de conseil, etc. … Dans cette situation de conflit d'intérêt et son rôle d'ajusteur, la techno politique a graduellement délaissé et ce à l'occasion de chaque choc économique, son rôle de défense du bien commun, principalement celui de garant d'une redistribution équitable touchant les salaires, la santé, les retraites et la consommation des ménages. Sa contribution indirecte à la rente l'a évidemment amené à cautionner les thèses de l'orthodoxie économique néolibérale de l'austérité.
D'autre part, d'autres marqueurs indiquent qu'il s'agit bien d'une crise qu'il faut interpréter plus largement que celui d'une mauvaise orientation économique. Celui de l'écart en progression de richesse entre la population et un nombre toujours plus restreint de fortunes montre que se développe un resserrement presque systémique en nombre de population nécessaire à s'allier de la redistribution des bénéfices de la rente. Le fait nouveau dans ce process est que les alliances de classes sociales qui assuraient les anciens équilibres se détruisent, et touchent des populations instruites et averties des changements dans lesquels elles se trouvent entrainées. Le terme d'oligarchie s'est d'ailleurs popularisé pendant cette campagne.
Nous avons donc bien un état de crise au sens où il a été énoncé: une émergence de la représentation collective à propos d'une rupture qui a entraîné les classes politiques hors du champ naturel de l'autorité de l'état, pour la "vendre" en quelque sorte à l'exigence du système dominant de la rente. Une crise éthique.
Les vecteurs déclenchants de cette situation avancent depuis très longtemps, en expliquant par l'héritage historique du libéralisme d'après guerre, que la mise en place tous les missions régaliennes sur la redistribution, la santé, l'éducation, la justice, et l'équipement harmonieux du territoire soient atteintes. La rente, en captant toujours plus du bénéfice redistribuable, a lentement provoqué un assèchement des ressources qui s'est compensé par un endettement progressif et ininterrompu.
Mieux, dans cette situation, les exigences européennes ont encouragé les différents états Français à rester dans les limites imposées par la discipline budgétaire se portant sur deux plans:
La restriction de tous les budgets régaliens
Un renforcement de la dette facilitée
par la politique globale de taux très bas vue la notation de la France et l'action européenne de la BCE.
La classe politique se voit donc aujourd'hui, par un curieux mouvement, obligée de considérer la dette comme une fatalité extérieure à elle, un héritage de la mondialisation et non de notre système. Ce qui est en partie vrai, puisque c'est pour une bonne part la désindustrialisation et l'augmentation des prélèvements de la rente qui ont produit l'assèchement des ressources. Le problème est qu'en le sachant, les politiques n'ont pas opéré les choix courageux qu'il fallait faire; électoralisme oblige.
Mais elle n'a pas pu non plus éviter le creusement des écarts de richesses et l'exclusion progressive des classes sociales aisées petites et moyennes bourgeoises héritières des trente glorieuses, qui fournissaient elles l'intermédiation "idéologique" de l'alternance bipolaire. Le discrédit dont souffre la classe politique du à sa participation à cette dérive, suit le mouvement d'exclusion de ces classes plus larges en transformant des crisse économiques conjoncturelles en paliers toujours plus graves d'une crise politique globale, jusqu'à amener le peuple à s'interroger sur une définition nouvelle à trouver de la démocratie et ses capacités à défendre convenablement le bien commun.
Montent alors en puissance les options alternatives qui reparlent du peuple comme d'une force constituante de cette nouvelle donne, et qui comme j'avais moi-même pu le penser, vont faire de cette situation politique non plus la conséquence d'une impasse économique de la rente, du moins sur notre territoire, mais les bases d'une instabilité critique mais productive tendant à nous permettre de fuir le totalitarisme autogérée vers lequel nous allons, et d'y opposer notre propre créativité politique. Car, en l'absence d' "élites" et le niveau culturel atteint par nous le peuple, nous allons réaliser que nous pouvons plus et mieux que ce que les injonctions d'inculture et de passivité nous laissent entendre quotidiennement.
Le FN est d'ailleurs à ce sujet le dernier rempart de cette vieille culture paternalo-populiste de ceux qui n'aiment pas le peuple autrement que comme un troupeau à prendre en charge.
Quel consensus définir ? Un consensus -une fois de plus- ne s’établit pas du tout sur des accords que les membres d’une collectivité constatent entre eux, mais au contraire sur la mise en sommeil sur ce qui les divise, pour leur permettre par défaut d'agir.
Puisque nous assistons in fine à l’effacement par décomposition du consensus centriste formé depuis des décennies sur le principe de l’alternance binaire, d’une droite et gauche de convention; l’épisode actuel qui met un terme à cette forme équilibrée d’une social-démocratie centriste libérale nous montre un consensus qui a explosé après quand-même quatre ou cinq mandats présidentiels que les choix électifs se font par élimination de ce que l’on ne veut pas. Ce qui correspond à la définition donnée, puisque ce renversement de perspective au sujet du consensus incite à chercher ce qui avait été mis de côté pour ce résultat. Principalement :
- une crainte d'un multipartisme contre-productif
- un désir de proportionnalité dans la vie politique
- un désir de bicamérisme plus puissant.
