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Épisode d’un premier jour… Il est sept heures sous la pluie fine de la morosité, incessante et fraîche. J’attends sur le quai, comme la multitude avec moi, le train de la croissance, qui doit s’arrêter chez nous. Ce que nous ont dit les politic-opérator, lorsqu’ils nous ont vendu nos places. Payées par prélèvements fiscaux, en général… Au loin, sur une autre voie, le sifflement aigu d’un nouveau train de mesures.
La tension monte et connaît une forte croissance, elle… Le peuple ne comprend plus les politic-opérators qui regardent les démagogues ne rien comprendre ni aux politiques ni au peuple. Dans les diffuseurs d’annonces, sur nos têtes au loin, une chanson rappeuse qui dit en substance :
« Croissance définitivement partie,
Et ressources épuisées.
L’utilité est morte.
Qu’advienne la rareté ! »,
Dernier succès des rappeurs le « Chœur des Profiteurs », à la gloire de leurs paradis.
Je ne sais pourquoi, mais les perspectives les plus sombres n’inquiètent personne. Nous vivons enfin dans le présent ! Présent qui nous contraint à l’attente. Alors soyons optimistes : regardons ailleurs ! Mais la tension monte ; voir les politiques se contester eux-mêmes pour rester ainsi dans les préoccupations du peuple, fait les beaux jours de la philodoxie ; nous attendons tous en nous posant diverses questions, dont le présent nous dit qu’elles n’ont pas de réponses. Il n’y a donc pas lieu de se les poser. Et je me demande, pour passer le temps, comme on fait avec les devinettes entre gamins. Quelles est la différence entre technocrates de droite, et technocrates de gauche?
…..
Un technocrate de gauche veut nous rendre plus riche, celui de droite, moins pauvres. Ils nous rendent à gauche, plus pauvres, à droite moins riches.
Je me dis ensuite qu’il y a une grande force à croire en quelque chose, à partir du moment où l’on sait en quoi croire. Il faut donc savoir, pour croire. Et que savons-nous ? Justement : ce que nous croyons savoir. Croire ce que l’on sait ou savoir ce que l’on croit ce n’est pas la même chose. Prudence et raison, permettent éventuellement de la savoir. Du moins je le crois.
Je suis comme beaucoup ; je n’aime pas attendre, et comme je ne crois pas, puisque je ne sais pas en quoi croire, à ce que disent ceux qui croient savoir, tout en y croyant pas, puisqu’eux-mêmes ne savent pas si leur savoir est crédible, je me dis : bienvenue à nous tous, dans le monde du probable.
Les rengaines publicitaires déroulent dans l’indifférence leurs alléluias en images toujours ensoleillées, les produits-qui-rendent-heureux s’oublient si facilement dans le quotidien. Le bonheur qui se vend est finalement intemporel. Mais les voies sont vides, et passé huit heures nous savons qu’il ne faudra plus attendre. La journée passée, nous suivrons le vingt-heures-toujours-à-l’heure, pour savoir si on l’a enfin vu arriver quelque part, si nous nous trouvons sur son trajet.
Voici enfin, le train des obligations quotidiennes, celui qu’à huit heures nous prenons, qui ne manque lui jamais d’être à l’heure…
Épisode du deuxième jour… Une campagne électorale commence aujourd’hui. Là où l’on voit tous les politic-operators promettre ce qu’ils n’ont pas fait, sous-entendre le fatum et dire que les leçons ont été tirées. Quelle énorme commodité que l’alternance. Elle dédouane les successeurs des erreurs des prédécesseurs. Succédons-nous les uns aux autres et nous mettrons l’héritage au compte du fatum. Ainsi de suite, pour des recettes qui se ressemblent et échouent, faute de n’être pas bien cuisinées.
