Transaction, ou le silence des lambdas

 

 

Transaction,   ou  le "silence des Lambdas"

Après avoir exposé cette réalité possible et nouvelle qu'exprime l'agrégation, en résumé cette forme volatile et prépolitique que les outils numériques modernes offrent à la multitude et que Nuit Debout comme d'autres mouvements futurs sans doute traduiront aussi dans le concret, l'observation de ce qui se passe dans les médias et l'establishment politique constitue aussi un bon indicateur de la manière dont la classe politique ,installée dans ses habitudes, redoute de ce process clivant: voir des citoyens se passer d'eux, sur leur propre terrain. Ce qui revient à dire pour les lambdas, se réapproprier les sujets captifs, ignorer soudain la présence et la parole surplombantes d'élites s'accordant si bien du silence des agneaux.

D'une autre manière, toute prise d'autonomie représente un vrai risque pour les philodoxes. La mise en scène de leur parole surplombante n'opère plus dans le sens de leur garantie de monopole, se trouve contestée par des citoyens qui en disent plus, au moins dans leur tentative d'imaginer l'avenir à leur place. Reste cette invocation de la complexité du monde et sa gestion nécessaire, inéluctable, bouclier de tous les conservatismes et de toutes les soumissions, de la part de gens dont il est flagrant qu'ils n'ont plus les moyens réels de le faire.

Nuit Debout est un formidable laboratoire des affrontements futurs. Non seulement nous pouvons observer les clivages qu'ils provoquent mais aussi comment, 48 ans après 68, les positions en place et en principe acquises dans la durée, menacée par la simple parole répètent des réactions identiques à toute manifestation d'autonomie. Elle est en soi une menace, car elle sort des limites des stratégies de réduction de la politique à l'intérêt seul que nous serions censés porter à la valse politicienne de ce petit cénacle fermé au monde des lambdas, à ce peuple dont ils n'ont que le mot en bouche.

Nous verrons très probablement toute la palette des stratégies traditionnelles que la politique "classique" articule dès que de tels dangers et aussi le risque de son extension, sa contagion se profile. Pourrissement, désinformation, lectures des faits selon des filtres favorables à la diabolisation, etc. …

S'il fallait dans le vivant un résumé du concept de transaction, ce serait celui-là, à la faveur de ce que provoque Nuit Debout, plus que la potentialité qu'il figure, source de toutes les envies. La manière dont chaque camp va faire de ce qui n'est que potentialité une construction variable et négociée à son avantage, va enrichir ce début d'une période de transition dans l'opinion.

Le fait nouveau dans cette situation politiquement "classique" se révèle être la rapidité, pour ne pas dire la simultanéité du récit très divers venant de tous horizons, une immédiateté de l'information qui gêne considérablement la temporisation si utile à l'exercice de stratégies opacifiantes: les délais de pénétration de l'information captive, contrôlée et repensée ont volés en éclat, avant même que ces relais ne puissent accorder de nouvelles stratégies. Le temps manque à la philodoxie, prise de cours dans cette situation nouvelle; ainsi s'explique le silence assez important de la classe politique et de l'état sur le sujet.

Le phénomène Nuit Debout met à mal les modes de transactions habituels et de leur contrôle par les boutiquiers de la Res-publica, mais d'un autre point de vue montrent par leur dynamique en panne l'importance de cette étape pour l'avenir: les leçons quelle apportera sur ce plan. Quelle forme va-t-elle prendre dorénavant constitue bien une question intéressante mais finalement peu déterminante. Ce qui le sera, c'est la "longue traîne".  Des processus parfaitement horizontaux et insoupçonnables actuellement viendront à maturité; l'outil numérique, toujours lui, des algorithmes nouveaux le permettront peut-être également. Mais au-delà des soubresauts et la question très secondaire de savoir si Nuit debout va perdurer, quelque chose d'irréversible est commencé. Comme la fin du silence des lambdas.

 

 

Septembre 2013: extrait de "Réinvestir le politique" l'Harmattan éditeur.

"Transaction"…

 

La transaction.  Ou les transactions, peuvent faire figure de chaînon manquant entre agrégation et organisation. Dans ce modèle dynamique où rien n’est certain mais probable, la suite logique de notre démarche nous conduit à  convoquer les éléments que nous avons capitalisés en amont : une dialogique de la doxa, à travers la théorie des conflits, la récurrence de la remise en ordre des valeurs, et l’identité individuelle en forme d’une sorte de génétique sociale, l’individuation.