- un désir de lien direct avec le politique (antinomique au cumul des mandats)
Si l'émergence des partis autrefois secondaire ou inconnus nous montre un affranchissement de la crainte des risques d'instabilité du multipartisme, les autres critères de changement restent pour le moment moins flagrants, mais font partie de cet enchaînement prévisible du changement amorcé.
La description de ce tripode générique crise-rente-consensus, est d'autant plus nécessaire de par la grande connectivité qu'entretiennent les éléments sous-jacents qu'ils contiennent; la crise devient de ce fait économique autant qu'éthique donc politique parce que les citoyens la reconnaissent maintenant comme telle (un résultat de l'effet anxiogène de la dégradation économique), la rente ne s'assujettit plus à la règle du bien commun en se transnationalisant (au point de sécréter un "secret des affaires le lui permettant en droit), et le consensus ne tait plus les garanties dont jouissait le bipartisme (cf. supra).
L'éthique
L'argument éthique de la confiance Si l'on pose par principe qu'une règle organique et assez naturelle donne deux dimensions à un mandat confié à qui que ce soit, un ami, un frère, un voisin: celle de la raison d'une part, de la confiance de l'autre, par extension, les deux constantes de tout contrat politique, entre citoyens et élus seront :
Le cadre juridique dont le cadre constitutionnel et le droit définisse l'exercice en droits et devoirs,
Le cadre éthique, définissant le degré de confiance en la probité de ceux qui ont revendiqué notre représentation. Cette seconde règle, universelle, non écrite, reste la principale; sous réserve bien sûr, des nuances pour l’opinion : une entorse à la légalité au bénéfice des administrés et du bien commun reste explicable et pardonnable sous réserve de la sanction juridique seule. À l'inverse la corruption elle, est impardonnable. Nous avons eu Cahuzac, cet archétype du mensonge. Balkany, celui du cynisme, les Tiberi-petites-tricheries.
Le cas Fillon Nous découvrons avec le cas Fillon, sous réserve de vérification judiciaire des faits et de l'objet réel de sa société 2F Conseils et ses conflits d’intérêts masqués, la potentialité corruptive du faible encadrement juridique du statut des politiques.
À ce sujet, je trouve avant tout à toute colère une raison de bon sens. Elle me fait dire à moi-même : s'il y avait eu du contenu dans les prestations de ces attachés parlementaires familiaux, les protagonistes de cette triste histoire auraient mis la somme de travail accompli depuis longtemps sous le nez de l’opinion. Rapport, dossiers, apparitions publiques, contacts, et le reste. L’opinion ne se trompera pas là-dessus.
Je ne crois pas au hasard ; ce paradoxal défaut d’encadrement devrait au contraire surclasser en importance la dimension exemplaire de la probité chez les élus. Une probité qui, du fait de cette absence de contrainte règlementaire devrait donc gagner en force, en valeur, puisque sous le seul libre-arbitre de l'exigence morale; avec une contre partie négative, certes: permettre aux cyniques et aux tricheurs de faire son exact contraire.
Reste un dernier mystère, très politique celui-là, qui n'aura connue sa solution qu'au soir du scrutin. En tenant à une sorte de surdité d'une partie de l'opinion à ce que représentent ces faits. Comment expliquer l'opération mentale de dénie chez ceux qui, comme les autres, auront assisté au spectacle de cette supercherie ? Les stupidités d'usage comme le complot, le parti-pris de la presse, les manipulations de la justice n'ont toujours très vite que peu de poids. Je ne crois pas que leur objectif soit d'ailleurs d'être crus. Je suis intimement persuadé que beaucoup de partisans de Fillon n'y ont pas cru eux-mêmes. Ce ne sont que des boucliers formels (argumentaires) qui assurent un fait sans doute plus précis. Soit un rapport affectif ou de proximité, soit un rapport d'intérêt. Les rapports de proximité étant négligeables numériquement, le "socle" repose alors sur l'intérêt. Une classe d'âge, aisée et âgée n'a aucun intérêt à l'aventure, et voir ses atout différenciatoires disparaître. Surtout celle de l'adaptation aux désordres du monde moderne; comme une sorte de pendant bourgeois au lepénisme. Peu à voir avec un programme, sinon: conserver à outrance. Fillon n'aura été là qu'un vecteur: d'où le message délivré en toute conscience: "je ne vous demande pas de m'aimer, mais de me soutenir": autrement dit de passer outre les turpitudes du candidat, mais élisez-le comme le vecteur de vos intérêts. …
L'ère de la philodoxie… Le doute est dans l'air du temps. Les dérives de notre monde politique, auxquelles le hasard ne doit rien, le prouvent en nous conduisant avec le temps nécessaire à sa maturation, vers une forme progressive de prise en charge de la substance politique, même avec tous les risques qui s'y attachent. Les grands gestes qui revendiquent une sortie du système consistent surtout à nous y ramener très vite. Nulle révolution programmée ou prescrite ne s'est jamais faite par le haut. Les campagnes électorales tiennent de la parade nuptiale. Elle est de mise chez les vautours aussi. Le peuple dont personne ne sait plus ce qu'il est exactement se trouve dans la position d'observer le déploiement temporaire des plus belles plumes-miracles. En attendant que la vie reprenne. Grise. Je suis persuadé que notre prochaine révolution ne sera faite d'aucune rupture. Mais d'un déplacement du réinvestissement de l'initiative politique. Nous ne pouvons actuellement plus recenser le grand nombre d'initiatives citoyennes se constituant sur ce double schéma d'horizontalité et d'échanges d'idées. Un travail sur le long terme. Mais les signaux faibles s'accumulent, lisibles comme une symptomatique de l'ère du vide. Et le programmisme, de mise en campagne électorale, ne représente qu'un substitut éphémère sans effets sur le temps long du politique.
