Vendredi rouge, samedi noir...
J’avoue que j’ai du mal à faire miens certains commentaires d’opportunité, qui n’aboutissent au fond qu’à verbaliser notre désarroi, prendre la fuite à l’occasion de quelques phrases toutes faites, d’idées prémâchées qui ne contiennent pas grand-chose sinon ce qu'il faut de séduction rhétorique habituelle. Trouver un chemin rassurant qui va d’un énoncé à la conclusion de certitudes est ce que nous cherchons tous. Il n'est pas là et ne s'ouvre pas devant nous. Je vois, de l'émotion vraie et sincère de ceux qui réagissent de leur propre initiative sur les réseaux, au compassionnel programmé des médias de grande écoute avec images et musique, la grande distance de l'authenticité. Une fois encore, je me réjouis somme toute que les réseaux soient là, même au prix de tentations narcissiques parfois. Mais peu importe! Si nous voilà revenus à cette étape du lissage propre et insipide des évènements par des gens incurables, qui ne finiront toujours par ne réduire ce qui se passe qu'à la dimension de leurs préocupations immédiates, les réactions citoyennes elles, se révèlent et se répètent toujours dans le même sens. Les nations autres, partout, ont chanté une marseillaise dans les stades, les grands rendez-vous, à l'adresse de gens comme nous: le peuple, celui qui se donne des signes de ralliement, identitfie dans des signes ou symboles simples une nécessité d'être, à la base de tout le reste. Le partage comme reconnaissance d'autrui, première valeur pour être dans une société qui soit. Le 11 janvier eut un slogan: je suis Charlie. Il traversa le monde. Mais voilà! Ce qu'il traduisait à cette date ne se répète pas aujourd’hui. Les assassins sont les mêmes. Ce mélange d'inculture, de dérive délinquante et de bêtise, puisqu'il faut bien donner à ça des noms, renvoient à leurs manipulateurs; les mêmes aussi. Pourtant la différence de Novembre révèle une permanence paradoxale, et pour nous une obligation de conscience nouvelle. Telle est mon opinion sur le sujet tout au moins.
Le drame de Charlie était –et fut- parfaitement interprétable, à l’inverse de celui de Novembre, dont la qualification de gratuit revient si souvent à son sujet. En Janvier dernier, nous avions un axe d’interprétation: l'historique des caricatures, qui nous laissait regarder la barbarie comme une réplique illusoire et notre indignation comme ce que nous défendions de plus fondamental à travers la liberté d’expression: notre liberté d'être. Les victimes le furent au titre de l'exercice d'une liberté légitime parce que nécessaire. Elle est la nôtre.
Vendredi nous présente une sorte de schéma symétrique, mais inverse. La barbarie ne renvoie pas à une punition, mais au nihilisme agressant l'innocence. L’absence de rapport direct avec des faits précis en amplifie l'impact. D'intuition, je ne crois pas à une causalité expliquée par une action militaire. Je pars de l'hypothèse contraire. La destruction de valeur visée par des terroristes instrumentalisés, (apparemment très jeunes –c’est à confirmer) nie tout rapport entre victimes et faits de crime; ni punition, ni contrôle, ni conquête. Un néant qui nous plonge dans l’incapacité totale d’établir une suite causale substantielle, qui nous permette de refermer sur elle-même la boucle d’une interprétation rationnelle. Le but des calculateurs est bien de nous en priver! Cette stratégie n'est pas neuve, mais celle de tous les totalitarismes.
L’état de fragilité qui en résulte porte donc un nom: stratégie de la tension. Elle caractéristise les rapports d’un totalitarisme avec son environnement, par définition pour lui, hostile. Tout totalitarisme produit de lui-même les raisons autosuffisantes d’agression de ce qui n'est pas lui, du simple fait qu'il se reconnnaît un droit absolu à faire le droit selon ses seuls besoins. Transformer quelles qu’en soient la valeur, la destruction des raisons d'autrui en acte légitime. Les faits ne sont toujours que très secondaires, et c’est ce qui nous échappe. Car notre raison veut lire des faits, leur donner des schémas d’interprétation substantiels. Nous en sommes privés: telle est la différence d’avec le 11 janvier.
La peur est un but mais sans être le seul objectif de tels actes. La stratégie de la tension agit aussi de manière réflexive si je peux dire, comme un miroir, dans l’affirmation à postériori d’une légitimité ; la légitimité qu’il y a à interdire cette différence d’être d'autrui, par là à qui que ce soit d’être différent. Une différence, source de diversité et richesse pour nous, mais de danger et d’hostilité pour eux. Provocation faite, la réaction produite, escomptée, aboutit alors du point de vue totalitaire à faire la démonstration dans les réactions de l'autre d'une différence qui ne soit construite que sur l’hostilité. La circularité de telles stratégies est caractéristique, et ne peut trouver de fin que par la disparition de ce type de régime. Le besoin constant que ces individus auront de se démontrer que tout est hostilité et fait d'eux des victimes (donc des martyrs), risque de générer d'incerssantes procations. Voilà pourquoi nous nous vivons aujourd’hui en guerre. Avec le risque en même temps de rendre aux terroristes la reconnaissance de leur monstruosité.
Le totalitarisme n’a que faire de la métaphysique, ou plus simplement de quelque système de réflexion que ce soit, donc du droit. Nous le comprenons tous spontannément. Mais s'il ne peut y avoir de système de références philosophiques ou religieuses, de droit, ces systèmes ne devraient-ils pas mourir de leur propre chaos? Non parce qu'au contraire, la perversion intellectuelle qui le caractérise, pour accomplir ce qu’Hannah Arendt nommait à ce propos l’isolement, permet beaucoup à ceux qui dominent cette misère existentielle: se tromper sans doute tous les jours à propos de ce qu'ils voudraient être, héros purs et méssianiques d'un nouvel âge. Cette illusion a le prix de la folie, que les Nazi ont déjà instauré par la destruction systématique de ce qu’elle appelait « l’espace-qui-est-entre-les-hommes ». Tout ceci est par conséquent fondamentalement contraire à la vie de toute croyance, et les premières, les religieuses. Les faussaires sont donc avant tout des criminels et non des religieux qui le seraient devenus. Comment vivraient sinon les chrétiens, les musulmans, les bouddhistes ou les juifs, les athées ou d’autres?
Malheureusement, nous aurons droit aux surenchères imbéciles dans ce sens. Ils donneront par-là ce sens de légitimité à postériori, rétroactif, dans lequel les criminels du totalitarisme dont je parlais puiseront leur vérité.
Je vois tout cela comme nos deux risques convergents : la criminalité extérieure, la bêtise intérieure…