Ayant sur le tard abordé les différents tomes de la Méthode d’E. Morin[1], et particulièrement le trois et le cinq, j’ai n’ai pas pu éviter d’établir un parallèle entre l’approche des conflits et ce qui est rédigé dans le tome trois sous le chapitre de la dialogique de la pensée - toutes proportions gardées puisqu’il ne s’agit pas du même acteur. Pourtant, notre théorie des conflits n’interfère pas, ou se différencie avec cette dialogique-là dans la mesure où il s’agit ici d’une forme sociale partagée de relations d’idées souvent réduites dans leur efficience communicationnelle (la stéréotypie), donc restreintes par rapport à ce que la dialogique de la pensée peut impliquer en considérant la mécanique individuelle, qui elle n’a pas cette limite. Pourtant, les catégories qu’il met en œuvre (illustrées dans ses tableaux), rendent compte parallèlement de cette nécessité de toute émergence fondatrice de vérité ou de réalité de s’appuyer sur des mises en concurrence de concepts opposés, formant les différences de sens et le sens d’un tiers objet qui en résulte. Ceci constitue chez chacun une réalité sentie dont il aura une conscience plus ou moins affirmée, mais si l’on accepte que cette hypothèse soit aussi celle du fonctionnement de la pensée commune, la Doxa, nous pourrons structurer mieux les éléments que nous avons recensés auparavant, comme la parole sacrée ou le rôle des médias. Ce que nous pouvons retenir à notre compte de la « dialogique pensante » a ceci de particulier que « la pensée s’auto-génère donc à partir d’un dynamisme dialogique ininterrompu, formant la boucle récursive, ou plutôt « tourbillon ». Comme tous les processus tourbillonnaires, mais à sa façon propre, la pensée vit nécessairement « loin de l’équilibre ». Elle a alors besoin permanent de régulation.»[2] On ne peut trouver meilleure caution à la reconnaissance des conflits comme nécessité de la dynamique doxique. La différence entre ce schéma et le nôtre, tient de la compréhension commune des faits qui implique une restriction – réduction - de l’ouverture sémantique des termes des conflits, pour obéir à une pure mécanique du partage du sens,  dynamique qui a ses exigences propres, dont E. Morin dit pourtant qu’ « elle trouve cette régulation tout d’abord dans son dialogue avec la réalité extérieure ; elle trouve aussi sa régulation interne dans et par le jeu tourbillonnaire des antagonismes complémentaires qui s’entre-contrôlent les uns les autres (analyse/synthèse, compréhension/explication, etc. »[3].  Nous pourrions l’appeler comme en réponse à la dialogique pensante, une dialogique de la doxa, où les confrontations de termes résumant les sujets à débat font la lumière sur un tiers objet, celui de décisions possibles concernant l’organisation, mais sous condition de cette amputation. Sous un autre angle, le retour dialectique sur les termes des conflits, eux-mêmes enrichis de ce nouvel objet, s’en trouvent reformés d’un sens nouveau, et ainsi ferment leur contribution à notre boucle, à cette régulation dont parle E. Morin.  Ainsi peu à peu se forme ce niveau de la transaction, celui qui en fait nous indique la nature du politique comme ce lieu où la communication sociale les met en œuvre. Une dynamique continue, dont les étapes repérables seront justement celle des crises, quand trop d’occasions de rupture de la dialogique doxique convergent, comme actuellement, vers un défaut d’articulation de la boucle inéluctable/inaliénable d’avec son extériorité, en résumé, dans sa dimension éthique de crise du process d’adaptation des valeurs non en soi, mais les unes aux autres, voire à l’énoncé d’une finalité explicite. Après donc cette dialogique de la doxa, le second élément constitutif, actif, de la transaction est ce que nous avons identifié dans cette boucle : une remise en ordre permanente des valeurs, celle dont Rousseau souhaite, même au prix d’une religion athée, qu’elle crée cette condition d’obligation consensuelle d’adhésion à l’organisation formelle que le droit complète, et conforte cet élément central du principe d’obligation, comme un niveau particulier de maturation morale et éthique de la recherche jamais complète de l’homéostasie « organique » du corps social. C’est aussi là que se situent dans la transaction les facteurs synchroniques du passage de l’agrégation à l’organisation. Les transactions ont une histoire, quelle qu’en soit d’ailleurs la nature, factuelle ou mythique, en ponctuant l’avant/après dont on a parlé. La capacité heuristique de la théorie des conflits, dans l’importance de la formation identitaire, et la redistribution de cette fonction dans le processus doxique et dans  les paliers de rupture du consensus, pourraient alors s’illustrer selon le schéma suivant :