De retour sur le quai. Des espoirs qui régressent sur la fiabilité des horaires. Le problème devient : comment entretenir l’illusion qu’ils existent ? Si jamais nous n’y arrivons plus, alors le quai sera déserté, il faudra espérer en un autre train que celui de la croissance, sans savoir lequel… Reste à croire. J’entends, j’écoute aussi le deuxième couplet de ce succès d’hier. Passé le refrain d’hier, le joyeux boys ‘band en uniformes de financiers, nous susurre :
« Nous œuvrons pour régler
Dans nos salles de marchés,
Matières et capitaux,
Tous stocks, transports et taux … »
Cette petite musique me rappelle que nous vivons avec le soleil dans le dos. Ne jamais voir ce qui se passe si ce n’est l’ombre qui nous précède à chaque instant, sans jamais passer derrière. Ce soir, pour plus de lumière, je regarderai un de ces spectacles que nous aimons tous. Entre deux candidats, thèmes et arguments, comme on observe des jongleurs ; l’important ce n’est pas ce qu’ils font mais comment ils le réussissent. L’occasion pour moi de m’ouvrir une de mes bières préférée, comme devant tous les matchs. Nous serons pour sûrs très nombreux à le faire… Nous sommes tellement à aimer la bière !
Peu lisent le journal, beaucoup agitent leurs pouces sur de petits écrans. Ils sont ailleurs, envoient des bouts de mots qui leurs reviennent en réponses du même type, dans une continuité qui semble remplir le temps.
« T’as un euro mon gars ? »
Je le regarde. Costume éculé chemise grise de traces diverses.
« C’est pour le Financial times » Mes sourcils se lèvent et cette parole suffit : je sors un euro pour voir. Pour comprendre. « J’en achète d’autre aussi ! Normal… La finance j’en viens ! Et toi ?»
Je rajoute un €, pour m’entendre avouer
« J’y échappe… j’essaie… » Je ne me sens pas convainquant. En réalité je la subis. Je le fixe.
« Foutaises, t’es dedans. Tout est là ! »… Il tapote, sur un journal plié dans sa main gauche, un article surligné : « Les colosses qui nous pillent »
« Tu verras mon gars, quand on leur cassera leurs pieds d’argile... ! » Je crois moi qu’ils ont de bonnes chaussures. Là est le problème.
Il est bientôt huit heures. Les mains se crispent sur les cartables. Le certain va arriver, nous le savons tous ; nous prendrons le même train qu’hier.
Je lui fais signe. Je ne peux ignorer ceux qui, n’ayant plus rien, sont soucieux à notre place par ce qui ne devrait plus les intéresser. Je lève le bras en me retournant ; disparu …
Épisode du troisième jour… Comme tous les matins, j’ai pris mes marques au même endroit, celui qui ouvre sur le wagon des raisonneurs. Grâce au débat d’hier, j’ai senti mes illusions s’envoler. Peu importent les raisons du moment. Question d’atmosphère, de ressenti et de croyance. J’ai vu des hommes ne pas croire à ce qu’ils disent, trop occupés à jouer à avoir raison. Les motifs du jeu effacent l’esprit des règles. Je le sens.
La rengaine est là, ponctuelle : je me concentre sur le couplet qui suit celui d’hier :
« Retenir, inonder,
Suivant nos appétits,
Suivant nos fantaisies,
Pour de plus grands profits,
Juste ce qu’il suffit
En demandes variées,
De biens divers et denrées… »
Je regarde autour de moi, sans voir mon Augure d’hier. Je ne l’ai pas rêvé. J’en attends une suite, sans comprendre pourquoi je le fais. Pour le moment, les mêmes personnages que tous les jours font toile de fond. Je n’ai pas envie de lire. Je les regarde tous et me dis que si le dieu des dessins animés dans lequel nous vivons nous punissait, il penserait à Pinocchio. Tous ceux qui ont menti -nous tous- aurions un nez plus ou moins long.
Nous ne verrions surtout plus aucun homme politique à la télévision, les plus en vues deviendraient introuvables. Le nez trop long. Et que dire des cessions de la chambre des députés ? Un hémicycle encore plus vide que d’habitude, sinon totalement, c’est sûr !
Ce troisième jour, je n’ai rien trouvé… Pas une seule petite idée, même de génie. Je me sens dans le vide. Nous y étions tous d’ailleurs, notre soleil dans le dos, dans un temps que nous ne pouvions ressentir autrement que parce qu’à l’intérieur, nous répétions une succession d’évènements prévisibles. Celui du système, nous ne le soupçonnions pas, nous englobait sans exister.