Je ne suis pas assez philosophe pour en commenter la version platonicienne, qui l'oppose à la philosophie, mais un tel syndrome du vide réhabilite cette notion antique de philodoxie. En tant que culture de l'opinion, ce que nous avons sous les yeux redonne toute sa force à ce mot. Mieux, réinvestit cet espace d'une relation politique entre citoyen et élus qui ne soient ni démagogie, ni populisme. Une culture de l'opinion, nourrie de celle de son étude savante, confortée par une expertise chiffrée très centrée et argumentée sur une axiologie des stratégies de conquêtes d'électorats, se trouve donc exclusivement centrée sur des intentions exprimées et redressées, offrant ainsi un réservoir argumentaire sérieux à l'usage des candidats qui suivent les chiffres produits de près, malgré leurs dires. La manière de dépendance contemporaine la remet donc en lumière comme trait principal de l'activité politicienne. Pendant que nous nous attardons sur les scandales que l'actualité enfile comme des perles, le vide se trouve comblé. Le milieu politique a ainsi jusqu'ici évité un paramètre majeur de l'évolution de sa position dans un contexte d'extériorisation de puissance qu'il vaut mieux ignorer. Car la philodoxie tient également pour une grande part à un besoin d'escamoter un réel à l'encontre duquel il lui faudrait avouer une impuissance certaine sur les grands sujets d'anxiété sociale: chômage, évolution du travail, dette, déficits, etc. …
Aucun choc perturbateur dans ce contexte; le programmisme, ces oppositions de "programme à programme" –plumes contre plumes- invoquées comme les seuls facteurs discriminants pour arriver à faire des choix rationnels, et dont le citoyen doute qu'ils aient un jour une réalité, participe à la fermeture, ou à l'incapacité de poser des systèmes de références philosophiques, hors de la topique habituelle et allusive sur la liberté, le peuple, la démocratie ou autres. Qu'un tribun cerne dans ses adresses publiques les contours d'un engagement philosophique plus présent que son programme se verra taxé de romantisme, qui soit, plait à la jeunesse, soit ne nous mènerait à la ruine.
La dialogique des postures remplace t-elle celle des idées? Après donc un "ou gauche ou droite" perdu dans la disparition de ses différences, un "gauche plus droite" prôné comme le dernier avatar de la modernité, attire ceux des philodoxes les plus expérimentés dans l'art de l'opportunité. L'attachement immodéré aux programmes des candidats a relégué leurs références philosophiques dans l'implicite. Or on sait ce que représente l'implicite dans notre contexte de communication: rien. En s'attachant aux détails de programmes comparables termes à termes au plus grand bénéfice de l' "offre" politique, la confrontation préalable des idées se trouve ainsi réduite au minimum, dans la mesure où elle renvoie de fait à un univers du rien. Même la rémunération universelle finit par tenir d'un postulat technique et interne à la marche d'une société configurée dans le statut quo. D'où l'importance de cet outil collatéral d'articulation de tous ces paramètres que sont les sondages.
Cette investigation incessante du comportement de citoyens considérés par les candidats comme supporters réunis en différents clubs a quelque chose de surprenant en ce qu'il laisse un certain nombre d'aspects capitaux dans l'ombre. Le premier étant la vraie mesure de ce qu'on pourrait appeler génériquement le doute, et qui devrait rester à l'appréciation du ressenti de chaque commentateur ou expert. Or les discussions ayant pour base les comportements de supporters n'ont d'égales que celle des commentaires sportifs en fin de Week-end. Elles en ont d'ailleurs la structure. Comme après le match, le recoupement des postures et des sondages est source illimitée de commentaires portant sur la dimension tactique des postures de déclarations ou propositions, et bien sûr de leur opportunité en condition de concurrence. Le résultat d'une théâtralisation de ce que l'on voudrait voir disparaître, au profit d'une substance plus en phase avec ce que nous vivons de la société. Non pas de nos besoins, auxquels l' "offre" se propose justement de répondre, mais de notre désir de citoyenneté, d'être en société de manière apaisée, moins contraignante, absurde, brutale, acceptant l'incertitude autrement que pour la réintégrer à un univers marketing du bien-être. La considérer comme une dimension philosophique inhérente à notre destin commun pour stimuler notre créativité politique; une tradition dans notre pays.