 

Rupture de l’inéluctable (événements, aléas, inventions et occurrences technologiques) > mise en conflits > travail de la doxa > identification de la valeur > réorganisation de l’inéluctable par le travail de valeurs inaliénables > nouveau sens de l’équilibre organique > nouvelle figure (représentation) de l’inéluctable.

 

Redessiner le process n’en redécrit pas pour autant la transformation elle-même, et ne la légitime pas plus. Rappelons que la transaction de ce point de vue met en jeu un process de communication sur la nature duquel il faut évidemment s’accorder, en regardant ce que nous avons dit de l’individuation et de la fusion prévisible de l’individu et du citoyen comme une sorte de génétique sociale sur laquelle cette transaction peut être comprise. Que reconnaître et se libérer de l’erreur courante sur le diagnostic d’aliénation consumériste, et celle de certaines archétypies sociales, nous permet de considérer l’identité individuelle sous une forme plus substantielle et « primitive » d’une transaction (celle d’ailleurs que l’on reproche au consumérisme d’avoir totalement captée) incessante avec son environnement sous la détermination du problème de l’altérité, comme vérité en constante formation de l’expérience de soi. Chacun de nous gérant sa téléologie dans le champ de ses expériences et les niveaux graduels d’altérité que lui offre son environnement, la notion de clôture de ce point de vue (métaphore spatiale), est un choix terminologique excellent, par son immédiateté d’évocation en indiquant une porosité conditionnelle et non une fermeture de fait, une limite dont on décide de la forme. Ce sont alors les termes de cette ou ces conditions qui deviennent significatifs et importants. On pardonnera ce raccourci quelque peu rapide et mécanique, mais il est logique que nous regardions la raison de cette filtration ou porosité conditionnelle comme ayant globalement un objet unique : défendre les équilibres du territoire que la clôture cerne. Nous pourrons alors considérer notre transaction comme trouvant sa performance dans la bonne application de cette porosité conditionnelle, définie elle-même par les équilibres à conserver : ceux de l’inaliénable. Cette fonctionnalité est-elle récursive ? Pourrait-on imaginer, ou du moins se représenter, la transaction comme soumise à des passages de clôtures différents, en imaginant que le territoire global soit en fait articulé autour de territoires divers, spécialisés, ayant chacun leur porosité conditionnelle particulière, assurant ainsi l’homéostasie générale d’un système social ? Que dire alors de sa conciliation avec le syncrétisme culturel qui s’annonce, redessinant de nouveaux territoires, remettant en perspective un système économique dominant, et de notre écologie comme l’un de ses nouveaux domaines ?