« Le temps est un labyrinthe, cher monsieur. » Je me retourne pour voir mon Augure, visage lisse, costume net, mains dans le dos. Sans s’attarder sur l’effet qu’il produit, une habitude chez lui sans doute. Je me dis qu’il était dans mon rêve, le personnage qui me pose problème, le chœur qui ponctue ma réflexion. Je provoque :
« Et le système ? Où est-il ? »
« Tout ce qui extérieur n’est pas intérieur, quand tout ce qui est intérieur est extérieur ! »
Je déteste les énigmes, et ce que je déteste par-dessus tout, sont celles que je ne décode pas. Je veux lui répondre et rentre en moi. Je vois mes chaussures. Pas les siennes… Il n’est plus là pour énoncer ses apophtegmes…
Je ne chercherais pas autour de moi. J’ai compris que ça n’était pas la peine.
Le train de huit heures ce matin est arrivé avec retard. Priorité avait été donnée au passage d’un train de relance, qui vient de traverser la gare. Il allait vite, et a fait beaucoup de vent sur son passage.
Épisode du quatrième jour… Nous avons été assemblés sur le parvis, suite aux plaintes paraît-il d’individus importunés par un personnage qui les abordait en leur disant des choses étranges. La gare serait fouillée jusqu’à ce qu’on le trouve. Ce détail avait quelque chose de ridicule, de grotesque, de surréaliste. Je demandais un moment si, comme je l’avais conçu, cet homme sorti vraisemblablement de mon monde intérieur, ce poseur d’énigme, ce provocateur-joueur, ne ferait pas de moi un coupable. Mon imagination en s’égarant, aurait en quelque sorte, harcelé mes voisins. Je promenais discrètement deux doigts sur mon nez, en observant celui des autres. Rien à ce niveau là quand même ! Mes oreilles me signalent qu’ils n’y a pas sur ce parvis que de l’inattendu. J’accroche donc de la rengaine, le couplet suivant celui d’hier :
« La rente notre maîtresse,
Pour bien remplir nos caisses,
Nous commande maintenant
De bien être prudent,
De gérer pénurie,
Pour en faire du profit, »
Comment pouvions-nous tous, supporter un tel niveau de niaiserie ? C’est pourtant sous des formes abouties et avec la complexité seyant aux choses mûries, ce qu’on nous raconte. Je ne suis pas un pessimiste, loin de là, mais je suis désolé de ne plus croire. Ne plus croire à la croissance. Ça sonne creux, comme un vieux reliquat de lendemain qui chante…
« Savoir ou croire, telle serait votre question ? Chacun de nous en aurait une issue des entraves du Ça, n’est-pas ? Voyons, quelle est la vôtre ? »
Je reconnais cette voix. Peu importe la situation, mais je ne suis plus étonné. Je me retourne sur un vieil homme aux lunettes rondes, le regard lointain et rétréci par ses verres épais, d’ancienne facture. Une écharpe autour du coup comme en ont ceux qui souffrent d’hypothermie. Pourquoi se manifeste t-il comme ça ?