Alors, la philodoxie tiendrait à la fois un état d'équilibre porté par l'effet de l'art des fausses pistes, l'ignorance bien gérée d'une médiocrité qui garderait la main sur le savoir-faire d'un pragmatisme réinterprété en tendances révolutionnaires, se posant contre de la créativité chargée d'une interrogation philosophique nous disant: l'incertitude est là, acceptons là comme une composante du monde dans lequel notre démocratie doit être repensée. Nous éviterons le vide des réponses toutes faites et auxquelles d'ailleurs nous ne croyons plus.
Dialogie du "eux et nous" Qu'est-ce qui pousse une "famille" politique à épouser la cause d'un champion du dénie? Que pensent ceux qui nous tiennent un discours auquel personne ne croit, enchaînant dans une sorte de stéréotypie verbale les mots clés qui font pour l'opinion cette sempiternelle "langue de bois"? Qu'est-ce qui les a poussés à maintenir une brebis galeuse en risquant la perte du reste? L'intérêt.
Qu'est-ce qui pousse une autre "famille", dans le cas d'un candidat dans l'insuffisance notoire de moyens intellectuels aptes à convaincre, indépendamment de la valeur de ses idées, à être mis à l'écart et suicidé par son clan par détachements opportuns voire rancune des potentats de cette famille? L'intérêt.
Face à ce sentiment qu'il prime en toute occasion, le renversement de l'opinion, ou plutôt son détachement progressif de ce qui nous mène dans l'impasse dans laquelle nous nous sommes déjà engagés, tient à des prises de consciences simples.
Elle opère un peu comme lorsqu'il s'agit d'arrêter de fumer. Les seuls exemples probants d'arrêt que j'ai pu connaître, venaient de la conviction des acteurs et non de l'assistance qu'on leur proposait. La métaphore montre qu'une situation de dépendance dont nous remettons le soin de nous en débarrasser à des éléments tiers est un échec. Arrêter par soi-même marque plus qu'une victoire de la volonté : une reconquête d'autonomie. C'est sans doute aujourd'hui une compréhension juste de l'impasse qui nous en prive.
Mon insistance à distinguer le "le" du politique du "la" de la politique peut paraître candide ou théorique, mais n'est pas que méthodologique. Elle marque une distinction à faire et "réinvestir" pour notre propre compte, être dans ce regain d'autonomie qui fera de nouveau de nous des citoyens moins dépendants de solutions que les technocraties politiques ne sont plus capables de nous donner. Nous en sommes là : amorcer une reconquête éthique, celle que j'empreinte souvent à Hannah Arendt : reconstruire autrement l'espace-qui-est-entre-les-hommes.
Les technopolitiques en œuvre, la politique de l'offre programmatique en période électorale consomment désormais l'abandon qui est le nôtre. L'offre de "la" politique se configure sur ce que nous sommes en fait. Nous n'exigeons plus de débats politiques, ce qui a pour conséquence ce que l'on voit émerger. Une offre de la politique qui comme dit fait spectacle, sur la base de solutions paramétriques sans conséquences prévisibles majeures pour le statut quo. Ce que notre propension au confort réclame.
Politiquement, nous jouons ensembles au XXIème siècle un vaudeville politique issu du XIXème, épuré de ses références philosophico-politiques, que nous vivons d'ailleurs comme un bienfait. La révolution du XXIème se fait dans notre dos, pendant que nous cherchons la version moderne de celle du XIXème. À nos dépends, celui de notre consentement par ignorance, omission que la modernité traduira par une autogestion individuelle non consentie de cet échec annoncé, sur lesquels se reporteront les abandons successifs des éléments d'un principe d'obligation liant les élus à leurs citoyens sur les bases des fondamentaux que sont : se nourrir, se loger, s'éduquer. En craignant que par individuation, cette autonomie ne se voit garantie qu'en fonction des revenus seuls, qu'elle n'ait qu'une dimension : celle qu'on puisse s'acheter.
Comment se lient ces éléments anodins que sont un retraité qui mendie, la haute finance, la corruption en politique et le réchauffement climatique ? Et comment, à partir de quand cesserons-nous de dissocier ces problèmes les uns des autres, les cloisonner pour l'apaisement relatif de nos esprits, alors que nous avons dans ces situations, un résumé de cette totalité qui fait le totalitarisme que nous risquons ? Il n'y a pas de conclusion à ce genre de réflexion qui ne semble lointaine, sous la raison même que la réalité se construise par petits bouts. Je ne crois pas que ce soit l'attribut de la conscience ; ces petits bouts tiennent du compromis. Or tout se joue sur la base d'une volonté commune à construire ; un travail collectif dont les prémices, le doute, l'indignation, la colère ne nous mènent pas à eux seuls à percevoir collectivement les éléments de sa construction. En attendant les chocs salutaires et les impasses qui exigent que l'on casse son mur du fond.
