Quel épilogue pour Janvier?

 

... Un épilogue indéfini?

 

 

Nous sommes tous de braves gens.  Prêts à réagir avec la généreuse solidarité que l’on a vue, entraînant dans son sillage celle de beaucoup d’autres de par le monde, pourvus de la même bonne volonté. Nous ramenons tous évidemment les faits au filtre de nos interprétations, ce difficile résultat de notre histoire personnelle, et je n’échapperai pas à la règle.

 

 

Ce qui s’est passé dès le premier jour, a manifesté une grande autonomie de l’opinion. Cette dernière a été assez rapide pour pouvoir être mise à l’actif des capacités fortement individualisée des systèmes de communication, d’information et réseaux sociaux. Elle a d’autre part su sans surréagir, à la suite d’un choc contexte émotionnel d’une très forte intensité, trouver le positionnement exact et commun à toute forme de conviction et confession. Le « Je suis Charlie » dépassa Charlie, vecteur d’une affirmation de quelque chose de plus général que la liberté de la presse. Celle de la parole tout court, dressée contre les fabricants d’interdits de tous bords…  

 

 

         N’ayant pas de culture philosophique assez étendue donc de références assez complètes pour le savoir, je ne fais sans doute que réinventer quelque chose déjà énoncé par ailleurs. Mais réinvestir cette différence de ce qui fait le politique sur la politique, en gros, ce qui nous lie dans cet espace de l’empirie où le corps social n’est que totalité, me semble être à la clef de toute compréhension des divorces actuels avec les corps politiques, et le sentiment qui ne cesse de se répandre d’une urgente redéfinition de notre vie en société. Une fois de plus, ce qui emporte ma conviction montre que nous ne pourrons plus faire l’économie d’une reconsidération de forme et de fond de ce lien primal du politique, cet « espace-qui-est-entre-les-hommes », selon les termes de Hannah Arendt, et qui ne peut dépendre que de nous. Ce qui me semble clair avant tout maintenant, se voit dans le fait qu’il y a dans ce réinvestissement du politique comme je l’entends, (loin de la politique dans son acception commune et basiquement politicienne, philodoxie et enjeux de pouvoir), ce que je tiens pour son premier état: une sorte de  non-état, ou plutôt un état virtuel précédent toute forme conventionnelle d’organisation : dans une forme virtuelle qui se révèle parfois comme manifestation de l’« être ensemble », le fait de se compter, de s’identifier dans un évènement, un acte ou une indignation, une situation nouvelle, provoquant  ce que j’appelle l’agrégation. L’agrégation comme forme volatile mais constamment présente du Nous.

Or nous avons tous pu la voir, la vivre comme cette traduction si spontanément articulée autour d’une émotion. L’ «être ensemble », les gens, le Nous s’est reformé, et selon son expression la plus fréquente, avec ce sentiment qu’il faudrait que ça dure, que l’on se reparle, dans cette forme de communion qui avait pris une signification de force première de la citoyenneté. Nous nous sommes reconnus dans une indignation commune, à l’état brut et en dehors de toute emprise politique organisée, instituée. Nous nous sommes en quelle que sorte « agrégés » dans une autonomie complète.  Une action suffisante à démentir l’isolement dans lequel, selon le lieu commun,  nous devrions tous être en principe confinés, livrés  en agents passifs et recensés des corps organisés, aux élites qui sauraient à notre place. Il y a toujours dans ces occasions, ce surprenant moment de grâce dominé le silence des politiques que nous aimons tant (quand ils nous écoutent), et qui marquent  ce pas que la puissance de la multitude les oblige à marquer un temps donné, baptisé interrogation, utile à observer pour finalement endosser toutes les approbations aptes à confirmer le bon sens, celui qu’il convient de prendre. En attendant ces petites charrettes de débats, diatribes, talk-shows qui suivront, si utiles à être utiles en recommandant bien sûr ce qu’il est indispensable de recommander. Voilà alors la solitude du citoyen contredite, à l’inverse de ce que le jeu de la politique comme système du « savoir-complexe » aspire au minimum à sous-entendre à notre sujet ; en résumé tout ce qui tend à lui garantir cet effacement discipliné d’électeur, obéissant aux consignes de vote et autres conventions bien réglées. Celle de (télé)spectateur … À tel point que beaucoup, lors de micros-trottoirs se laissaient aller à espérer que « ça dure ». Faire perdurer le Nous, le faire reconnaître comme pérenne, et non plus ce citoyen-individu-consommateur-objet de statistiques. Rompant  avec cette  manière de subir qui nous isole les uns des autres. Que dire à cela ? Finalement, être Charlie consiste à dire à tous les systèmes : nous persisterons à dire ce que nous avons à dire, du fait que nous soyons là.