« Je n’en ai pas la moindre idée, et je crois qu’elle n’existe pas »
« Et moi, je crois que si, sinon je ne serais pas là ! »
« Vous croyez ? »
« Comme si je le savais »
« Et que savez-vous finalement ? »
« Ce que je découvre avec vous! »
« Vous êtes moi ? »
« Je suis Ça ! »
Pfft… Plus rien sinon l’aphorie habituelle des gens distraits, que je scrute, cherchant qui peut avoir l’air agacé. Rien. D’après lui je suis ce que je construis de mon Ça, Ça viendrait de moi. Inhabituelle cette idée. Je pense à Jung, tout à coup, si clair sur cet obscur conflit. La puissance du Ça nous fait tout expliquer par cette « nature humaine » dont les figures innombrables échouent toutes sur cette île déserte de l’indéfinissable. On y aperçoit méchanceté, avidité, lâcheté, tous les mauvais « tés » du monde et d’autres encore, en able, en ible, en ions, la liste paraît interminable. Mais inutile…
Le train arrive. Celui de huit heures, long comme la liste des préoccupations quotidiennes. Et j’entends en y pénétrant :
« C’est de là que tout advient ! »
Épisode du cinquième jour… Ce jour là, les portes métalliques se sont ouvertes sur notre trajet habituel, et à mon arrivée à la hauteur du hall, très légèrement troublé d’un fond de murmures et de grincements d’outils divers, un chœur de voies féminines scandait, avec l’aigreur d’un bataillon de jeunes gardes rouges brandissant le petit livre, sur un même ton impératif :
« Puisque l’économie
Nous dicte son défit,
Son credo qui nous dit,
Soyez de bons petits,
Faites ce qu’on vous dit,… »
La suite de ma rappeuse rengaine. Les écrans de leur côté, enchaînent leurs petits moments de bonheur routinier. A leurs pieds, toujours les mêmes. Et le soleil qui en s’invitant encore assez bas à l’horizon, inonde les visages des couleurs un semblant dorées de l’aurore, ce qui suffit à leur donner un air contents d’être là. L’humeur ambiante me pousse à m’interroger sur le personnage qui va ponctuer mon attente, mon Ça, et la forme qu’il prendra sous cette lumière. Mais mon Ça n’est pas là. Mon humeur du jour me fera défaut. En réalité, je n’ai pas compris sa dernière allusion, je dois me l’avouer. Sur ce « là », d’où tout advient.
Un nuage et la lumière tombe brutalement, les ombres se dissolvent et rentrent dans le sol qui reprend ses droits au gris. A côté de moi, à huit heures moins dix, une dame aux gestes prudents auxquels l’âge contraint, m’adresse un regard qu’elle extrait de son livre. Une de ces histoires d’amour parfumée qui sentent bon l’idyllique.…
« Il faut bien rêver n’est-ce pas ? »
« Certainement ; parfois courir après … »
« … Ça me serait difficile » les yeux bleus riaient avec une certaine malice. Attendrissements, mais que dire ? Je sonde le bout des voies.
« Comme vous avez l’air tendu ! Il finira par arriver, ne vous faites pas de soucis. »
« Je le suis toujours, une façon de m’attacher le monde. »
Comme si le lien devait se rompre. Une manière de ne rien relâcher, de m’assurer sa présence. Quelle niaiserie… Autant sûrement que celle de son inverse, l’optimiste détendu, le détachement en la confiance de ce qui finit-toujours-par-s’arranger. Il est vrai que j’émerge de lectures terribles, qui m’annoncent que les fraudeurs achètent le silence de ceux qui peuvent étouffer les enquêtes en agissant sur ceux qui les font et font carrière pour services rendus, puis tiennent mutuellement en respect les premiers, échangeant des contributions de campagnes ; tous gardent ces mines, prêtes à exploser si un des acteurs rompt l’équilibre du silence. Vieux comme le monde, loin d’être inédit, comme une variante d’une « nature humaine » qui nous y oblige, comme le fatum seul sait le faire. Ce qui veut dire renoncer à ne pas subir, au moins nous pouvoir nous accommoder du pire. Au moins, mon excès met-il en alerte. Je suis loin, mais concerné par une part de l’effort quotidien que tous ceux qui sont là, payent ces turpitudes…
Je lis aussi comment demain, l’autre face du monde nous délivrera du quotidien. Une technologie qui pourra tout, mais ne nous dit pas l’essentiel sur ce qui nous attend : le principal, en quelque sorte. Quelle valeur aura le travail, comment le ferons nous, serons-nous dans un monde de gratuité ? En serons-nous tous bénéficiaires ? Comment nos sociétés seront-elles, ou y en aura-t-il qu’une ?
« Qu’y pouvez-vous ? »
« Bien sûr, pas seul… »
Je parle pour moi. Je doute que la dame aux yeux rieurs ne comprenne mes énigmes. Je ne suis pas un tribun, et cela n’y suffirait pas. J’aime néanmoins l’idée du levier. Écrire, discourir pour quelque objectif précis, peut remplir une vie qui n’est pas totalement la mienne, mais en écrivant, parfois, des personnages imaginaires qui doivent bien exister quelque part, prendre forme, vivre dans une réalité que je ne connaitrais jamais.