Le politico-scepticisme, premier parti de France ? Je me dis encore, à cette relecture, que le plus pathétique n’est pas là. L'incapacité absolue dans laquelle la classe politique est de se rendre compte à quel point elle est elle-même moteur d'une crise durable se révèle confondante. Les élus auraient dû, au nom de la charge éthique dont je parle, suspendre immédiatement un candidat incapable de s'expliquer sur cette faute morale et non juridique. Il a fallu que sur le terrain, la population violente les élus et militants pour qu'ils prennent la mesure du choc. Rien n’est venu d’eux-mêmes, et l'indécence de ce dénie confronte ce silence à un autre, l’image d’un Tartuffe plus qu'aisé à celle d’un retraité dans le besoin. Une histoire grassement Balzacienne, bourgeoise et vieillotte.
S’il y a de mon point de vue un parti qui fait l’unanimité, c’est bien celui qui rassemble une majorité d'entre nous, citoyens, sous la bannière de la déception ; plus profondément sous le sentiment de la régression et d’une dégradation durable. Cette retraite du programmisme masque une absence de contenu, qui, au contraire d’un climat politique trop dense ou conflictuel, pointe notre état de crise. Comment croire que les diatribes du moment renvoient de quelque manière que ce soit au fond des enjeux politiques d’avenir ? Je sais qu'en toile de fond, une absence de capacité à maîtriser les problèmes de nos sociétés actuelles, renvoient eux-mêmes à une incapacité totale à les percevoir ; la classe politique n'a plus les grilles de décodage. En nous montrant par conséquent une incapacité à relativiser les petites histoires de la petite histoire, en les tenant eux pour de la grande, puisque la leur. Une fois encore, le vote par défaut de la plupart d'entre nous -si nous votons- gagnera. Faute d'adhésion à quelque contenu que ce soit, par élimination de ce que nous ne voulons pas. Sans plus …
Lors de cette multiplication de débats branchés sur l’actualité du jour, les experts parlent d « offre politique » ; une terminologie empruntée à l’économie et au consumérisme. Comme elle ne peut exister comme produit, l'offre ne s'entend que par le programme. Encore une réduction sémantique qui entérine au mieux ce qu’est devenue, globalement, la conception de l’activité politique : gestionnaire et technicienne. Ce que l'on apprend dans les écoles d'administration, sous réserve évidemment, d'un système immuable. Surtout pas qu'il le fasse de l'extérieur, par des modes inconnus et inassimilables aux présupposés habituels… Adieu taux, paramètres et programmes !
L'ère du vide est là, et pour ça, l’offre politique finit, faute de mieux, par se configurer sur l’attente des prospects, là où justement les populistes excellent…
L’ère du vide… Plus dramatique encore, cette absence totale d’outils intellectuels et conceptuels aptes à se représenter le problème politique moderne produit à son tour des éléments antinomiques au fonctionnement de ce bon vieux bicamérisme, notre héritage, et provoque un inintérêt calculé -ou non- de la classe politique et ses héritiers pour un monde susceptible de mettre son rôle traditionnel en cause. Une forme de dénie dont les raisons d’être sont simples, mais surtout culturelles. Un isolement auto protecteur bourgo-balzacien… Collatéralement, les formes transversales de clivage dans lesquelles nous sommes actuellement plus généralement pris sont celles de grandes organisations de tous types : les structures de terrain et celles de la décision coordinatrice, politique par nature. Sur ce principe et comme en économie, on pourrait parler de macro-politique et de micro-politique, de macro-décisionnaires et micro-décisionnaires avec un divorce réel entre les deux. Les campagnes comme celles de la présidentielle relèvent de la macro-politique. La politique de terrain relève de la micro-politique. Si la micro-politique a au moins l’avantage arbitral de la relation directe aux faits sociaux, aux administrés, relation qui en constitue la règle structurelle de base, on comprend que la macro-politique ne le soit pas, puisqu’elle s’adresse à l’opinion. Une activité qui pourrait être noble, sous condition de contenu.
Nous vivons malheureusement le contraire, où cet attachement aux offres et leurs traductions programmatiques ont quelque chose de pathétique. C’est au théâtre ou au cirque que l’on distribue des programmes ; même si la situation actuelle en a les formes et plus sérieusement si cet attachement des acteurs à nous les vendre mobilise toutes les énergies, manifestement les attentes de l’opinion tiennent à des éléments symétriquement inverses : y trouver derrière, en amont, l’expression d’une finalité qui n’y est jamais exprimée. Cette mésentente n'est pas une fatalité, ni un hasard. Elle tient non seulement à cette déculturation politique, mais à un court-termisme utile à la stabilité extrêmement fragile d’un équilibre social, sous contrainte de l’urgence : dette, déficits chômage. Dans un contexte de l'accroissement constant des craintes qu'il occasionne, d’aménagements du réel toujours plus contraignants à faire pour ne toucher à rien: ne pas rompre l'équilibre. D'où les poussées conservatrices prêtes à oublier la malhonnêteté de ceux qui nous promettent la cristallisation sociale en l'état … En clair, plus nous sommes en situation de fragilité plus les moyens d’action sont limités, plus ils sont limités plus ils se cantonnent au paramétrique, donc aux programmes qui les reflètent, en occultant par la place qu’on leur donne et leur bruit, la place d’une crise politique de fond qui s’installe.