Il y eut donc ces jours-là sans doute des raisons plus lointaines et plus fortes, puissantes que notre rationalisme quotidien solitaire : celles des émotions des espoirs et du rêve, ces élans primitifs qui font notre être-ensembles et font la puissance de la multitude. J’y vois plusieurs raisons très simples : l’expression de la finalité ne peut-être que celle de cette même multitude, assez mûre et autonome maintenant pour en ressentir le contenu et le formaliser peu à peu, laborieusement, lors de ces sortes de moments magiques dans lesquels elle se retrouve. Ce sont des moments éphémères qui connaissent par définition la faiblesse des choses inorganisées et sans capacités oppositionnelles.

Peu à peu par delà les élans, s’organisent donc les réactions, les actions et les reprises en main des paroles du « savoir-complexe », l’expertise, celle des médias, des élites politique qui reviennent l’orage passé, surimprimant à son avantage la parole de notre multitude. Nous sommes loin de l’état de grâce. La politique elle, peu à peu, reprend ses droits, quoiqu’après une période consensuelle bien gérée. Comment faire autrement ? Le spectre déplaisant de la polémique a bien tenté quelles que percées, vite étouffées. Elles réapparaitront, le système médiatique le veut. Il faut passer là-dessus.

La rapidité avec laquelle cette autonomie s’est révélée partout dans le monde et aux mêmes moments, fut pourtant nouvelle. Impensable il y a vingt ans. Une nouvelle forme irréversible de cette puissance de la multitude : être transnationale. S’imposant d’elle-même par sa communion, la cohérence simple du message.

Les médias, ont soudainement retrouvé leur vocation première, comme une dimension nouvelle d’une autonomie qui n’a guère durée.  L’information a une vie après eux, en dehors d’eux, hors de cette mythique capacité qu’on leur prête à fabriquer l’opinion. Ce fut l’inverse : l’objet devint sujet, le Nous en s’affirmant sujet niait son statut présupposé d’objet. Cet évènement dans l’évènement en fit un simple relais d’information. Ce fut bien ainsi. L’émotion vraie remplaça le compassionnel d’usage.  Les éditeurs de recettes ont refait surface. Je me dis que ceux qui détiennent les vrais ingrédients ne se sont pas rendus visibles et travaillent. Nous avons eu le déroulé habituel d’évidences, de discours comme il se doit dans l’exercice du débat. Soit.

Mais cet épisode ne se définit pas vraiment par une consistance politique bien affirmée. Même s’il est en puissance, hors des partis, de formes organisées quelconques. C’est au contraire ce qui en fait un acte d’une grande affirmation du politique dans la mesure où il est à la source du reste. De ce qui en est dit, réfléchi et mûri après seulement. Cette puissance est en mous, latente et informelle. Comment donc trouver un épilogue à une potentialité ? Le factuel en aura un.

Ce qui nous touche n’en a jamais vraiment.

 

Quel épilogue pour Janvier?

09/02/2015 09:39
..... Un épilogue indéfini?     Nous sommes tous de braves gens.  Prêts à réagir avec la généreuse solidarité que l’on a vue, entraînant dans son sillage celle de beaucoup d’autres de par le monde, pourvus de la même bonne volonté. Nous ramenons tous évidemment les faits au...