« En écrivant ? » Le fait qu’elle l’ait deviné ne m’étonne pas. Quelque chose me dit : c’est lui
« Le faire est important. J’entretiens un dialogue avec des amis que je n’ai pas et qui ne me manquent pas d’ailleurs. J’écris pour être l’autre que je suis, le comprendre. » Le train du quotidien entrait en gare. Je m’étais, comme à mon habitude, placé avec les raisonneurs. La vielle dame, se dirigeait vers celui des émotions, chose qui du moins me paraissait logique.
« Vous ne faites pas assez confiance à vos sentiments, vous ne pourrez jamais tout avec le raisonnement. Je ne crois pas que vous ayez beaucoup de relations avec ceux qui vous accompagnent dans ce wagon. Vous devriez en changer pour apprendre comment tout advient. »
Je montais avec le sentiment de n’être que le jouet de mon Ça. Le message était insistant, mais j’avais une piste. Retrouver dans toutes les rames du répertoire de la quotidienneté, celle qui d’intuition m’irait le mieux. Voilà ce que je n’avais pas fait, croyant aux seules vertus d’une logique qui devenait soudain relative.
Épisode du sixième jour... Je suis à quai, dans mon univers ordinaire. J’ai changé de poste, percevant combien ma tendance à la routine me rassure. Rien de plus banal... Parmi ce qui ne change pas, mais qui de toute manière doit avoir une fin, cette rengaine de portée économico-philosophique indéniable, assenée sur son rythme de rituel tribal.
« Consommez, dépensez,
Œuvrez pour le crédit,
Achetez l’inédit,
Soyez bien informés
Vous verrez les premiers
Ce qu’il faut pour frimer »
Quelle influence différente que celle qu’ont des chansons d’amour peut avoir ce genre de message, étouffées par la mélodie, les effets d’images arbitraires? Aucune je pense.
Évidemment, je cherche mon Ça. Je sais que je ne le trouverai pas, comme je ne trouve pas d’emplacement bien répertorié pour mon nouveau wagon. Il n’y en a pas, et la seule solution semble être de se fier au hasard. Me voilà donc quelque part dans le quotidien, sans plus. Je serais bien à temps de le découvrir. Je n’aime pas trop ça, en bon raisonneur, je préfère prévoir. Comme hier, la saison veut qu’il y ait des giboulées et du vent. Certains me fixent, comme on le fait face à ceux qui ont trahi l’ordre établi. Je sens chez eux un reproche d’avoir agi de la sorte, mais c’est fait ! Au fond ce qui prend sens dans le quotidien, est bien finalement ce qui dérape un peu chaque jour. Voir ou ne pas le voir fait la différence. Je commence comprendre d’où tout advient, lentement. Rien d’autre que d’aller de l’abstrait à ses constructions, forme dans la banalité la noblesse des grands sentiments. Ce paradoxe rattrape les habitudes. Nous en voudrions tous la fin pour en vivre de très grands. La banalité a une certaine noblesse ...
Pourquoi cette feuille de papier, pliée et encore propre, était-elle venu au grès des coups d’air se glisser entre les gens, jusqu’à venir s’appuyer contre mes pieds, comme pour ne pas en sortir ?
Un très court texte imprimé sur la page arrachée d’un petit livre, je suppose, disait :
« Comme en vous contemplant
dans le miroir :
la forme et le reflet se regardent.
Vous n’êtes pas le reflet
mais le reflet c’est vous.»
Un koan de Maître Tozan, sorte d’apophtegme oriental, un peu énigmatique mais adressée à ce que votre sensibilité du moment peut en recevoir. Cette page m’a accompagné jusque chez moi. Comment puis-je être quelque chose que je ne suis pas? Demander à autrui ce que je suis parce que je suis une part de ce qu’ils reflètent est une vieille histoire, une de ces affaires non résolues qui font une part du grand récit... Pas la peine de questionner, la banalité du quotidien y pourvoit. Ce que je ressens de son paysage s’accumule, et finit par ressembler à quelque chose ; un jour où l’autre...
Mon Ça n’était pas là. Il ne m’a donc rien dit de plus ce matin, et comme je refuse de croire à de soi-disant signes, rien ne s’est passé ce matin. Je suis seul à quai avec mes petits bouts de reflets. Un coup d’œil circulaire et je monte. Rien n’a dérapé aujourd’hui.