Les options, que j’hésite à qualifier de constructivistes, m’amènent malgré tout à faire mienne celle d’une réalité qui se construit, contre son équivalent symétrique qui veut communément qu’il y en existe une à trouver et à laquelle la connaissance, le savoir voire l’initiation permettraient d’accéder, et qui nous feraient voir des systèmes qu’il suffirait de spécifier et d’assembler dans d’autres, ainsi de suite. Cette option considère aussi, à la manière des constructivistes comme J. Watzlawick, que la réalité dans ce sens se construit dans la communication, thèse qui prend toute sa force de nos jours. Il s’ensuit que la lecture que nous pourrons faire de la « transmission » - second pôle de la dualité de T. Nathan - s’éclaire ici, dans la mesure où l’on peut supposer qu’elle n’est que constante communication, et qu’elle se négocie comme échange sur le sens, en devenant une transaction. Cette thèse, dans un premier temps perturbe notre interprétation sociale de la transmission du savoir, et de sa pédagogie comme instance, en exprimant que le sens se négocierait. Par effet retour, une culture où le consensus général admettrait le fait que tout du réel soit construit selon ce principe, admettrait d’une autre manière la fonction mythique et le rôle qu’elle tient dans le grand récit, et donc avec plus de recul la fragilité des options de l’inaliénable, et le rôle de la dialogique des conflits ; en un mot, reprendrait en main la fonction majeure du politique : régler le sens sur une finalité. Qu’on pense aussi aux théories « autovalidantes » que les artefacts de la communication mettent en jeu lors de la mise en communication politique ou de l’expertise économique de la parole sacrée, illustrant parfaitement le mot d’Einstein que J. Watzlawick met en exergue de son chapitre sur ce thème  « C’est la théorie qui décide de ce que nous nous sommes en mesure d’observer »[4]… Parfois jusqu’aux mythes rationnels les plus installés dans leurs évidences.  Et qu’on ressente aussi un sentiment de vague inquiétude à savoir qu’au fond, nous n’organisons sans doute, mais avec quelle efficacité, que des métaphores du vrai, sous la seule condition de leur non-contradiction, essentiellement par une vérification rétroactive des artefacts que nous produisons. Sans doute est-ce la raison pour laquelle l’histoire nous apprend qu’il n’en n’existe pas de vraiment visible, et que la relativité des clôtures des différentes cultures nous confirme qu’il ne peut y avoir de vrai que cet effort commun de reconstruction. Par contre, la porosité des mythes les uns aux autres, les formes de leurs « variantes », emprunts, constituent très certainement un trait distinctif où « chaque culture effectue ses choix », mais en fonction de quoi finalement ? Son homéostasie ? Car si, par ailleurs, la construction de ma réalité passe par une performance de communication avec autrui, et d’échanges avec l’environnement social, comment expliquer les succès de la mise en réseau actuelle quand elle se limite à celle des egos, sinon comme une perte de légitimité de la transmission, au profit d’une version récidivante de la potentia, une réaffectation de clôtures nouvelles autour des individus, un artefact de l’individuation ? Et comment ne pas concevoir ensuite qu’une fabrication dans laquelle les interventions propres aux structures du langage subissent par le récit (autobiographique) et la narration (de l’environnement), le plus souvent  métaphoriques et magiques, des évolutions intervenant là comme les alliées incontournables de la capacité communicative affectée au redimensionnement syncrétique de ces mêmes clôtures?

Cette transaction pourrait donc se définir comme une capacité de révision conditionnelle des événements, sur les bases d’une communication des composantes du sens qui les désigne, négociée comme une construction du réel dans la dialogique des conflits, dont à la fois l’acte communicatif collectif et les variations de l’individuation (la relation d’ordre « téléologique » des individus avec le collectif),  construisent, jusqu’à un équilibre consensuel. Le plus important n’étant pas de qualifier la transaction comme résultat doxique ou de la consensualité, mais comme le domaine global de la production collective d’un passage, celle qui implique là aussi la potentialité préalable d’agrégation, puisque maintenant que la question du sens a été posée, c’est bien autour de cette dynamique des conflits que se structureront les recompositions incessantes de la potentialité agrégative. A présent sans doute que s’éclaire mieux cette distinction nécessaire, entre l’agrégation que le sens commun conçoit être celle des individus dans leur totalité comme composant la société une fois pour toute, et l’agrégation comme concept de cette capacité inverse où l’agrégation n’est qu’un reflet  qui se forme comme des ensembles au sein ou en correspondance changeante d’autres ensembles, réalité que l’on ne décrira qu’après coup, et qui se concrétise comme substance de l’»empirie » du politique. 

 


[1] E. Morin, La Méthode T3, la connaissance de la connaissance.  Edit. Points/Essais  1986

[2] E. Morin, La Méthode T3, la connaissance de la connaissance. Points/Essais  1986

[3] E. Morin, La Méthode T3, ibidem

[4] Paul Watzlawick,  La réalité de la réalité, Points/Essais  1976

 

transaction, ou le silence des lambdas

20/04/2016 11:14
Transaction, ou le silence des lambdas     Transaction,   ou  le "silence des Lambdas" … Après avoir exposé cette réalité possible et nouvelle qu'exprime l'agrégation, en résumé cette forme volatile et prépolitique que les outils numériques modernes offrent...