L'idée d’un monde débarrassé de toute idéologie, instance néfaste et inspiratrice de toutes les errances passées complète ce vide de d'inhibitions supplémentaires. Les idées sont un risque. Une manière de confirmer le socle d’un conservatisme latent qui ne tolèrera comme changements que des réformes, autrement dits aménagements compris dans les limites du bornage programmatique.
Enfin, cette conception que la politique s'apprend dans des écoles de formation d'une l'élite gestionnaire figure plus une conséquence directe d'un monde réglé dans la fonctionnalité que dans l'idée. Tout s'y apprend… Sauf la créativité politique, si nécessaire aujourd'hui.
Faire du paramétrique et ne s’attacher qu'à leur traduction programmatique ont donc naturellement aboli la dialogie trentenaire droite-gauche. Inutile de s'étonner que ce socle de conservatisme commun, format de base de ce "programmisme" de marché de l'offre politique ne soit plus que notre seul horizon.
C'est d'ailleurs de cette déconstruction du politique, que la fin du programmisme viendra. Il ne s'agit pas de prophétie mais de comprendre qu'à mon avis l'impuissance structurelle dans laquelle sont les gouvernements successifs de résoudre les crises majeures de l'endettement, des grands comptes sociaux et de leur capacité d'initiative économique, discréditera ce modèle techno-politique. Paradoxalement, la complication éthique qui traverse la campagne masque à son avantage cette crise prévisible et combien plus profonde et grave, qu'une question simple résume: les programmes répondent-ils aux bouleversements qualitatifs prévisibles de la société? Crise de modèle économique, de système représentatif, de redistribution, et de finalité sociale?
Cette situation assure la pérennité d'un présupposé simple et dominant dans nos sociétés actuelles: le système est arrivé à maturité et ne nécessite rien qui ne se pose en termes d'adaptations. Le secret d'une stabilité continue nous garantissant de toute surprise, bouleversements idéologiques et révolutions. Nus n'aurions donc plus qu'à contenir les dérives qui en exploitent les failles, sur le modèle d'un retour aux totalitarismes passés, où des crises économiques "cycliques", rançons d'un système éprouvé et sans conteste le moins préjudiciable de tous pour le bien commun. Calibrer notre vigilance sur l'histoire passée devient alors logique. Dans une telle perspective d'immuabilité des causes, nous ne risquons que les mêmes effets.
Or croire que l'histoire se répète ne fait pas obligation; c'est une commodité. Je ne partage pas cette idée répandue qu'il faille lire le présent dans le passé pour pouvoir envisager l'avenir. C'est une démarche potentiellement conservatrice, d'autant plus que tous les accidents qui ont coûtés cher à l'humanité sont survenus justement parce que de ce point de vue, ils n'étaient en rien la répétition de quoi que ce soit. La leçon des catastrophes du XXème ne constitue pas un capital pour notre XXIe. Entre héritage et son interprétation s'inscrit une nuance de taille: ce que nous en faisons à l'usage de notre désarroi, est symptomatique de notre situation actuelle. Nous serons donc vigilants, évidemment, à contenir tout mouvement et émergence de tendances politiques nous rappelant ces tristes pages de l'histoire passée, pour qu'elles ne puissent se reproduire, mais sans que ceci soit suffisant...
Voter ? Voter comme seule issue ? En confinant l'essor démocratique dans le vote binaire de l'alternance, en pour ou contre des solutions bien en deçà des problèmes qui nous sont posés, nous rétrécissons la démocratie elle-même à sa consommation la plus superficielle. Nous consommons de la démocratie faute d'y participer. Même à l'occasion des présidentielles, la prolifération de libérateurs messianiques, parfois théâtraux, parfois vociférants, nous démontrant qu'il faut nous sauver nous-mêmes en votant pour eux –et leurs programmes- navigue sur la survivance de rêves trahis d'une république devenue sèche et peu protectrice; et ne nous dit pas grand-chose, sinon rien sur ce qui nous préoccupe, voire nous angoisse.
Pourtant nos sociétés développées ne feront plus de révolutions. Surtout aussi timides et encore moins fascisantes à l'ancienne manière. Elles n'auraient aucun avenir. Nos états gèrent déjà très mal un changement paramétrique que leur inscription dans la logique de la tutelle transnationale leur fait subir ; croire que le grand capital appuierait des Pinochet locaux n’est plus d’actualité. Les révoltes ne font pas révolution non plus, avec le risque de trouver leur sens amalgamé à la problématique terroriste, qui elle a des raisons vraies d’être combattue.
Nous payons en ce moment et à travers ce que beaucoup conçoivent comme une ultime étape avant un issue violente à ce blocage, le résultat de l'instauration progressive dans les esprits d'une l'économie devenue norme en relativisant le rôle de la référence éthique en politique la concevant, comme je viens de le développer, sur le modèle de l’échange marchand. Ce qui devient assez flagrant, sinon totalement. L'abandon des états fait du citoyen une entité individuelle assez dépendante du système économique global, et à ce titre, fragile. Si le travail change de sens en conséquence et s’échange exclusivement contre de la propension à ne rien revendiquer quant à une quelconque émancipation par ce biais, la disparition de l'offre pousse le citoyen à n'être plus réduit à vendre sa force de travail mais sa capacité individuelle à optimiser une fonctionnalité productive : comme par exemple ce qui pousse les chômeurs à créer leur micro entreprise ; la dépendance se transforme alors en culture de l'innovation… Pour les mieux lotis. Les autres, ceux qui ne cherchent toujours qu’à vendre leur force de travail, perdent.