Épisode du septième jour... Hier, je suis monté au hasard, comme en promenade, dans un wagon qui n’était pas dans mes habitudes. Il s’agissait de l’inquiétude, je crois. En tous les cas rien d’enthousiasmant pendant le trajet. Le paysage paraît tourner en boucle, revenir ou répéter les mêmes perspectives, fin de mois, maladies, précarité et inconstance des situations. Un univers sans horizon.
De nouveau à quai. Aujourd’hui lumière faible. Curieusement, je n’espère rien de mon attente ici. Je me suis décalé. Je perçois comme de partout la ritournelle, accroche les derniers passages.
« Vous ne verrez partout
Que de quoi vous tromper,
Vous abuser en tout,
Et vous faire oublier
Que courir après tout
Ce n’est que piétiner
Il faut vous reposer,
Réfléchir et oser,
Braver les interdits
Que vous avez appris.»
Gros plan sur la silhouette à contre-jour du chanteur à capella :
« La quotidienneté
Doit être liberté
Que vous apporte t-elle
Si vous l’abandonnez,
À ceux qui de là haut,
Vivent pour vous arnaquer.»
Arrêt sur image sur un amas de billets de bijoux, dans une ambiance de caverne d’Ali-Baba. Un fondu et comme un coup de tampon, un mot apparaît en diagonale: RÉVOLUTION. La chansonnette à la fin inattendue, ne dit pas comment. L’histoire, la vraie commence là. Un public sans réaction qui connaît la chanson, comme une longue tradition du verbe qui n’engage à rien.
Par ailleurs, cette histoire exprime une difficulté. Ce train qui n’arrive jamais et nous livre au suivant, que nous connaissons si bien maintenant, nous force à comprendre et nous livre au renoncement. Nous n’avons sans doute pas assez faim pour faire des soulèvements, dont l’histoire nous livre des modèles romantiques, jacqueries, révoltes et révolutions. Nous avons tué le manichéisme nécessaire. C’est la puissance des méchants. La complexité est leur arme. Trop compliquer de se révolter dans le labyrinthe des possibles. Le blocage arrivera seul, par dégradation du quotidien. Les trains s’arrêteront-ils ?
Épisode des autres jours ... Chaque jour, je sors de mes livres, me mets à quai devant mon clavier et attends de la veille que ce train arrive, comme les vrais. Je désespère. J’ai attendu, lu, vu et cru, puis douté, et plus je m’informe pour lever les incertitudes et en arriver à du probable, plus les récits, les mythes apparaissent dans leur empirisme, comme ce qu’il y a de plus concrètement solide.
Peut-être espérai-je sur mon quai un train mythique, fait d’une réalité passée devenue illusion par la puissance de notre confiance en une suite imaginaire... Impossible, de se résoudre à tout effacer qui ne laisse un peu rêver. On y revient toujours comme un acte salutaire et restaurateur, puisqu’on ne peut se nourrir d’une seule insaisissable réalité. Violente et inquiétante, rôdant, hantant notre quotidien. Mon fantôme a raison. De lui tout advient, par ces petits déplacements plus que les grandes pensées censées nous inspirer. Ce que chacun voit de la souffrance de chacun, en partage et en comprend.
Je ne pourrai, je le sais, renoncer à ces idées qui m’obligent à revenir sur terre pour mieux percevoir ce qu’il y a chez l’autre d’inquiétant pour moi, pour nous. Ceci dit, j’aime cette inquiétude-là qui me pousse vers les autres par ce biais : leur adresser ces petits bouts d’histoires qui vont s’évaporer. Seul le quotidien n’a pas de fin, et en arrêter le récit n’a pas de sens, juste une limite que l’on se donne... Au bout du compte, je ne sais pas où je vais, je ne pense pas le savoir vraiment, mais sans doute ferai-je une révolution, cette révolution sensible du quotidien, pavée de moments agressifs, de crise dans la crise. Sans doute la ferons-nous tous ensembles. Ce seront de bons moments ...
… Et je n’irais plus à la gare