Car la croissance faite du travail intéresse-t-elle encore la rente ? L'effet de levier ne se jouerait plus sur l'effet de masse – est-il nécessaire ? - mais au contraire à terme sur une restriction bien gérée de l'investissement à haut rendement. Et si la croissance n'est plus qu'un argument, dans l'association d'idée assez mécanique comme quoi elle apporte de l'activité, qui elle apporte du travail, qui elle génère des emplois, il est à craindre que ce ne soit plus qu'un argument électoral à l'adresse de ceux qui perdent. Au moins pour une grande part. En ce sens, l'idée que la croissance ne puisse jamais revenir est insupportable, car elle signifie que les laissés pour compte le resteront. Il y a donc de tous côtés, un tabou sur la question. Et dans l'hypothèse de son éventuel retour, les conditions de productions garantiraient-elles une nécessité automatique d'emploi massif des catégories les plus désarmés? La tendance à la dématérialisation, à l'automation et à la robotisation peuvent la rendre très hypothétique. Comment alors obtenir une paix sociale durable, sinon reculer ce moment ?
Centrisme libéral,
ou de la Triste-Liste à la conception d'un totalitarisme autogéré. Car l'autre leçon n'est-elle pas celle là justement: se détacher des "leçons de l'histoire" pour apprendre à voir des formes nouvelles, indiscernables par ces seules représentations? Savoir si des crises se préparent où non, relève de notre actuel niveau de lucidité; nous avons pourtant une triste liste de faits. Quelques éléments de cette triste liste, sans souci hiérarchique …
- L'économie de la rente (de marché) en devenant une condition centrale du développement, inverse la logique de toute finalité sociale de redistribution, qui lui devient progressivement inutile.
- La fin des états-nation et les inquiétants transferts de pouvoirs de fait aux mains d’une nébuleuse d’intérêts privés qui en résulte et tendront à conformer leurs fonctions régaliennes à un ordre profitable à la pérennité de la rente.
- Un culte de la croissance qui n'est plus qu'un argument de vente politique de la mission protectrice des états, cachant mal la mutation de nature du travail et le report sur l'individu de toutes ces difficultés. Par individuation.
- Le pillage des pays faibles, l'épuisement de leurs ressources, leur tenue de tête sous l'eau pour maintenir la concurrence de main d'œuvre et préserver les avantages de cette même rente à un cercle restreint de bénéficiaires…
- L'état de guerre, que les grandes puissances ne peuvent se livrer frontalement et qui se développent en territoires tiers, à l'occasion de leurs besoins de ressources.
- Les solutions durables justifiées par notre exigence de confort, qui reconduisent des formes de production qui nous détruisent, soumettent les pays pauvres à un véto sur leur développement et nous rendent complices d'un mal que nous prétendons vouloir voir disparaître.
- De l'obligation, à la vue de l'échelle atteinte du drame, de nous en remettre aux moyens nécessaires immenses des destructeurs–réparateurs eux-mêmes et qui eux, en feront une opération hautement rentable.
La rente apparaît comme le pivot de toute l'articulation d'une convergence des paramètres d'un conflit sociosphère Vs biosphère. Elle est le maître-mal que nous exhaussons innocemment en voulant notre confort. Nos démarches bio et durables sont louables, mais n'y pourront rien, il vaut mieux le savoir tout de suite. Nous sommes globalement condamnés à terme à un régime sévère d'abstinence. Il est préférable de toute manière, qu'il soit volontaire. Le tout est de savoir qui est actuellement le dépositaire des initiatives de renversement de cette tendance suicidaire dans la tête de chacun de nous.
Les états, ou nous-mêmes ? La question des failles graves de notre modèle général se trouve posée depuis relativement longtemps. Depuis les années 1970, soit 36 ans, sinon plus. 36 ans que nous savons assez finement que tous ces maux ont la même source, mais que le débat idéologique entre capitalisme et collectivisme a considérablement dénaturé en alternatives binaires et sans contenu. Que l'écologie politique s'est fourvoyée dans des solutions par le haut, en demandant la permission de mieux faire aux républiques lobbyisées. Qu'elle sera occultée par l'écologie de terrain, celle qui se bat à l'échelon le plus élémentaire de l'organisation sociale, comme par exemple au sujet des semences. Que les énergies renouvelables n'émergent que quand elles deviennent source de nouvelle rente (en langage politique : "croissance") et s'organisent sous la mainmise de grands groupes.
Depuis presque 20 ans, une littérature des plus sérieuse dresse le constat de la fin progressive des "états-nation", de leur rôle redistributeur et social; en face, il paraît évident que les messages technocratiques, l'incarnation dans la problématique des programmes relégués dans le paramétrique jouent d'une dynamique de l'ignorance de ce qui précède. Une manière d'oublier. Nous allons de la conscience d'une faillite, au danger réel et immédiat de ce modèle, inscrit maintenant dans la quotidienneté sans trop savoir qu'à faire.
Une pression totalitaire invisible et consentie … Si les totalitarismes « classiques » ont toujours veillé à assoir leur régime sur un état de plein emploi qui justifie leur mode d'action en accréditant par là leur efficacité, les conditions inverses qui s’exercent sur les individus installent maintenant une coercition indirecte par l'utilité sociale. Le principe de rareté induit donc à son tour une forme de pression qui n'a nul besoin d'outils coercitifs directs, mais constitue une base beaucoup plus large de tensions que le seul rôle économique du travail ; le passage de la frontière entre travail et utilité sociale représente cet élargissement, accrédité secondairement par les mécanismes de récompense ou d'assistance. Il est fait de l'idée, en temps de difficultés et d'assujettissement des états aux impératifs de la rente, que travailler, créer une entreprise contribue à permettre au pays, la collectivité, de retrouver autonomie économique, lutter contre la destruction des contours de cette autorité, la perte de souveraineté d'un état nation, et la mise en concurrence internationale de la main d’œuvre qui échappe à leur contrôle.
La conduite politique de préservation des états nous confine dans une sorte de non liberté ainsi relayée par leur course à la croissance, entre autres ; ils ne font que de l'intermédiation. Nous sommes donc objets d’un paradoxe : élire, soutenir les futurs membres d'états qui pour nous défendre composent avec un système qui nous enferme dans une impasse structurelle.
Une instance floue, inconstitutionnelle, part à l'assaut de nations juridiquement constituées en jouant de plus en plus sur une distribution des rôles dans laquelle la transnationalité joue au bénéfice d'entités privées industrielles financières aux moyens immenses ; l'intérêt économique comme ultime facteur d'équilibre général installe en surplomb un droit s'imposant aux états, basé sur les rentes de situations. Une nouvelle génération de traités tente de les consolider. Et ce, sans contrepartie aucune pour les acteurs d'en face. Dans la logique de cette forme inconstitutionnelle mais en voie d'organisation, l'évasion fiscale se voit progressivement évacuée du point de vue moral; la culture de la situation de force, là aussi, prime. Aucun état ne pourra résorber sans risques importants pour sa propre dette de quelconques paradis fiscaux.
Une porosité progressive s’organise autour d’une « normalisation » économique du monde par les principaux dirigeants et les instances financières puissantes. Barroso, et Junkers maintenant, les condamnations des lanceurs d'alerte, la montée en puissance du climato-scepticisme, et les reculs incessants des députés européens en matière de protection sanitaire, sociale, alimentaire, nous éloigne de notre monde idéal… Un monde qui rabote par le haut sa raison éthique.
Les éléments de la triste liste convergent vers leur cohérence ; nous font-elles donc courir un risque de type totalitaire, que nous ne soupçonnons pas encore du fait qu'il ne soit pas visible sur un territoire, encore moins identifié comme une personne, une organisation, selon l'ancienne manière ? Faut-il un autre mot pour le distinguer mieux de ce qui a existé? Le réinvestissement de nouvelles notions dans des mots qui sous-tendent les concepts bien en place semble saugrenus… Nous ne serions effectivement pas dans une configuration totalitaire au sens traditionnel de la guerre froide ou des dictatures violentes; mais plus dans une coercition autogérée, celle que notre palier de confort nous interdit de rompre et donc conforte de jour en jour, en rendant toujours plus tangible le paradoxe dont on parle. Même si dans les conséquences les formes ne sont pas nouvelles. La société se segmente mais par un autre biais, sur la question du statut et du patrimoine, de l'appartenance clanique ou corporative, de l’héritage, de l'éducation, renforce la reproduction des classes aisées et fige la répartition des rôles, en rabotant le poids des classes moyennes. Et se crispe d’autre part autour de l’idée d’une continuité démocratique qui lie les membres qui la composent, par l'importance du vote sur le principe un individu = une voix. Une version très consensuelle de l'égalité, dans un contexte que la pression extérieure rend d'autant plus formelle. Car cette lutte des classes nouvelles manière élimine les classes moyennes, laisse un vide qui ne peut plus être géré sous l'autorité redistributrice de l'état-nation. Souvent, les revendications exprimées le sont contre un état qui ne peut dire qu'il subit, avec des citoyens qui n'en perçoivent pas l'étendue.
Cette confusion s'applique à tous les domaines de notre vie sociale ; il n'est pas étonnant de voir dans les médias, chez les politiques et les citoyens s'infiltrer cette logique d'adaptation au pire qui nous pousse à accepter ce qui devrait faire l'objet d'une rupture totale. Elle nous implique pourtant totalement, nous, citoyens de base, pris dans cette tourmente triviale, qui nous pousse à tout vouloir changer sans ne rien vouloir lâcher. Cette bizarrerie logique nous amène à une stratégie de conciliation des contraires que relayent les candidats au pouvoir; les campagnes ont bien un rôle de rationalisation et de diversion face à un dilemme que nous connaissons et préférons ignorer. Principalement œuvrer pour la croissance et vouloir une vie saine, au prix de l’oubli du reste.